Présence et terre

26 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Nous sommes présents sur Terre, nourris par elle, mais l’exploitons sans cohérence. Notre prétendue conscience écologique s’accompagne d’un aveuglement face aux impacts réels de nos modes de vie technologiques.

Trois définitions de la terre

La terre désigne à la fois la planète sur laquelle nous vivons, le milieu dans lequel les végétaux poussent et un espace géographique, une terre, des terres. Nous sommes présents sur la terre. Nous vivons car la terre nous nourrit. Nous y logeons et nous nous déplaçons sur des terres. Il y a aussi d’autres sens du mot terre, bien sûr, mais je vais ici m’en tenir à ces trois-là. Si nous sommes présents sur la terre, c’est parce que nous sommes nourris par la terre. Elle nous offre le présent de son hospitalité, ainsi que le présent de notre nourriture et notre espace pour vivre.

La prise en compte du respect de la Terre semble être une découverte récente. Mais de manière générale, l’être humain reste toujours plutôt dans une démarche d’exploitation de la terre à son profit, que dans une démarche de vie harmonieuse sur cette terre. Il y a des attentes, si ce n’est des injonctions de la part de certains, à respecter la Terre. Mais de quelle manière ? Qu’est-ce que respecter la Terre ? Qu’est-ce que l’écologie ?

Qui croyons-nous que nous sommes ?

Sommes-nous distincts de la Terre elle-même ? Non, car nous en sommes le produit. Donc comment avons-nous pu prendre autant de pouvoir et avons-nous pu à ce point faire du mal à la Terre ? Cette pensée même d’un pouvoir de nuisance de l’humain sur la Terre n’est-elle pas une représentation d’un grand pouvoir, peut-être trop grand, de l’humain, un fantasme de toute puissance par rapport à cette Terre qui lui préexiste et qui lui survivra ? Quelle est cette prétention de croire qu’on serait si puissant en tant qu’animal pour faire autant de mal à notre milieu ?

On peut évidemment immédiatement m’objecter qu’il suffit de regarder autour de soi pour constater les dégradations terribles des espaces naturels, des écosystèmes, du climat, le plastique dans les océans, ces carrières immenses, ces destructions des fonds sous-marins, ces affections respiratoires dans les villes, ces insectes disparus, etc.. En effet, l’être humain est un grand destructeur de terre, sans doute bien plus que toutes les autres espèces du règne animal, dont il ne faut jamais oublier que nous faisons partie.

Prendre conscience de notre incohérente animalité

Nous sommes de drôles d’animaux, mais nous sommes des animaux, des mammifères, qui se reproduisent comme tous les autres mammifères. Nous avons un système de communication et de récit qui est très singulier par rapport à ceux des autres animaux et nous dialoguons pour organiser la vie sur Terre via des systèmes politiques, hiérarchiques, géographiques, géopolitiques et autres. Nous observons, nous réfléchissons, nous luttons. Nous nous représentons sur cette terre.
Certains font de bonnes actions pour la terre, s’engagent pour le climat, mettent en place du tri sélectif, que sais-je. Ils font cela pour leur conscience. C’est une modalité de présence sur Terre. C’est un sens qu’ils donnent à leur vie par la croyance qu’ils sont en train de protéger la Terre. C’est très bien. Mais peut-être que pour faire cela, ils échangent des images via leur téléphone portable qu’ils envoient par e-mail et que pour écrire leurs professions de foi écologistes, ils se servent de logiciels et d’intelligences artificielles génératives pour être encore plus percutants et convaincre mieux leur auditoire.

Est-ce que ces actes sont cohérents avec ce qu’ils défendent ? Avons-nous conscience du niveau de destruction de la Terre auquel nous participons par l’usage de ces objets et services ? En naviguant sur Internet, avons-nous conscience de la hiérarchie de l’impact écologique entre trier ses déchets et aller au magasin bio sans utiliser d’emballage, en relation avec l’achat de notre téléphone portable et des réseaux afférents, qui nous permettent de diffuser nos idées ? A-t-on questionné cela ? Bien souvent, non, et l’information sur les impacts environnementaux de nos différentes activités humaines est savamment occultée par les puissances capitalistes qui en tirent des profits pécuniaires, c’est-à-dire des profits imaginaires, car l’argent n’est qu’un imaginaire.

J’invite à une approche plus générale du sujet écologique, pour être mieux en conscience de nos incohérences. Que les actes ne soient pas que de la bonne conscience, mais représentent un engagement associé à un esprit critique, c’est-à-dire à une pensée singulière.

La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde

La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.


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