Présence et tolérance

9 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Comment accompagner celles et ceux qui nous semblent figé·e·s dans leurs certitudes ? La tolérance authentique, alliée à une présence respectueuse, construit un espace de confiance, où chacun·e peut oser se transformer.

L’énigme du mouvement intérieur

Chaque être humain incarne un chemin singulier, une trajectoire unique dans l’espace des possibles. Pourtant, j’observe autour de moi un paradoxe troublant : certaines personnes semblent figées dans leurs représentations, comme sculptées dans le marbre de leurs convictions, tandis que d’autres accueillent avec joie le doute, et sont prêtes à remettre en question jusqu’aux fondements de leur vision du monde, sans renier qui elles sont.

Qu’est-ce qui détermine cette capacité au mouvement intérieur ? Les recherches en psychologie humaniste, notamment celles de Carl Rogers, y répondent : les personnes capables de remise en question sont celles qui bénéficient d’une sécurité ontologique suffisante. Elles se sentent ancrées dans leur identité profonde, non pas par orgueil ou certitude intellectuelle, mais par une connaissance intuitive de leur être. Cette liberté de mouvement intérieur naît précisément de la conscience de sa propre existence, indépendamment des étayages externes, c’est une présence à soi, assumée de façon individuelle, sans besoin de validation.

Les personnes qui nous paraissent figées vivent en réalité une forme d’absence à elles-mêmes. Elles s’accrochent à leurs croyances, leurs colères, leurs liens ou leurs possessions comme une personne naufragée s’agrippe à une épave. Sans ces points d’ancrage externes, elles craignent de se dissoudre dans le néant. Cette peur existentielle, que Heidegger nommait l’angoisse du Dasein face à sa finitude, les pousse à rigidifier leurs positions, pour s’assurer, à leur manière, cet étayage externe qui permet à leur identité de tenir debout. Tout changement devient alors une menace mortelle, car leur sentiment d’existence même repose sur ces structures externes qu’elles ont érigées en remparts contre un inconnu incommensurable.

La responsabilité mutuelle dans l’accompagnement

Dans nos interactions humaines, je crois profondément que nous portons une double responsabilité : envers nous-mêmes et envers nos pairs et nos paires. Cette responsabilité n’est pas un fardeau mais une invitation à la réciprocité. Comme le dit Emmanuel Levinas dans Totalité et Infini, essai sur l’extériorité (1961), « le visage de l’autre m’oblige », non par contrainte mais par l’évidence de notre humanité partagée. Accompagner autrui n’est jamais une prise en charge unilatérale ; c’est un mouvement de reconnaissance mutuelle qui nous refonde aussi nous-même dans notre propre humanité.

L’accompagnement authentique transcende la simple aide ou le conseil bienveillant. Il s’agit de reconnaître l’autre comme une personne à part entière, avec sa temporalité propre, ses résistances légitimes, ses peurs compréhensibles. L’autre n’est jamais réduit·e à un objet de notre intervention, mais demeure un sujet souverain·e de sa propre transformation.

Cette reconnaissance nous enrichit en retour. En acceptant la complexité et l’opacité de l’autre, nous apprenons à accepter les nôtres. En respectant son rythme, nous apprenons la patience envers nous-mêmes. C’est ce que j’appelle la circularité vertueuse de l’accompagnement : en créant l’espace pour que l’autre puisse être, nous élargissons notre propre espace d’être.

La tolérance comme présence active

Face à la diversité des chemins humains, comment pouvons-nous accompagner sans imposer, soutenir sans étouffer ? Je crois que la réponse réside dans ce que j’appellerais une « tolérance présente », non pas l’indifférence polie qui se drape dans le relativisme, mais une forme active de respect qui maintient simultanément l’affirmation de soi et l’ouverture à l’altérité, même la plus dérangeante.

Cette tolérance exige de nous une posture paradoxale : rester fermement ancré·e·s dans nos propres valeurs tout en créant un espace inconditionnel pour celles de l’autre. Evelyn Beatrice Hall, en 1906, avait décrit l’attitude de Voltaire sur ce sujet, en inventant cette citation qu’on attribue désormais à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » Oui, nous devons tenir ensemble la désapprobation et le respect, le désaccord et la reconnaissance.

Concrètement, cela signifie que face à quelqu’un dont les idées nous heurtent, nous pouvons, et devons même, exprimer notre ressenti personnel, partager notre perspective, témoigner de notre vérité. Mais toujours en reconnaissant que l’autre habite un univers de sens différent du nôtre, façonné par une histoire, des blessures, des joies que nous ne connaissons peut-être pas. Cette reconnaissance n’est pas capitulation ; c’est l’humilité épistémologique qui reconnaît les limites de notre propre compréhension.

L’émancipation comme horizon partagé

Qu’est-ce que l’émancipation véritable ? Au-delà des définitions académiques, je la conçois comme la capacité progressive de penser par soi-même, comme le disait Emmanuel Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784) :

« Les lumières sont ce qui fait sortir l’homme de la minorité qu’il doit s’imputer à lui-même. La minorité consiste dans l’incapacité où il est de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui. Il doit s’imputer à lui-même cette minorité, quand elle n’a pas pour cause le manque d’intelligence, mais l’absence de la résolution et du courage nécessaires pour user de son esprit sans être guidé par un autre. »

Kant insiste sur le fait que cette condition est imputable à la paresse et à la lâcheté, non à un défaut d’intelligence. Personnellement je l’impute plutôt à cette absence à soi-même, ce défaut de présence, qui fait que notre existence est devenue dépendante d’un étayage externe.

En effet, le risque est immense. Penser par soi-même, c’est accepter de se tenir parfois seul·e face au groupe, de questionner les évidences partagées, de douter des certitudes collectives. Peu de personnes osent véritablement prendre ce risque. Mais, et c’est là le cœur de mon propos, celles et ceux qui ont reçu, ne serait-ce qu’une fois, le regard d’une tolérance absolue, d’un respect inconditionnel pour leur être malgré les divergences d’idées, trouvent en elles et eux le courage de ce mouvement.

La tolérance que nous offrons devient ainsi le terreau de l’émancipation de l’autre. En lui signifiant qu’il ou elle existe indépendamment de ses opinions, nous l’aidons à desserrer l’étau de ses identifications. En respectant son rythme, nous lui permettons d’oser le changement sans craindre l’effondrement.

La transformation réciproque

Cette approche de l’accompagnement par la tolérance présente n’est pas un sacrifice de soi sur l’autel de l’autre. Au contraire, elle constitue un chemin de croissance mutuelle. En apprenant à voir l’humanité derrière les idées qui nous dérangent, nous développons notre propre capacité à la nuance, à la complexité, à l’empathie véritable. Nous sortons grandi·e·s de ces rencontres, enrichi·e·s d’une compréhension plus fine de la condition humaine.

J’ai observé maintes fois ce phénomène : lorsque nous offrons à quelqu’un cet espace de respect inconditionnel, non seulement cette personne commence à bouger intérieurement, mais nous-mêmes découvrons des aspects insoupçonnés de notre propre rigidité. Les défenses de l’autre nous révèlent les nôtres ; sa vulnérabilité nous invite à reconnaître la nôtre. C’est ce que Donald Winnicott appelait « l’espace transitionnel », cet entre-deux où les transformations deviennent possibles.

Winnicott articulait l’espace transitionnel à partir de l’observation de l’enfant, qui utilise l’objet transitionnel (doudou, peluche, etc.) entre monde intérieur et extérieur, mais les psychanalystes contemporain·e·s réinscrivent ce concept dans la dynamique adulte et relationnelle. En ce sens, ce « entre-deux » psychique favorise effectivement la transformation, la croissance, et le partage d’une humanité commune, fondée sur la réciprocité et l’acceptation des fragilités.

Ainsi, accompagner dans la tolérance n’est jamais un acte unilatéral de générosité. C’est un engagement dans une danse relationnelle où chacun·e, à son rythme et selon sa mesure, avance sur son propre chemin d’humanisation. C’est reconnaître, comme le disait si justement Albert Schweitzer dans son livre Ma vie et ma pensée (1931), que « Donner l’exemple n’est pas le principal moyen d’influencer les autres, c’est le seul moyen. » Notre présence tolérante devient cet exemple vivant qui autorise l’autre à risquer sa propre transformation.

L’art de la présence

En définitive, face à des personnes très différentes de nous, qu’il s’agisse de notre enfant, de notre conjoint·e, d’un·e collègue ou d’un·e inconnu·e, la voie la plus féconde me semble être celle de la présence tolérante. Rester ancré·e en soi-même sans se renier, partager ses idées sans les imposer, voir en l’autre un être humain digne de respect absolu quelles que soient ses positions : voilà le cadeau le plus précieux que nous puissions offrir et recevoir. Mais cela doit aller de pair avec la réciprocité dans la reconnaissance de la dignité : je dois être présent·e à moi-même et ne tolérer aucune prise de pouvoir de la part de l’autre (notamment dans les relations amoureuses, familiales ou professionnelles), sinon la tolérance est pervertie en soumission. La nuance est de taille !

Pour revenir à l’art de la présence tolérante, il n’y a, je crois, rien de plus à faire, et c’est déjà immense. Cette simplicité apparente cache une exigence éthique considérable : celle de tenir ensemble fermeté et ouverture, conviction et humilité, engagement et détachement. Mais le jeu en vaut la chandelle, car à travers cette pratique quotidienne de la tolérance présente, nous participons à tisser un monde où chacun·e peut oser devenir qui il ou elle est vraiment. Dans les relations, c’est un immense cadeau aux autres, qui nous fera aussi beaucoup de bien, car nous en sortirons grandi·e·s dans notre humanité.

La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde

La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.


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