La présence, ouverture à l’imprévu, s’oppose apparemment à la totalité organisée. Pourtant, une présence authentique à soi et aux autres peut générer une totalité vivante qui se transforme d’elle-même.
La présence est a priori une intention qui s’oppose assez radicalement à l’intention de totalité. Je parle d’intention, car mon intérêt ici consiste dans des questions sur nos développements en tant qu’êtres humains et notre part de liberté. La totalité concerne, à mon sens, un système organisé, ou un système qu’on souhaite organiser. La totalité est une vision, un idéal, une utopie. Ce n’est pour moi pas la même chose que le tout qui représente la somme de tous les éléments.
Donc la présence, qui est la culture d’une forme d’ouverture à la vie et à tous ses inattendus pour accueillir ce qui nous fait grandir, est philosophiquement et plutôt dynamiquement, un concept qui agit à l’opposé de la totalité. La présence, c’est l’ouverture. La totalité, c’est d’une certaine manière la fermeture, l’analyse, la cohérence, le système d’organisation. La présence vise plutôt à la démultiplication de la vie elle-même.
Il est d’ailleurs chez les mammifères, dont l’humain fait partie, assez étonnant que le moment de la procréation soit une forme de moment de présence presque absolu, que chaque être humain, même les plus grands ascètes, ont en perspective : la jouissance physique comme un climax de la présence, ce moment d’émotion très intense, absolument intense où l’on fusionne presque avec notre présence pure.
Cette vision d’une acmé de la présence dans la jouissance est un peu simpliste et romantique, j’en conviens, mais c’est à dessein que je la présente ainsi, car on envisage dans la vision romantique de l’amour les choses paradoxalement de façon extrêmement individualiste : « chacun.e doit avoir sa jouissance », « les hommes jouissent plus que les femmes », entre autres poncifs de ce genre. Et ce n’est pas l’objet de cet article, mais il y a aussi dans cette injonction à la présence absolue dans la jouissance une dimension très culturelle, qui semble naturelle, mais qui ne l’est absolument pas. Il s’agit d’un oubli de soi très solitaire et d’un oubli de soi qui peut aller de pair avec la destruction de l’autre dans l’abus, dans le viol, etc. Les personnes qui commettent ces actes, le font, aveuglées qu’elles sont, par cette absolue présence qui les déborde, et qui les amène à provoquer les pires destructions, juste pour vivre ces instants de présence absolue à eux-mêmes. C’est un sujet très grave qui n’est pas le sujet de cet article, mais sur lequel beaucoup de questions sont à poser sur les représentations et comment les représentations et la culture du plaisir produisent des relations de domination absolument terribles, pas seulement fort heureusement, mais il y a à mon sens beaucoup à déconstruire à cet endroit-là.
Donc je reviens à cette présence anarchique, qui doit aussi être généreuse, et c’est pourquoi j’ai évoqué les questions sexuelles. Donc la présence n’est pas qu’à soi. La vraie présence est la rencontre entre un soi pleinement investi et une altérité qui va la faire grandir. C’est pourquoi la présence est tant à cultiver, à mon avis, c’est en ce qu’elle nous permet de recevoir beaucoup plus et donc de grandir en présence. C’est tout ce paradoxe d’être présent-absent à soi, d’autant plus présent qu’on est absent et qu’on se met en capacité de recevoir dans notre présence, donc de recevoir de façon beaucoup plus forte et beaucoup plus articulée avec qui nous sommes, beaucoup plus de ce qui peut venir, de ce qui nous entoure, du contexte dans lequel on se trouve. S’écouter soi, c’est écouter le monde. Car nous sommes une partie du monde.
En ce moment, je tourne un documentaire sur une école nouvelle (aux pédagogies nouvelles). Et je suis souvent dans cette école à filmer ce qui s’y passe, sachant que le sujet que je traite est le droit à la parole pour les enfants.
J’avais pour idée initiale qu’il y ait mes moments de tournage peut-être avec aussi un ingénieur du son, que sais-je, et puis des moments participatifs où je proposerais aux enseignants ou aux enfants de dessiner ce qu’est la parole pour eux, de filmer des choses par eux-mêmes aussi, etc.
Et puis, un jour j’ai pris avec moi plusieurs petites caméras similaires à celle avec laquelle je filme. J’en avais trois, plus un micro enregistreur autonome. Et après avoir filmé un conseil de maternelle, certains enfants qui partaient pour aller en récréation m’ont demandé à regarder dans la caméra, à vouloir voir et comprendre. Alors, tout de suite, j’ai confié à deux d’entre eux des caméras et je leur ai dit d’aller filmer. Et à un troisième d’entre eux, j’ai confié le micro enregistreur et je lui ai confié la mission d’aller enregistrer les autres sur le sujet de la parole. Je leur ai confié les outils sans donner plus de consignes que cela, en m’appuyant uniquement sur leur désir de faire. Et ils ont filmé beaucoup de choses entre eux, absolument passionnantes, dans leurs interactions, en liberté, en confiance. J’ai filmé aussi de mon côté. Et lorsque je ferai le montage, j’associerai certainement ces deux types d’images, faites avec la même caméra.
L’enseignante, un peu étonnée, m’a demandé si je n’avais pas peur pour mes caméras qui coûtent un certain prix. Et je lui ai répondu que précisément non, je n’avais pas peur. Car si j’avais peur que les caméras soient cassées ou que sais-je, eh bien, j’interdirais quelque chose sans le vouloir. Je peux réussir à dépasser ce type de peur parce que le dispositif que je décris, je l’expérimente depuis bien des années dans diverses modalités. Le fait de confier des outils à des personnes et de leur faire confiance, c’est par l’expérience que petit à petit j’ai vidé ma peur, et que je vois l’effet que cela produit chez les autres.
Ma présence, mon écoute de ces enfants, quand je les ai filmés, avant de leur confier des caméras, chose que je n’avais pas du tout prévue, a fait que j’étais présent à la fois aux images que je faisais, mais j’étais en fait présent en général à la situation, et j’étais présent au fait que je souhaite que le sujet du film, le droit à la parole, soit en cohérence avec la manière de le faire. S’il n’y a que moi qui décide de ce qui se dit, de ce qui est montré, de ce qui est enregistré, eh bien le processus lui-même ne respecte pas son propre sujet. Donc présent à tout cela, cela a produit un agrandissement de la capacité de production d’images et de sons, dans de très grandes proportions.
Les enfants, dans la confiance dont je les investis, sont totalement présents à ce qu’ils font, car ce sont eux-mêmes qui le font, dans leur désir. Et d’autres enfants veulent aussi filmer avec cette caméra. Ils organisent la manière dont ils se la passent. Mais ils ne le font que parce qu’ils en ont envie, donc parce qu’ils y sont pleinement présents. Je ne demande rien. Ils sont venus vers moi. J’ai senti que ma présence devait aller jusqu’à la proposition, en aucun cas obligatoire.
Et c’est ainsi que la présence est une intention : j’ai fait une proposition dans ma présence, qui était une réponse à leur propre présence, qui se manifestait dans l’intérêt qu’ils avaient pour la caméra. Et ces présences se rencontrent, car on n’est pas seul présent, on est plusieurs à être présents les uns avec les autres. Si le niveau d’intention de présence est suffisamment élevé, alors ces présences se rencontrent et se multiplient dans leurs intensités mutuelles et dans leurs capacités mutuelles de construction de liens, ou ici d’un film, ou de ce qu’on veut. Et ainsi, cette présence construit une totalité. C’est comme une totalité qui se génère à partir de la présence.
On envisage alors la totalité non pas comme étant quelque chose d’externe, comme une forme d’analyse sociologique de comment les choses fonctionneraient. Non, là j’envisage présence et totalité en tant que concepts philosophiques, en tant que questions que l’on pose à nos représentations du monde. On n’est pas dans l’analyse, on est dans la création des concepts, dans la création du monde en nous, mais du monde vivant, du monde au sein duquel on peut soi-même agir. L’objet de la philosophie est précisément là, à mon sens.
Et ainsi, la présence va produire une totalité, c’est-à-dire un ensemble de choses structurées, organisées, mais qui se structurent et s’organisent d’elles-mêmes grâce à un haut niveau de qualité de présence, qui devient source d’une totalité vivante en transformation.
La totalité dont je parle est plutôt reliée aux pensées de Bergson ou de Sartre, qui l’envisagent comme une réalité en devenir, plutôt qu’à la pensée de Hegel qui l’envisage de façon close. Mais la manière que je propose de l’envisager est différente de ces prédecesseurs, car je mets en lien la présence avec la totalité, l’une n’existant pas sans l’autre et vice-versa.
J’ai pris cet exemple du tournage de film pour en donner l’illustration concrète de comment, sans la présence ou plutôt l’intention de présence qui était la mienne, la totalité de l’expérience vécue par plusieurs personnes, des transformations que cela opère dans ces personnes, et aussi la création d’un film dont le processus lui-même est transformé par l’effectivité de la présence en tant que constructrice de totalité, montre bien l’intrication des deux dès lors qu’on y place nos intentions, bien sûr.
Je ne me situe pas à l’endroit de l’analyse, mais à l’endroit de la création de concepts, c’est-à-dire de vies investies par notre humanité, notre pensée singulière en tant qu’être humain qui modifie complètement le monde. Ce n’est pas du tout abstrait des concepts, à mon avis.
Et cette présence qui nourrit et fait naître une totalité reçoit dans un deuxième temps par l’existence de cette totalité une forme de validation de son sens. Et donc la présence sera d’autant plus investie comme source d’autres totalités. Il y a donc une sorte de boucle de rétroaction multiplicatrice, d’itération validante avec des étapes vécues que je vis dans le tournage de ce film, car une situation comme celle-ci m’encourage à aller d’autant plus loin. Et en effet, après cette expérience, j’ai présenté le projet à des centaines de lycéens à qui j’ai affirmé que je venais avec plusieurs caméras et que s’ils le souhaitaient, ils pouvaient prendre la caméra avec moi quand j’étais là. Et cela produit des effets. On me demande la caméra, je la donne, grâce à cette première totalité qui fut construite du fait de la présence.
Donc il y a un potentiel assez exponentiel à la fois de la présence et de la totalité du fait qu’on les connecte de façon intrinsèque.
La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde
La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.