Notre présence au monde est guidée par des valeurs dont les racines sont contingentes et anecdotiques. En prendre conscience nous rend plus souples pour explorer de nouvelles expériences où présence et valeur se multiplient mutuellement.
L’approche que je propose de la présence est celle d’une meilleure conscience de sa propre présence. Pourquoi vouloir une meilleure conscience de sa propre présence ? C’est lié à la valeur qu’on donne à notre présence. On ne peut vouloir une meilleure présence à soi et au monde que si l’on donne une valeur à une « meilleure » présence. Car la notion de valeur suppose une hiérarchie de valeurs. Cela présuppose qu’on peut qualifier, par exemple, une bonne présence en opposition avec une mauvaise présence ou une présence de moindre qualité, de moindre valeur donc.
Ainsi, ce qui sous-tend notre volonté d’aller mieux, par exemple, d’être plus présent·e à soi-même, à sa famille, à ses enfants, à ses « valeurs », à sa culture, c’est un ensemble de critères de jugement. Mais d’où viennent ces critères de jugement ? Et comment accordons-nous une valeur, justement, à ces critères-là plutôt qu’à d’autres ? C’est finalement, je crois, le vrai sujet d’une réflexion philosophique intime sur notre présence au monde, notre être là. Qu’est-ce qui qualifie un bon être là ou un mauvais être là ? Qu’est-ce qui nous permet de l’investir d’une plus grande valeur, grâce à une intentionnalité ?
Derrière la présence se cachent donc des valeurs, et derrière les valeurs, il y a le politique. Si on postule que le politique est un ensemble de critères qui régissent un monde idéal (le politique n’est pas que cela, bien sûr, mais ici je vais prendre le politique dans ce sens), et comme l’objet de la philosophie par essence est de questionner tout, y compris les systèmes de valeurs, on est, je crois, dans la réflexion sur présence et valeur, au cœur de l’exercice philosophique, dans son essence même.
Nous devons donc adhérer à des critères, qui vont définir un système de valeurs, qui va avoir un impact sur nos intentionnalités de présence. Pourquoi et comment faisons-nous allégeance à ces critères-ci plutôt qu’à d’autres ? Car il existe un grand nombre de systèmes de valeurs et d’utopies politiques. Qu’est-ce qui fait que quelqu’un·e, tout à coup, va se mettre à faire de la musculation, ou à lire de la philosophie ? C’est-à-dire, donnant une valeur plus importante qu’avant pour elleux à telle ou telle manière d’être présent·e, va s’y investir davantage.
Qu’est-ce qui fait que des critères externes, par exemple le développement des salles de sport ou une forme de démocratisation de la philosophie grâce à des livres accessibles et des interventions pertinentes de philosophes sur les réseaux sociaux, vont rencontrer le désir intime, l’identité même de la personne, afin que celle-ci adopte ce système de valeurs ?
On a tou·te·s, je crois, eu parfois l’expérience, en lisant un livre, de se découvrir soi-même dans les mots de l’auteur·ice. Que ces mots que nous lisons ont comme la fonction d’ouvrir des portes en nous-mêmes et vers nous-mêmes. Cet exemple de la lecture montre la rencontre entre des critères externes, le texte qu’on lit, et nos critères internes, qui se révèlent à nous. Il y a comme une révélation, une rencontre entre ce que nous sommes fondamentalement, qui souvent nous échappe, et les autres, dans un système de résonance qui fait que nous avons la sensation d’être agrandi·e·s par la rencontre avec la pensée formulée, que ce soit par l’écrit, le dialogue direct ou l’écoute.
D’ailleurs, là j’évoque les dispositifs de rencontre intellectuelle, basés sur les mots, mais ce type de rencontre entre systèmes de valeurs externes et internes peut tout à fait avoir lieu dans une activité sportive, par exemple, qui se passe de mots, ou dans des parties d’échecs, ou dans la création artistique, ou dans l’expression dansée, etc. La rencontre n’est pas que mentale et discursive, elle peut aussi être vécue à d’autres endroits de notre existence que celui de la parole et des mots.
La conscience écologique, par exemple, qui, dit-on, se développe en ce début du XXIe siècle de façon plus démocratique qu’avant, se nourrit de sentiments parfois très intimes et sensibles, comme par exemple le constat qu’il y a moins de moucherons sur les pare-brise des voitures sur l’autoroute qu’avant. Là, il s’agit de quelque chose qui est de l’ordre de l’expérience sensible et physique, et qui nous fait rencontrer dans notre intimité des critères externes qui sont de l’ordre du naturel.
Ce n’est pas quelqu’un·e qui a formulé qu’il y ait moins d’insectes sur les pare-brises aujourd’hui qu’il y a quarante ans. C’est un constat, que l’on peut voir comme une forme de critère extérieur à nous, qui nous fait construire à l’intérieur de nous-mêmes une hiérarchie de critères. On peut donc, suite à ce constat, penser que c’est moins bien qu’il y ait moins d’insectes. Bref, on peut penser : « c’était mieux avant ». Car ce fait que l’on constate rencontre un sentiment intrinsèque qui serait celui que le monde est meilleur avec plus d’animaux, car c’est de la diversité que naît le vivant.
Mais on pourrait imaginer un autre système intérieur de critères qui serait que moins d’animaux ont été tués par les voitures, quand bien même ce sont des insectes. Et peut-être que quelqu’un·e, sans doute peu informé·e sur les recherches en écologie, pourrait avoir l’impression qu’un monde moins diversifié serait plus propre, plus cohérent. D’autant plus que c’est ce qui est complètement développé par l’agriculture intensive, par exemple.
Quand on est sur la route, pour filer la métaphore, dans bien des régions en France, on longe d’immenses champs de monocultures, sans haies. Donc on est bien là face à une homogénéisation du vivant, et cela fait très longtemps. Cela a d’ailleurs peut-être un peu à voir avec le nombre d’insectes, c’est peut-être l’une des causes (ce n’est qu’une hypothèse, je n’ai pas de critères très fondés sur le sujet).
Mais on pourrait imaginer qu’à partir de la rencontre avec ce critère externe, « moins d’insectes aujourd’hui qu’avant », cela puisse nourrir deux systèmes, deux hiérarchies de valeurs opposées en fonction de ce que cela rencontre de sensible chez la personne. Mais notre sensibilité à telles ou telles choses dépend bien entendu aussi d’autres critères. Par exemple, une personne plus jeune qui n’a jamais connu les centaines, si ce n’est les milliers d’insectes collés aux pare-brises après un voyage sur autoroute, n’a pas ce critère de comparaison et ne fait donc pas de différence entre un avant et un après sur ce fait, ce qui pour l’autre est un fait objectif. L’absence de quelque chose qui avant était présent n’est donc pas un fait pour la personne plus jeune, car celle-ci ne constate aucune différence entre son avant et son après. Bien sûr, elle peut imaginer que le monde fut différent avant sa propre expérience sensible, mais ces critères externes-là lui seront encore plus extérieurs parce qu’ils ne se relient pas à son expérience du monde.
Il y a donc une très grande contingentialité à nos hiérarchies des critères de la valeur et donc de nos intentions de présence. Il y a qui nous sommes intrinsèquement, quelle culture on a reçue par notre famille, nos lectures, les espaces sociaux qu’on a traversés. Mais tout cela s’inscrit, à mon sens, de façon extrêmement contingentielle, si ce n’est anecdotique.
Par exemple, quelqu’un·e qui travaille beaucoup et qui est fatigué·e. D’aucuns vont lui dire « mais repose-toi, fais une pause », car elleux-mêmes, dans toutes les contingences de leur vie, du fait de leur type d’activité professionnelle, ont trouvé extrêmement bénéfique pour elleux de prendre des vacances, d’aller à l’autre bout du monde, d’opprimer sans le savoir des populations par l’activité touristique pour en tirer une satisfaction personnelle. Ou par l’achat d’une maison de campagne ont contribué à appauvrir le tissu social des campagnes pour se doter de la capacité d’aller occuper de temps en temps des lieux vides la plupart du temps, pour bénéficier de ce silence de mort dont inconsciemment iels sont les morbides contributeur·ice·s. Je suis un peu critique sur les impacts sociaux de cette culture de la détente. Mettons de côté cette critique, imaginons positivement les critères de ces retraites dans le calme. Eh bien peut-être que d’autres, du fait de toutes les contingences de leur vie, quand bien même iels sont fatigué·e·s par leur travail, ne supporteraient pas l’inactivité, ne seraient absolument pas détendu·e·s en vacances, car il y a pour elleux un besoin de s’activer pour donner une valeur à leur présence, c’est-à-dire un sens à leur vie, fondamentalement. C’est simplement qu’iels n’ont pas le même critère de valeur de leur présence.
Cela est montré avec un humour très fin et délicat dans le film Les vacances de M. Hulot de Jacques Tati (1953), dans lequel on est plongé·e dans un petit hôtel de bord de mer l’été, où des personnes différentes sont en vacances, et la venue dans cet hôtel d’un personnage qui dérange l’ordre des choses inconsciemment, d’où l’humour. Ce monsieur Hulot, qui fait bêtise sur bêtise, un Gaston Lagaffe avant l’heure, pétri de bonnes intentions mais déstabilisant tous les ordres sociaux, va venir révéler d’autant plus les différentes modalités de présence des personnes. Il y a la famille traditionnelle, les enfants turbulents, l’homme d’affaires qui a toujours besoin de téléphoner, la jeune fille en découverte d’elle-même, l’étudiant·e dans ses livres, la grand-mère calme, etc. On est donc face à des personnages rassemblé·e·s dans le même lieu, qui ont chacun·e des critères de la valeur de leur présence tout à fait différents. Et l’absurdité, l’anecdotique de leurs critères est révélée par ce personnage de M. Hulot qui dérange tout, qui les déstabilise tous·tes à l’endroit même de ce qui fait valeur pour elleux. Car lui n’a aucune valeur, il est une sorte d’être absolument naïf qui ne comprend pas les hiérarchies et qui pourtant n’est que bienveillant, mais qui dérange fondamentalement tout système de valeurs. Lui-même n’a pas de système de valeurs, tout en étant bienveillant et jamais méchant.
C’est ce qui rend ce film et le travail artistique de Jacques Tati si universel. On peut, à regarder ce film, beaucoup se rencontrer soi-même et découvrir diverses facettes de nous-mêmes. Je crois donc qu’il est assez important de comprendre à quel point nos critères, qui vont définir la valeur qu’on donne aux choses, et ainsi nos actes d’engagement dans nos diverses modalités de présence s’appuient sur nos rencontres diverses au fil de la vie, qui nous ont fait, mais nous aurions pu être fait·e·s sans doute bien différemment.
Mais peut-être que deux personnes vivant les mêmes expériences en retiendront, en fonction de qui iels sont, des choses bien différentes, si ce n’est opposées. Alors comment faire le distinguo entre qui nous sommes et ce que nous voulons faire évoluer en nous ? C’est précisément par une hiérarchisation de critères de valeur. Mais la manière dont ces critères de valeur se sont construits, c’est par des rencontres anecdotiques et contingentielles de notre espace sensible par les contingences mêmes de nos lieux de circulation.
Je propose ici de prendre conscience du peu de choses que nous sommes, même par rapport à la plus haute importance qu’on donne à ce qui fait valeur pour nous et à ce qui guide nos actes du quotidien. C’est d’une certaine manière une réflexion aussi sur la vanité humaine qui est une réflexion séculaire. Mais je l’intègre là non plus comme un défaut que seraient les vanités humaines, mais comme un élément intrinsèque de notre condition.
Pour moi, être en philosophie, c’est-à-dire en remise en question de tout, va donc de pair avec prendre conscience du si peu que nous sommes. Je ne veux pas par là prôner une pensée nihiliste, qui voudrait relativiser la valeur qu’on donne aux choses et finalement amener à dire, finalement, rien ne sert à rien, ou comme à la fin du film Barry Lyndon de Stanley Kubrick (1975), le texte à l’écran qui dit en substance : « Ces êtres, bons ou méchants, de toute façon en sont tous au même point aujourd’hui. »
Je ne voudrais pas du tout participer à une entreprise de destruction du sens de l’engagement de chaque être humain dans sa vie et dans la valeur qu’iel donne à chacun de ses actes. Non, pas du tout, car moi-même je m’envisage dans un engagement très fort dans ce à quoi je donne de la valeur. Par exemple, l’activité d’écrire ce texte, auquel moi je donne de la valeur, alors que pour bien d’autres personnes, iels n’y verraient pas de sens à consacrer du temps, de l’énergie, de l’attention, de l’engagement très fort à écrire un texte de réflexion philosophique sur comment les choses ont de la valeur pour nous.
Donc je ne veux pas critiquer du tout l’essentiel vital qui est de donner une valeur aux choses. Je veux juste mettre en perspective le fait que notre engagement si vital, au fond, a des racines très anecdotiques et contingentielles. C’est tout. C’est pour prendre conscience de notre petitesse dans l’univers, si je puis dire, mais ce n’est pas du tout pour dévaloriser l’importance à notre petit niveau de ce dans quoi nous nous engageons avec tant d’importance vécue.
Je crois au contraire que cet endroit de lucidité que je propose ici peut aider à nous sentir plus souples, plus libres, par rapport à notre système de critères hiérarchisés, et ainsi peut-être, grâce à la conscience de la grande plasticité qui est la nôtre du fait des détails contingentiels de nos vies, nous ouvrir à plus de découvertes et oser, peut-être plus que de coutume, découvrir d’autres espaces de pensée qui peut-être nous semblent très étrangers, nous inviter au voyage vers des endroits qui ne nous sont pas familiers.
Et ainsi, non pas peut-être changer nos hiérarchies de valeurs, mais les nuancer, les préciser, mieux les comprendre, donc mieux nous comprendre nous-mêmes. Ce qui ne veut pas dire tout comprendre et être dans la maîtrise, ce qui serait l’inverse d’une démarche philosophique. Mais mieux nous comprendre pour moi signifie nous poser de nouvelles questions, que nous ne nous étions pas posées sans ces ouvertures.
Et mieux nous comprendre, c’est embrasser plus clairement le fait que le mystère de tout ce qui nous échappe est beaucoup plus grand que nous le supposions au départ. C’est cela, mieux nous comprendre, ce n’est pas du tout nous réduire à une compréhension définitive, c’est au contraire ouvrir les portes et les différentes routes et chemins devant nous vers des territoires dont nous percevons qu’ils recèlent beaucoup plus d’inconnues que ce que nous croyions de prime abord.
C’est ce qui arrive dans le cadre de toute démarche scientifique d’ailleurs : des choses qui de prime abord nous semblent simples, dès lors qu’on les étudie, révèlent petit à petit une complexité de plus en plus grande. C’est systématique et c’est d’ailleurs ce qui rend à mon avis, la vie si passionnante et la recherche scientifique si passionnante aussi, car elle ouvre au cœur de la vie elle-même des champs de découverte, de compréhension, d’agrandissement de nos consciences qui précisément font bouger, bousculent nos systèmes de valeurs, nos critères et nous permettent d’étendre notre présence dans d’autres sphères de la pensée et de l’expérience que celle que nous pouvions imaginer au départ.
Pour terminer, ces nouvelles expériences de présence, ces nouveaux engagements différents de notre présence vont produire de nouvelles contingences, de nouvelles anecdotes, de nouvelles rencontres, qui vont modifier la hiérarchie de nos critères, qui vont ajouter de nouveaux critères de jugement sur la valeur des choses. Et au final, ces deux concepts, présence et valeur, vont se multiplier l’un l’autre, vont, par ricochet, s’agrandir l’un et l’autre. On va donner de la valeur à beaucoup plus de choses et on va être présent·e dans beaucoup plus de situations nouvelles, l’un nourrissant l’autre dans un rebond perpétuel, une résonance multiplicatrice entre ces deux notions a priori assez différentes l’une de l’autre, la valeur et la présence.
Enfin, la réflexion sur présence et valeur m’amène à penser une multiplication de l’un par l’autre, ce qu’on pourrait comparer au phénomène de la division cellulaire qui à partir d’un, fait deux, qui à partir de deux, font quatre et ainsi de suite. Car chaque nouvelle cellule se divise, elle aussi, cela produit une exponentielle. Et cela révèle pour moi l’étendue exponentielle des capacités humaines, si on les cultive.
La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde
La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.