Au-delà des régimes, des remèdes miracles et des « progrès de la science », la clé de la longévité réside dans la profondeur de notre lien à la communauté.
Quand on se questionne sur la santé, on se questionne aussi sur la longétivité, et on regarde toujours vers ces quelques territoires d’exception, que les spécialistes en démographie ont baptisés les « zones bleues » : l’île d’Okinawa au Japon, la province de Nuoro en Sardaigne, la péninsule de Nicoya au Costa Rica ou l’île d’Ikaria en Grèce. Dans ces lieux, la proportion de personnes centenaires et nonagénaires en bonne santé affole toutes les statistiques. Or, en cherchant le dénominateur commun à ces populations, on ne découvre pas une diète secrète ou un gène particulier, mais avant tout une structure sociale où chaque personne conserve sa place et sa raison d’être jusqu’à son dernier souffle.
Dans ces communautés, c’est que la vieillesse n’est pas synonyme de retrait ou d’isolement. Au contraire, les personnes aînées y sont souvent des piliers, transmettant savoir-faire, mémoire et sagesse. Elles ne sont pas mises à l’écart, mais demeurent au centre de la vie familiale et communautaire, consultées et respectées, en toute simplicité, sans la mythologie hiérarchisée à laquelle nous sommes habitué·e·s ou que le cinéma peut mettre en scène. Cette intégration intergénérationnelle constante me semble être la première clé. La présence au monde n’y est pas une option que l’on perd avec l’âge, mais une condition inhérente à l’existence, un fil qui n’est jamais rompu.
Dès lors, la contribution de chaque personne ne se mesure pas à l’aune de sa productivité économique, mais de sa simple présence participative. Une personne âgée qui s’occupe de son potager, qui raconte des histoires aux plus jeunes ou qui participe aux fêtes du village contribue à la vitalité du corps social. De la même manière, une personne en situation de handicap, quel que soit son âge, trouve naturellement sa fonction dans la mesure de ses possibilités. Comme l’avait exploré le psychiatre Viktor Frankl, le fait d’avoir un « pourquoi » vivre, un sens à son existence, permet de surmonter presque tous les « comment ». Dans les zones bleues, la communauté fournit ce « pourquoi » à chacun·e, de la naissance à la mort.
Ainsi, la présence sociale active n’est pas un simple passe-temps agréable, un « hobby » pour occuper ses vieux jours. Elle constitue une nécessité vitale, une véritable colonne vertébrale existentielle, personnelle et collective, qui trouve aussi sa dimension physiologique. Être utile (et non pas « se sentir utile »), savoir que notre existence a un impact positif sur notre entourage, même à notre niveau, sans hiérarchisation, ancre la personne dans la vie et donne à l’organisme de profondes raisons de continuer à ne pas laisser s’étioler ses capacités. C’est l’exact opposé du sentiment d’obsolescence et d’inutilité qui ronge tant de nos contemporain·e·s dans les sociétés riches, et qui constitue, à mon sens, un facteur majeur de morbidité.
Bien sûr, on pourrait m’objecter qu’une telle vision, poussée à son extrême, signerait la fin du concept de retraite, cet acquis social si chèrement obtenu, dans nos sociétés industrielles inégalitaires. Mais je pense que c’est mal poser le problème. Mon propos n’est pas de prôner le travail sans fin au profit du patronat, mais de repenser la retraite non comme un retrait social, mais comme une transformation de notre mode de contribution. Il s’agit de passer d’une utilité dictée par l’économie et le salariat à une utilité choisie, tournée vers la famille, la communauté locale, la transmission et avant tout soi-même. Cela demande une reconnaissance de sa propre valeur en tant que personne au sein de la communauté, ce que les droits culturels sont l’un des outils de refondation. Le sociologue Marcel Mauss, dans son Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques (1925), a montré que les sociétés humaines se structurent autour de l’échange et de la réciprocité, bien au-delà de la simple transaction marchande, et ce quel que soit l’âge.
Selon Mauss, le don n’est jamais gratuit : il s’inscrit dans un système de triple obligation : donner, recevoir, rendre. Cette séquence structure les relations sociales et constitue un véritable contrat social fondé sur la réciprocité. Il démontre que, dans de nombreuses sociétés dites archaïques, chaque présent offert engage la personne destinataire à rendre un contre-don, selon des codes sociaux souvent tacites. Il s’interroge : « quelle force y a-t-il dans la chose qu’on donne qui fait que la personne donataire la rend ? » Il explore notamment la notion polynésienne de « hau », l’« esprit de la chose », qui fait que le bien donné reste lié à la personne donatrice, obligeant symboliquement la personne destinataire à le restituer sous une autre forme.
Le don pour Mauss est un fait social total : il implique des dimensions économiques, mais aussi religieuses, juridiques, politiques et morales, et j’ajouterai physiologiques. Il permet la création et la perpétuation du lien social, l’alliance et la paix, bien plus qu’un simple échange marchand. Mauss s’oppose ainsi à l’idée que l’économie se réduit au calcul d’intérêt ; il montre que dans le don, il s’agit d’« avoir pour être » et non d’« avoir pour avoir ». Et j’ajoute aussi : « donner pour être en bonne santé ».
La contribution de chaque personne est l’antidote à la « financiarisation » de l’existence. Dans le monde occidental, la valeur d’une personne est trop souvent indexée sur sa « performance » productive ou économique, et ce dès l’école. « L’inactivité », au sens productiviste du terme, est perçue comme un coût, la vieillesse comme un fardeau. Les exemples des zones bleues nous enseignent une autre voie : celle où la valeur d’une personne est intrinsèque et où son activité, quelle qu’elle soit, possède une finalité non pas monétaire mais relationnelle. C’est cette libération d’une pression à la rentabilité qui engendre une sérénité profonde, propice à la santé, personnelle et sociale.
Cette présence sociale, si centrale soit-elle, s’accompagne de deux autres piliers fondamentaux, qu’on peut observer dans ces mêmes zones :
En définitive, ces trois critères, présence sociale, frugalité et sérénité, ne sont pas des éléments séparés, mais les facettes d’un même art de vivre, clé majeure de la santé physiologique. Ils se nourrissent et se renforcent mutuellement dans un cercle vertueux. Le lien social solide apaise les angoisses existentielles, ce qui diminue le besoin de compenser par la nourriture ou la consommation. La frugalité maintient le corps et l’esprit alertes, capables de participer pleinement à la vie communautaire. La sérénité, enfin, est la récompense d’une vie perçue comme juste, cohérente et pleine de sens.
Tout cela relève presque du bon sens. Pourquoi ne le mettons-nous pas plus en pratique ? C’est d’une simplicité désarmante. L’élixir de jouvence n’est pas à vendre. Il ne s’achète ni en pharmacie ni dans les supermarchés. Il se tisse, jour après jour, dans la qualité des liens que nous entretenons les un·e·s avec les autres. Si ces principes simples étaient compris, valorisés, et surtout partagés avec les personnes âgées, ils pourraient radicalement transformer la santé physique et mentale de nos nations. L’intergénérationnel est l’une des clés de la santé de toutes et tous. Et c’est la présence sociale réelle, tangible et incarnée, qui change tout. La véritable santé d’un État se mesure à mon sens à la richesse des liens qui unissent ses citoyennes et ses citoyens.
La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde
La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.