Sortir de chez soi en présence

8 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les confinements de 2020 et 2021 ont finalement révélé notre besoin vital de sortir et de partager des moments collectifs. Cette expérience interroge le sens de la présence et de l’action culturelle aujourd’hui.

Le repli domestique contraint

Les confinements obligatoires imposés aux populations durant les années 2020 et 2021 ont conduit certains d’entre nous, notamment ceux qui bénéficiaient d’espaces de vie suffisamment vastes, à développer une forme nouvelle de présence profondément intériorisée. Les réseaux numériques ont permis de maintenir des liens tout en demeurant chez soi, créant même une tendance au repli domestique perçu comme rassurant, tandis que sortir représentait un danger potentiel pour la santé en raison des rencontres avec autrui.

Lorsque nous osions sortir, il nous fallait respecter une distanciation qualifiée de « sociale » plutôt que de « physique ». Cette désignation interroge, d’autant plus qu’il aurait fallu démontrer scientifiquement que le virus se transmettait effectivement selon ces modalités. Des fantasmes et des peurs généralisées ont ainsi orchestré ce réinvestissement de l’espace domestique.

De la liberté à l’autorisation

Paradoxalement, lors des campagnes de promotion vaccinale et du pass sanitaire, nombreux furent ceux qui consentirent à la vaccination pour ne pas perdre leur « liberté » de déplacement. Cette terminologie s’avère inappropriée : la liberté, par essence, se définit précisément par l’absence d’autorisation requise. Nous faisions face à une interdiction de circuler, et le pass sanitaire ne constituait qu’une autorisation élargie de déplacement. Ainsi, il ne s’agissait nullement d’un retour à la liberté, mais bien d’un régime d’autorisation, ce qui est l’inverse ! Nous avions basculé d’un régime de liberté fondamentale vers un régime d’exception fondé sur l’autorisation, conséquence d’un état d’urgence géré de manière militaire pour répondre à une crise qui n’était pourtant pas de nature militaire.

Ainsi, après le réinvestissement du chez-soi pendant les confinements, tout le monde a bien constaté que pour être présent à soi-même, c’est-à-dire exister pleinement au-delà des activités professionnelles, nous avons aussi besoin de sortir de chez nous et de sortir de la peur, sinon le pass sanitaire n’aurait pas eu tant de succès.

Le besoin vital de présence collective

Fréquenter les cafés, assister à des spectacles, pratiquer des activités, rendre visite à des amis, suivre des compétitions sportives, s’adonner à des pratiques artistiques amateur : l’évidence s’impose que l’existence ne peut se limiter au confinement. L’incarcération des personnes condamnées pour atteinte à l’ordre social illustre d’ailleurs cette vérité : la sanction réside précisément dans la privation de liberté de circulation. Ce qu’elles retrouvent à leur libération, c’est avant tout la possibilité de sortir de chez elles.

Alors que les confinements auraient pu nous laisser croire que nous pourrions nous adapter à une vie sans déplacements ni sorties, l’expérience nous a profondément déstabilisés. Nous avons tenté de nous organiser en conséquence, pour finalement constater notre incapacité à vivre ainsi. Les propositions culturelles, concerts, spectacles, cinémas, conservent donc toute leur pertinence et leur raison d’être, qu’il s’agisse de lieux de service public ou de lieux privés, car elles répondent à un désir profondément humain.

Ce désir de circuler, de sortir, de dialoguer avec le monde à travers le mouvement de nos corps reste fondamental. Sortir de chez soi constitue toujours un acte de présence à soi-même. Cette sortie peut également revêtir une dimension collective : manifester, rejoindre un groupe, défendre une vision du monde particulière.

Dans le domaine des propositions culturelles, qui constitue mon métier, l’élément primordial à considérer reste, selon moi, cette présence agissante, transformatrice et constructive, à la fois personnelle et collective. La présence collective des participants crée véritablement l’événement. Les artistes sur scène le savent bien : ils ressentent intensément la présence du public.

Cette présence partagée génère des moments absolument uniques, susceptibles de marquer les mémoires à jamais, d’autant plus mémorables qu’ils sont vécus collectivement. Certes, nous conservons également des souvenirs personnels vécus hors de chez nous dans la solitude. Néanmoins, la présence collective dans l’espace public façonne quelque chose d’irremplaçable, que les acteurs culturels excellent à orchestrer.

Repenser l’accueil culturel à l’aune de l’expérience

Cependant, le développement d’une présence domestique renforcée exige désormais d’articuler les propositions culturelles avec une attention plus humaine et respectueuse envers chaque individu. Il devient passionnant de repenser ces propositions en accordant une importance accrue à la présence de chacun hors de son domicile, dans cette dimension collective. Cette réflexion s’inscrit dans la lignée de la pensée féconde de John Dewey et des philosophes pragmatistes, notamment dans L’art comme expérience (1934).

Pour Dewey, l’art se définit comme l’expérience vécue par l’être humain dans sa dimension émotionnelle, et non comme un objet artistique extérieur. L’art n’existe qu’à travers notre vécu : contempler un paysage naturel avec joie constitue une expérience artistique authentique, même en l’absence d’artiste. Respecter davantage la présence de chaque personne dans tous les aspects de l’accueil que nous proposons hors du domicile me paraît essentiel pour refonder le sens de l’action culturelle. Cette attention commence dès le parcours d’accès et l’accueil. Combien de temps fait-on la queue, et dans quelles conditions ? Comment les indications sont-elles formulées ? Les visiteurs se sentent-ils légitimement autorisés à pénétrer dans ces lieux ? Ces espaces leur paraissent-ils véritablement accessibles ? C’est le point de départ.

L’attention à l’autre se doit d’être démultipliée.

La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde

La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.


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