La sexualité centrée sur les organes génitaux, si commune soit-elle, risque l’épuisement. Et si le corps entier devenait la source d’un plaisir plus profond, d’une véritable spiritualité incarnée ? La sexualité ne se limite pas aux organes génitaux. Elle habite chaque parcelle du corps conscient, chaque mouvement qui nous relie à plus grand que nous-mêmes.
Notre expérience commune tend à centrer la sexualité sur les organes génitaux, le pénis et la vulve. Cette focalisation s’appuie sur une réalité physiologique : ces zones, dotées d’une densité exceptionnelle de capteurs nerveux, promettent un plaisir d’une intensité immédiate. Parce que leur sensibilité est extrême, le plaisir qu’ils procurent semble être, par nature, le cœur de l’acte sexuel. La quête de sensations fortes nous guide logiquement vers ces territoires dont la réactivité est la plus évidente, que nous soyons seul·e·s ou accompagné·e·s.
Cependant, c’est ici que se noue un paradoxe. En concentrant toute notre attention sur ces seuls organes, nous risquons, sans même nous en rendre compte, d’amenuiser progressivement leur sensibilité. Cette concentration exclusive sur les zones génitales risque de réduire l’épanouissement spirituel que la sexualité peut nous offrir. Car la sexualité possède ce pouvoir de transformation, cette capacité de nous faire grandir et de modifier notre perception du monde. Comme l’écrivait Georges Bataille dans L’Érotisme, la sexualité nous ouvre à une expérience du sacré, à condition de ne pas la réduire à sa dimension purement mécanique.
Le plaisir, bien qu’atteignable rapidement, peut voir ses nuances s’émousser avec la répétition. S’engage alors une course à la stimulation qui confond souvent l’orgasme avec la finalité de la sexualité. Or, si l’orgasme est l’une des incarnations puissantes du plaisir, il n’en est pas le but ultime. L’orgasme n’est qu’une des incarnations possibles du plaisir, une occurrence parmi d’autres de cette connexion à plus grand que nous-mêmes. Le véritable objectif, me semble-t-il, est l’approfondissement d’une forme de spiritualité, cette connexion à plus grand que soi que permet l’abandon.
Lorsque l’orgasme devient l’unique sommet à atteindre, le chemin pour y parvenir perd de sa richesse. Quand nous nous concentrons exclusivement sur l’organe sexuel pour obtenir plaisir puis orgasme, le chemin qui permet de grandir spirituellement se trouve court-circuité. C’est comme si nous voulions gravir une montagne pour en apprécier la grandeur, mais que nous choisissions d’arriver directement au sommet en hélicoptère.
Dans ce raccourci, nous perdons l’essentiel : nous n’aurons pas senti la grandeur de la montagne sous nos pieds, nous n’aurons pas contemplé cette merveille naturelle sous mille angles et dans mille lumières différentes. Nous ne l’aurons pas embrassée par le mouvement même de notre corps qui la parcourt. En matière de sexualité, cette ascension trop rapide, cette focalisation sur le but, nous prive de l’expérience transformatrice, de ce pouvoir qu’a le cheminement érotique de nous faire grandir et de nous faire voir le monde autrement.
Quand un sentiment de manque s’installe, alors que tout semblait initialement réuni, nous cherchons souvent à enrichir l’expérience par des stimulations extérieures. L’érotisme sophistiqué, les jeux de pouvoir, la domination, la soumission, les mises en scène diverses sont autant de voies explorées. Ces éléments, presque tous extérieurs aux organes sexuels eux-mêmes, deviennent des symboles que nous rajoutons à l’expérience. En tant qu’êtres de culture, nous sommes en effet des animaux culturels, baigné·e·s dans nos représentations. Nous investissons nos expériences de représentations, nous voyons et vivons le monde à travers le prisme de ce que nous avons appris, prisme que nous pouvons heureusement élargir, développer, remettre en question, déconstruire pour reconstruire ce qui nous correspond davantage, exercer notre liberté, en somme.
Le jeu avec ces symboles constitue certainement une voie d’ouverture et d’exploration pour la sexualité. Pourtant, une autre voie, plus fondamentale peut-être, existe aussi : la voie du corps dans son ensemble. Un regard, un effleurement, une attente, un message, une lettre, un vêtement, un souvenir, tout cela vient nourrir une sexualité qui reste fondamentalement reliée aux émotions. La texture d’un vêtement ou la force d’un souvenir peuvent nourrir le désir avec une puissance inouïe.
Même les personnes qui pratiquent une sexualité qu’elles disent « brute », distincte de l’engagement émotionnel, ne sont en réalité jamais hors de cet engagement. Simplement, elles vivent des émotions libres des attachements possessifs, des émotions dans le lâcher-prise.
Avec une personne inconnue même, nous pouvons vivre des émotions très fortes, non pas purement sexuelles, mais amoureuses, complètement détachées de la possession. L’échange peut être d’une intensité amoureuse profonde, précisément parce qu’elle est courageusement ancrée dans l’unicité de l’instant, sans rien attendre de plus. Ce que certain·e·s nomment « sexualité pure », je préfère le nommer « amour pur » : le courage de savoir que la vie est unique à cet instant et de ne pas en attendre davantage dans la rencontre incarnée. Comme Michel Foucault l’analysait dans son Histoire de la sexualité, le plaisir peut être une pratique de liberté, une éthique de soi qui ne se réduit pas aux codes sociaux de la possession.
Cette vérité est magnifiquement mise en scène dans le film Barry Lyndon de Stanley Kubrick (1975), lors de cette scène où tout l’engagement amoureux, sensuel et sexuel se joue uniquement dans les regards échangés entre les deux futur·e·s amant·e·s, dans un espace collectif, par d’infimes inflexions du corps, de la tête, des respirations. Tout s’y joue : l’engagement amoureux, la promesse sensuelle, le désir charnel. Tout passe par d’infimes inflexions du corps, une inclinaison de la tête, un rythme de respiration. Le corps, bien au-delà des organes sexuels, devient le théâtre vibrant de la rencontre. La sexualité s’y révèle dans toute sa subtilité, bien au-delà de l’acte génital.
Le corps qui porte nos organes sexuels constitue leur terrain d’existence, leur terreau, leur écrin. C’est par le corps tout entier, bien au-delà des zones génitales, que la sexualité peut véritablement se déployer. Dans la conscience de nos mains et de nos doigts, de nos pieds, de notre ventre, de nos fesses, de notre nuque, de notre crâne, de notre nez, dans la conscience de toutes les parties du corps, se trouve un potentiel sexuel et spirituel immense.
Il ne s’agit pas de remettre à plus tard le « vrai » acte avec les organes sexuels, ni d’instaurer une hiérarchie, de reléguer l’union des sexes à plus tard ou de s’en tenir à des « préliminaires » avant l’acte jugé principal ou la sacro-sainte pénétration. Non, il s’agit de nourrir des sensations dans d’autres territoires que l’œil du cyclone, de créer une danse où le corps entier, dans la multiplicité de ses sensibilités, participe à la montée du plaisir. Dans cette danse du corps entier, tous les organes augmentent leur sensibilité, et la sexualité rejaillit transformée. Le but n’est plus la simple stimulation du sexe, mais de faire l’amour, avec soi-même ou avec d’autres. Faire l’amour : quelle magnifique expression ! C’est mettre en acte l’amour, ce contact avec plus grand que nous-mêmes.
Cette idée d’une conscience charnelle fait écho à la pensée de philosophes comme Maurice Merleau-Ponty, pour qui nous ne possédons pas un corps, mais nous sommes notre corps. Il affirmait : « Le corps est notre véhicule général pour être au monde ». En l’appliquant à la sexualité, on pourrait dire que le corps est notre véhicule général pour être à l’amour. Comme le suggérait Wilhelm Reich dans La Fonction de l’orgasme, l’énergie sexuelle circule dans tout le corps, et sa libre circulation est essentielle à notre épanouissement. Les sexes en font partie, bien entendu, mais tout le corps participe à cette circulation énergétique.
Si l’on envisage la sexualité au niveau du corps dans son ensemble, les potentialités de plaisir spirituel deviennent quasiment infinies. L’ennui devient impossible, alors que nous savons bien que la sexualité génitale, à partir d’un certain moment, peut représenter une certaine répétition, quelque chose qui n’est plus aussi fascinant qu’au premier jour.
La voie vers une vie sexuelle véritablement vivante, la vie étant le mouvement même, le cœur qui bat, le monde qui nous traverse, passe par la découverte de son propre corps et, par là, du corps de l’autre. Les corps peuvent se rencontrer sur une infinité de plans : un coude peut toucher une épaule, la paume ou le dos d’une main peut effleurer un pied, une oreille peut se poser sur un ventre. Les combinaisons sont infinies, chacune porteuse de sa propre poésie.
Cette conscience du corps, cette présence du corps à nous-mêmes, se cultive dans des gestes qui semblent a priori n’avoir rien à voir avec la sexualité : la marche, les étirements, le yoga, la danse, tous les mouvements que les cultures du monde nous proposent dans leur infinie variété. Chacun de ces mouvements constitue une étincelle de vie qui éveille à la conscience une partie de nous. La mise en mouvement d’une partie du corps amène à la conscience de son existence et de sa sensibilité. En sentant un muscle de la cuisse que nous ignorions, certains muscles dont nous ignorions même l’existence se révèlent soudain à nous dans le mouvement. Notre corps existe de plus en plus intensément à notre conscience, à nos sensations, et donc à notre sexualité, à notre potentiel érotique.
Nous pouvons jouir du muscle d’une cuisse qui se tend, d’un clignement d’œil, de lèvres qui vibrent, d’un pied qui se pose sur le sol. Encore une fois, il ne s’agit pas de mettre de côté les organes sexuels, mais de leur offrir le plus bel écrin qui soit : notre corps conscient. Par la découverte de notre propre corps à travers les mouvements que nous lui offrons, c’est la vie elle-même que nous remettons à un plus haut niveau d’énergie.
En cultivant cette présence à soi, cette pratique de la conscience corporelle peut s’exercer à tout moment. Même assis sur une chaise, nous pouvons explorer des muscles de notre corps en les mettant doucement en mouvement. Ce faisant, nous nous préparons à faire l’amour, non pas dans le sens d’une préparation à l’acte sexuel, mais dans le sens d’une disponibilité permanente à l’amour, une façon d’être déjà en amour. Chaque mise en mouvement, même minime, devient une préparation.
Il devient alors possible de prendre conscience de la dimension d’amour présente dans chaque petit mouvement, dans chaque mise en tension ou relâchement de notre corps. Comme l’écrivait Rainer Maria Rilke dans ses Lettres à un jeune poète, « Il n’y a qu’une seule chose importante : être prêt à tout instant à sacrifier ce que nous sommes pour ce que nous pourrions devenir. » Cette transformation permanente passe aussi par le corps et sa conscience élargie.
En offrant à nos organes sexuels le plus bel écrin qu’est un corps conscient et vivant, nous élevons notre niveau d’énergie vital. Faire l’amour ne sera peut-être plus uniquement circonscrit au temps de l’acte sexuel lui-même, mais deviendra une qualité de présence beaucoup plus permanente dans notre vie. La sexualité cesse d’être une activité cantonnée à des moments précis pour devenir une énergie qui infuse le quotidien, ce qu’elle est peut-être fondamentalement : non pas un simple acte, mais un engagement spirituel permanent avec la vie elle-même. Une vie consciente de la sexualité qui la fonde et qui la maintient à un haut niveau d’énergie en la cultivant à chaque instant. Non pas une obsession, mais une conscience joyeuse et sereine de cette force vitale qui nous traverse et nous relie au monde, aux autres, et à nous-mêmes dans notre dimension la plus profonde.
Repenser le lien social et la communauté
Le soin authentique du collectif commence par la reconnaissance que l’humanité est intrinsèquement relationnelle : nous n’existons que dans et par le lien social, dans cette interdépendance qui nous constitue depuis la naissance. Pourtant, nos sociétés transforment l’oubli en menace - un simple bagage abandonné paralyse le système - révélant comment la peur de l’imprévisible détruit le tissu social. La présence sociale détermine notre santé physiologique : les zones bleues nous enseignent que la longévité réside moins dans les régimes miracles que dans la profondeur du lien communautaire. Pour faire société, il faut un lieu commun symbolique qui ne soit ni consensus mou ni entre-soi confortable, mais espace de confrontation créatrice où les différences peuvent s’exprimer sans se détruire. La culture, loin d’être un supplément d’âme ou un divertissement, constitue ce milieu vital où nous apprenons à être ensemble, où la présence de chacun est légitimée dans sa singularité. Sortir de chez soi en présence, c’est retrouver ce besoin vital de partage que les confinements ont révélé par leur absence même. Le défi contemporain consiste à créer des espaces où le soin n’est pas contrôle biopolitique mais attention mutuelle, où le collectif n’écrase pas les singularités mais les fait résonner, où la communauté se construit non sur l’exclusion de l’autre mais sur l’inclusion de la différence.