Le féminisme entretient avec l’amour libre une relation aussi ancienne que féconde, traversée de tensions, toujours irrésolues, qu’il me semble important de continuer à explorer. Dès ses origines, le mouvement pour l’émancipation des femmes a posé la question des formes relationnelles : le mariage, institution centrale du patriarcat, peut-il être réformé ou doit-il être aboli ? L’amour libre constitue-t-il une voie d’émancipation, ou au contraire un nouveau terrain d’exploitation masculine ?
Ces interrogations, formulées dès le XVIIIe siècle par Olympe de Gouges, reprises par les utopistes du XIXe, puis radicalisées par les féministes libertaires du XXe, résonnent avec une intensité vécue par bien des femmes et personnes minorisées d’aujourd’hui. Les débats contemporains sur le polyamour, la « décolonisation des affects », et ce que l’on pourrait appeler le « féminisme patriarcal », cette tendance paradoxale des mouvements d’émancipation à reproduire les structures qu’ils combattent, ne peuvent que réveiller ces questions, je pense !
Je propose une traversée historique et philosophique de cette dialectique, depuis les premières critiques révolutionnaires du mariage jusqu’aux perspectives décoloniales qui renouvellent aujourd’hui à mon sens la compréhension des formes relationnelles.
En 1791, Olympe de Gouges (1748-1793) publie sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, texte fondateur, essentiel, où elle pose entre autres les bases d’une critique radicale du mariage. Dans le Postambule de cette déclaration, elle écrit cette formule : « Le mariage est le tombeau de la confiance et de l’amour. »
Sa proposition révolutionnaire va bien au-delà de l’idée d’une simple réforme : elle plaide pour le divorce, l’union libre, et la reconnaissance des enfants nés hors mariage. En articulant émancipation politique et transformation des rapports intimes, Olympe de Gouges anticipe de plus d’un siècle les analyses qui feront du « personnel » un terrain éminemment « politique ».
Son guillotinage en 1793, pour des raisons officiellement politiques mais où sa transgression des normes de genre joua un rôle certain, témoigne du caractère subversif de cette articulation entre droits des femmes et liberté amoureuse.
Charles Fourier (1772-1837), à qui l’on attribue l’invention du mot « féminisme », développe dans Le nouveau monde amoureux, manuscrit rédigé vers 1816 mais si audacieux qu’il ne sera publié qu’en 1967, une vision utopique où la transformation des rapports amoureux constitue le levier même du changement social.
« Les progrès sociaux et changements de période s’opèrent en raison des progrès des femmes vers la liberté, et les décadences d’ordre social s’opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes. »
(Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements, 1808)
Dans le phalanstère, communauté idéale imaginée par Fourier, la monogamie exclusive cède la place à une diversité de liens affectifs et érotiques. Fourier critique vigoureusement l’asymétrie de la morale bourgeoise, qui tolère l’infidélité masculine tout en exigeant la chasteté féminine. Il y voit une hypocrisie structurelle révélatrice des fondements patriarcaux de l’ordre social.
La Voz de la Mujer : naissance d’un mouvement
En 1896, à Buenos Aires, paraît La Voz de la Mujer (1896-1897), première publication anarcha-féministe au monde. Son épigraphe, « Ni dios, ni patron, ni marido », condense en une formule l’articulation entre lutte anticapitaliste, antiétatique et antipatriarcale. Virginia Bolten (1870-1960), figure de proue de cette publication, incarne cette convergence des luttes.
L’anarcha-féminisme considère la domination des hommes sur les femmes comme l’une des premières manifestations de la hiérarchie dans les sociétés contemporaines. Comme le formule Susan Brown dans The Politics of Individualism (1993) : « Puisque l’anarchisme est une philosophie politique opposée à toute relation de pouvoir, il est intrinsèquement féministe. »
Voltairine de Cleyre : la liberté de désirer
Voltairine de Cleyre (1866-1912), qu’Emma Goldman considérait comme « la femme anarchiste la plus douée et la plus brillante que l’Amérique ait jamais produite », développe dès 1890 dans son essai Sex Slavery une critique radicale de ce qu’elle nomme « l’esclavage sexuel ». Le mariage constitue à ses yeux un « viol légal », une institution où le consentement initial vaut abdication permanente de la liberté.
Mais Voltairine de Cleyre introduit aussi une nuance essentielle : elle met en garde contre les hommes qui pourraient instrumentaliser le discours de « l’amour libre » pour multiplier les conquêtes sans souci de leurs partenaires, comme d’habitude dans les sociétés bourgeoises patriarcales. L’émancipation sexuelle ne saurait se réduire à la liberté masculine de désirer ; elle implique la « liberté de désirer » pour toutes et tous, dans des conditions de réelle égalité.
C’est très important, car par exemple la « libération sexuelle » d’après 1968 fut surtout une « liberté de dominer sexuellement » accordée aux hommes, car la contraception était, et est malheureusement toujours aujourd’hui et avec si peu de questionnements, quasi entièrement sur les épaules des femmes (modifications hormonales dûes à la pilule avec tous leurs effets secondaires, corps étranger en soi avec le stérilet et ses conséquences éventuelles, méthode des températures complètement hypothétique, ou prises de risque dont la gestion de potentielles grossesses non désirées est prise en charge par les femmes), alors que les hommes peuvent utiliser préservatif ou recourir à la vasectomie, bref, prendre leurs responsabilités. C’est dire que ces idées qui ont plus d’un siècle n’ont toujours pas fait entièrement leur chemin !
Emma Goldman : le mariage comme prostitution légale
Et Emma Goldman (1869-1940) pousse l’analyse plus loin encore. Dans son essai Marriage and Love (1914, traduit en français sous le titre Du mariage et de l’amour), elle écrit :
« On pense généralement au sujet du mariage et de l’amour que l’un et l’autre sont synonymes, qu’ils naissent des mêmes motifs et couvrent les mêmes besoins humains. Comme la plupart des opinions reçues cette opinion repose non pas sur des faits réels, mais relève de la superstition. »
(Emma Goldman, Du mariage et de l’amour, 1914)
Elle qualifie le mariage de « prostitution légale », arrangement économique déguisé en union sentimentale. Elle pratique elle-même l’amour libre et défend le droit d’aimer « qui l’on veut et autant de personnes qu’on le veut ». Interrogée sur la possibilité d’aimer plusieurs personnes simultanément, elle répond : « Je ne vois pas pourquoi pas — si on trouve les mêmes qualités qu’on aime dans plusieurs personnes. »
Mujeres Libres : la révolution dans la révolution
En avril 1936, Lucía Sánchez Saornil, Mercedes Comaposada et Amparo Poch y Gascón fondent Mujeres Libres (Femmes Libres), première organisation féministe autonome prolétarienne en Espagne. Cette organisation, qui comptera jusqu’à 20 000 membres en 1937, publie une revue éponyme (1936-1939). Son objectif : mettre fin au « triple esclavage des femmes : l’ignorance, le capital et les hommes ».
Face au sexisme de leurs propres camarades masculins anarchistes, les Mujeres Libres affirment que l’émancipation des femmes ne suivra pas « automatiquement » la révolution sociale si elle n’est pas mise en pratique immédiatement. Elles rejoignent presque exactement ainsi les idées d’Olympe de Gouges, qui ne pouvait pas imaginer que la fondation d’une démocratie se fasse en excluant du pouvoir les femmes et les esclaves, pourtant aussi êtres humains à part entière ! Le féminisme intersectionnel était formulé dès 1791. Cette lucidité sur la reproduction des schémas de domination au sein même des mouvements révolutionnaires anticipe les analyses contemporaines sur ce que l’on pourrait nommer le « féminisme patriarcal ».
La critique anarcha-féministe du mariage s’articule à une réflexion plus large sur l’éducation comme terrain de lutte. Car c’est dès l’enfance que s’intériorisent les schémas de domination et de dépendance affective.
Émilie Lamotte : l’enfant comme génie
Émilie Lamotte (1876-1909), pédagogue anarchiste française, malheureusement si peu connue, publie L’Éducation rationnelle de l’enfance (publication posthume, 1922). Elle y dénonce l’école comme « apprentissage de la docilité » :
« De l’enfant impétueux, libre et volontaire, on va faire la matière inerte et docile, propre à tous les esclavages et toutes les résignations. »
(Émilie Lamotte, Le Libertaire, 1905)
Sa proposition révolutionnaire : considérer l’enfant non comme un vase à remplir, mais « comme un génie à qui nous devons fournir la matière de ses découvertes et les instruments de ses expériences ». Cette vision préfigure ce que développeront Paulo Freire, puis bell hooks, entre autres. J’ai réalisé un court film qui résume la méthode pédagogique d’Émilie Lamotte, « L’éducation rationnelle de l’enfance ».
Paulo Freire et la conscientisation
Pédagogie des opprimés (1970) de Paulo Freire (1921-1997) pose les bases d’une éducation véritablement libératrice. Son approche de la « conscientisation » (la prise de conscience des rapports d’oppression) permet de « politiquement articuler le vécu » avec la critique structurelle des dominations. C’est ce que personnellement je nomme aujourd’hui « déconstruction des systèmes de domination ».
La méthode de Paulo Freire inspire et trouve un écho direct dans le féminisme des années 1970, qui affirme que « le personnel est politique ». La pédagogie féministe puise dans Freire pour repenser les relations de pouvoir, dans la salle de classe comme dans l’intimité.
bell hooks : l’amour comme pratique de liberté
bell hooks (1952-2021) opère la synthèse entre pédagogie critique et féminisme intersectionnel. Dans À propos d’amour (2000), elle définit l’amour non comme un sentiment passif mais comme une pratique active :
« L’amour est la volonté d’étendre son soi dans le but de nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d’autrui. »
(bell hooks, All About Love, 2000)
Dans Communion : The Female Search for Love (2002, traduit en français sous le titre Communion : aimer en féministes, 2022), hooks insiste sur l’importance de cultiver des liens entre femmes qui ne passent pas par la validation masculine. Cette réflexion s’étend à toutes les configurations relationnelles : dans le polyamour éthique comme dans la monogamie, ce qui compte est la qualité du lien, la présence authentique, le refus de la possession.
Les travaux de Geni Núñez, psychologue et activiste guarani (Brésil), renouvellent je trouve assez profondément la compréhension de ces enjeux. Dans Descolonizando afetos (2023, traduit en français sous le titre Décoloniser les affects par Paula Anacaona aux éditions Anacaona, 2025), elle montre que la monogamie n’est pas une organisation spontanée des relations humaines, mais le résultat d’un projet d’imposition colonial intimement lié au christianisme.
Monothéisme et monogamie
Núñez établit un lien structurel entre monothéisme et monogamie :
« Le dieu chrétien ne se sent aimé que s’il est aimé de façon unique, ce qui est aussi le principal précepte de la monogamie : la non-concomitance des relations amoureuses en tant que critère de fidélité. »
(Geni Núñez, Décoloniser les affects, 2023)
Les missionnaires, rappelle-t-elle, « étaient obsédé·es par l’éradication des non-monogamies autochtones : sans l’adhésion à la monogamie, le baptême serait impossible ». L’imposition de la monogamie s’inscrivait dans un projet civilisationnel global visant à inculquer la morale chrétienne comme la seule possible.
Décentraliser le sexe, reconnaître l’interdépendance
Núñez invite à décentraliser le sexe dans notre compréhension des relations. Au moment de la formation de la famille, pourquoi le critère principal serait-il la relation sexuelle plutôt que d’autres formes de lien ?
Elle oppose à l’idéal d’autonomie néolibéral une vision de l’interdépendance : « Nous, êtres humains, ne sommes pas autosuffisant·es, et ne l’avons jamais été. Notre interdépendance et notre soin circulaire font la santé de la vie. » L’amour romantique, en promettant que tout sera fourni par une seule personne, épuise cette personne comme la terre devient stérile lorsqu’elle est abusivement exploitée.
Vivre sans possession
Núñez conclut par une proposition linguistique qui est aussi une proposition existentielle :
« En langue guarani, au lieu de dire que nous possédons quelque chose, nous disons que nous sommes en sa compagnie. Cette idée de propriété, si présente dans la société dominante, ne fait pas partie de nos perspectives autochtones. Bien vivre, c’est vivre sans possession. »
(Geni Núñez, Décoloniser les affects, 2023)
L’histoire de l’anarcha-féminisme et des Mujeres Libres enseigne que les mouvements d’émancipation peuvent reproduire les structures qu’ils combattent. Cette dynamique paradoxale mérite d’être examinée.
Le concept de « féminisme patriarcal », assez violent en soi, j’en conviens, désigne ces situations où la recherche d’émancipation s’appuie sur des présupposés inconscients qui maintiennent intacte la logique même de la domination. Comme le souligne Judith Butler dans Trouble dans le genre (1990) :
« Les structures de pouvoir à travers lesquelles on cherche l’émancipation sont très souvent celles-là mêmes qui produisent la subordination. »
Cette dynamique se manifeste par exemple lorsque des personnes, en cherchant à « reprendre le pouvoir » dans leurs relations, adoptent des stratégies qui les maintiennent dans une position d’attente vis-à-vis du comportement masculin. L’exigence que le partenaire masculin « prenne des initiatives », « assume ses sentiments », « se projette dans l’avenir » peut paradoxalement réaffirmer la centralité masculine dans la définition même de ce qu’est une relation réussie.
Dans De la marge au centre : théorie féministe (2000), bell hooks mettait en garde contre une sororité qui deviendrait prescriptive plutôt qu’émancipatrice :
« Quand la sororité devient un moyen de policer le comportement d’autres personnes, quand elle devient un outil pour dire aux uns et aux autres comment on doit aimer, qui on doit aimer, et comment on doit gérer ses relations intimes, alors elle cesse d’être libératrice et devient une nouvelle forme de patriarcat exercé par certain·es sur d’autres. »
Face à la logique possessive, le concept de « compersion », forgé dans les années 1970 par la communauté Kerista de San Francisco, désigne la joie ressentie devant le bonheur de la personne aimée avec d’autres. Cette disposition émotionnelle, à l’opposé de la jalousie, n’est pas un don naturel mais le fruit d’un travail sur soi.
Comme le rappelle Geni Núñez : « Nous, personnes non-monogames, ne sommes pas nées avec une illumination spéciale. Nous sommes confronté·es aux mêmes défis en matière de jalousie et d’insécurité. La différence, c’est que nous cherchons d’autres manières de gérer cela, sans vouloir emprisonner l’autonomie des autres comme moyen d’apaiser nos peurs. »
Cette perspective rejoint celle de Françoise Simpère dans son célèbre Guide des amours plurielles (2009) :
« L’amour n’est pas un gâteau qu’on partage et qui diminue à mesure qu’on en distribue les parts. L’amour est comme une flamme : on peut allumer mille bougies sans que la première s’en trouve diminuée. »
L’examen de cette longue histoire suggère une tension structurelle entre le projet féministe de déconstruction des rapports de domination et la forme monogame traditionnelle des relations amoureuses.
Erich Fromm, dans L’Art d’aimer (1956), distinguait l’amour immature (« Je t’aime parce que j’ai besoin de toi ») de l’amour mature (« J’ai besoin de toi parce que je t’aime »). Or la structure monogame exclusive tend à favoriser la première forme : lorsqu’une seule personne devient le réceptacle de tous les besoins affectifs, compensant les carences émotionnelles, rassurant les peurs d’abandon, elle cesse d’être aimée pour ce qu’elle est pour devenir fonction, rôle, prothèse affective.
Serge Chaumier, dans L’Amour fissionnel : le nouvel art d’aimer (2004), analyse cette tension entre désir de fusion et besoin d’indépendance. Le polyamour éthique, en diversifiant les sources d’attachement, peut permettre de sortir de cette logique où l’autre devient responsable de notre bonheur.
Victoria Robinson résume cette position dans son article « My Baby Just Cares for Me : Feminism, Heterosexuality and Non-Monogamy » (1997) : « La monogamie institutionnalisée n’a servi en rien les intérêts des femmes. » Cette formule radicale invite à mon sens moins à proscrire la monogamie par principe qu’à interroger son caractère « institutionnalisé », c’est à dire l’évidence avec laquelle elle s’impose comme seule forme relationnelle légitime, qui plus est naturalisée.
Au terme de cette petite histoire, je voudrais préciser qu’il ne s’agit pas pour moi de postuler de nouvelles certitudes. Je ne pense pas qu’il existerait une configuration relationnelle universellement émancipatrice, par le simple fait que chaque personne naît dans une culture, et doit se débattre avec les règles naturalisées à déconstruire, qui peuvent être très différentes en fonction des pays, des régions, des familles, et mêmes des groupes professionnels et amicaux dont on intègre inconsciemment les codes, qui ne sont pas forcément émancipateurs !
Ainsi, certaines personnes trouvent leur épanouissement dans des relations exclusives, et d’autres s’épanouissent dans des configurations plus ouvertes, d’autres encore privilégient le célibat et l’indépendance, cela pouvant varier au fil de la vie, des besoins et de l’évolution de son niveau de conscience, qui peut avoir besoin d’expériences pour grandir. Ainsi, aucune de ces voies n’est en soi plus « féministe » que les autres. Ce qui pourrait être « féministe », c’est la volonté de questionner le système que justement on ne questionne habituellement pas, et la volonté du mouvement.
Ainsi, ce qui compte, c’est la liberté possible et réelle de choisir, et la qualité éthique de la manière dont on vit ces choix. L’honnêteté plutôt que le mensonge. L’attention au vécu de l’autre et au système dans lequel on est inscrit plutôt que le centrage sur soi. La capacité à se remettre en question plutôt que la certitude d’avoir « tout compris ».
Le féminisme, dans sa vocation émancipatrice, doit à mon sens se garder de promouvoir un modèle unique de la « bonne relation ». Sa tâche consiste plutôt à démonter les structures qui empêchent les personnes de vivre selon leurs aspirations profondes, à mettre en lumière les mécanismes de domination où qu’ils se trouvent, y compris au sein des mouvements qui prétendent les combattre.
Comme le rappelait Audre Lorde dans Sister Outsider, Essais et propos sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme (1984) : « Les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître. » Cette vigilance autocritique n’est pas une faiblesse mais une force : la capacité du féminisme à se questionner, à évoluer, à reconnaître jusqu’à ses propres contradictions pour mieux les dépasser.
La question n’est donc pas : faut-il être monogame ou polyamoureux pour être féministe ? Elle est plutôt : comment vivre des relations qui nourrissent notre croissance mutuelle plutôt que notre dépendance réciproque ? Comment cultiver la compersion plutôt que la possession ? Comment inventer, ensemble, des formes relationnelles qui correspondent aux singularités de chaque relation, sans se référer constamment à un modèle externe de ce que devrait être l’amour ?
Ces questions restent ouvertes. C’est peut-être là leur dignité : elles appellent non des réponses définitives mais des chemins singuliers, des expérimentations prudentes, des conversations sans fin entre celles et ceux qui cherchent, ensemble, à vivre et à aimer plus librement.
Repenser le lien social et la communauté
Le soin authentique du collectif commence par la reconnaissance que l’humanité est intrinsèquement relationnelle : nous n’existons que dans et par le lien social, dans cette interdépendance qui nous constitue depuis la naissance. Pourtant, nos sociétés transforment l’oubli en menace - un simple bagage abandonné paralyse le système - révélant comment la peur de l’imprévisible détruit le tissu social. La présence sociale détermine notre santé physiologique : les zones bleues nous enseignent que la longévité réside moins dans les régimes miracles que dans la profondeur du lien communautaire. Pour faire société, il faut un lieu commun symbolique qui ne soit ni consensus mou ni entre-soi confortable, mais espace de confrontation créatrice où les différences peuvent s’exprimer sans se détruire. La culture, loin d’être un supplément d’âme ou un divertissement, constitue ce milieu vital où nous apprenons à être ensemble, où la présence de chacun est légitimée dans sa singularité. Sortir de chez soi en présence, c’est retrouver ce besoin vital de partage que les confinements ont révélé par leur absence même. Le défi contemporain consiste à créer des espaces où le soin n’est pas contrôle biopolitique mais attention mutuelle, où le collectif n’écrase pas les singularités mais les fait résonner, où la communauté se construit non sur l’exclusion de l’autre mais sur l’inclusion de la différence.