La mononormativité obsolète

7 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Repenser les liens affectifs au-delà du couple exclusif.

La crise des relations contemporaines ne tient pas tant à l’hétéronormativité qu’à la mononormativité : cette croyance qu’une seule personne devrait répondre à tous nos besoins affectifs, sexuels et matériels.

L’illusion de la complémentarité totale

Les réflexions conceptuelles récentes sur le malaise relationnel contemporain, notamment la notion d’hétérofatalisme développée par Asa Seresin, chercheur·euse américain·e, révèlent une non-reconnaissance de la place de la femme dans l’hétéronormativité. Seresin décrit ce sentiment comme « l’ensemble des discours négatifs tenus par des personnes hétérosexuelles lorsqu’elles affirment que leur orientation est vouée à être dysfonctionnelle ou source de souffrance ». Cette conceptualisation, bien qu’éclairante, me semble toutefois ne saisir que les symptômes d’un mal plus profond.

Les mêmes problématiques de relations non satisfaisantes se retrouvent dans tous les types de couples, lesbiens, homosexuel·le·s, queers ou hétérosexuel·le·s. La véritable source du problème réside à mon sens dans le non-respect de l’autre au sein de l’instance couple telle qu’elle est définie dans nos sociétés occidentales. Ce non-respect se manifeste immédiatement dans une réalité économique, étrange si on prend un regard ethnologique : les personnes vivant en couple disposent systématiquement de plus de moyens financiers, de ressources et de capacités d’existence sociale que les personnes seul·e·s.

Nous prenons cette donnée comme une évidence économique, mais il s’agit fondamentalement d’une donnée anthropologique. Regardons les choses autrement : le fait que la cellule couple soit dotée de plus de moyens que la personne seule n’est pas lié à un déterminisme objectif, contrairement à ce qui pourrait sembler une évidence. En réalité, c’est un dispositif social organisé, qui se fait passer pour naturel. Cette organisation fabrique une forme d’incapacité individuelle structurelle : individuellement, nous sommes rendu·e·s moins fort·e·s, avec moins de pouvoir, moins de prise sur le monde, moins de capacité patrimoniale.

La mononormativité comme racine du problème

Je postule que le problème n’est pas l’hétéronormativité qui devient de l’hétéropessimisme ou de l’hétérofatalisme, ce ne sont là que des effets. La cause profonde, c’est la mononormativité. Comme je l’écrivais plus haut, dans les couples homosexuel·le·s, nous observons des systèmes de domination et de non-respect de l’autre comparables à ceux qu’on peut trouver dans les couples hétérosexuels. Comme les couples hétérosexuels sont proportionnellement plus nombreux et que les femmes sont socialement dominées par le système patriarcal, cette mononormativité devient effectivement de l’hétéronormativité au détriment patrimonial des femmes.

Cette structure patrimoniale construite autour d’une famille dirigée par un père qui transmet nom et héritage date de la Révolution française. Nous sommes les produit·e·s de cette histoire juridique, non d’une objectivité naturelle. Comme le souligne Sophie Lewis, chercheuse germano-britannique, « les conditions de l’hétérosexualité sont inséparables des réalités économiques ». Cette histoire vivante mérite je crois d’être regardée en face pour que nous puissions être acteur·rice·s de notre propre histoire aujourd’hui.

Derrière cette norme juridico-économique qui structure l’aggravation des inégalités patrimoniales, particulièrement visible dans l’immobilier français, se cache aussi une mythologie de la propriété. Celles et ceux qui n’ont pas d’héritage ne peuvent plus accéder à la propriété, alors qu’il y a trente ans, même avec un petit salaire, un crédit total était possible. Ce système produit des inégalités profondes liées au patrimoine, et nous défendons paradoxalement ce système sans nous en rendre compte, du fait d’un système de représentations idéalisé.

L’insécurité affective comme ciment du système

Nous avons inventé l’idée que deux personnes qui s’aiment devraient trouver une complémentarité pleine et entière, intellectuelle, organisationnelle, parentale, sexuelle, culturelle, et devraient répondre au mieux à tous les besoins de l’autre. Cette représentation justifie le système par un biais de confirmation : nous maintenons cette représentation pour justifier un système que nous prenons pour naturel alors qu’il a été construit historiquement.

La réalité contredit ce mythe. La majorité des personnes aiment plusieurs personnes, même si elles s’en défendent et même souvent s’empêchent de vivre d’autres relations amoureuses au-delà de leur couple. Des enrichissements personnels immenses peuvent exister hors du couple, aux niveaux émotionnel, sexuel, culturel ou autres. La mononormativité enferme dans le couple censé répondre à des besoins auxquels il ne peut structurellement pas répondre, fabriquant une hypocrisie où nous nous faisons croire que notre couple est solide et complet alors que nous cherchons secrètement, de façon assumée ou non, ailleurs ce qu’il devrait nous apporter.

L’éducation occidentale construit une énorme insécurité affective. Les enfants, frustré·e·s de ne pas être suffisamment reconnu·e·s, écouté·e·s et mis·es en confiance par les adultes qui leur mentent, les mettent de côté et ne répondent pas à leurs questions dérangeantes, arrivent à l’âge adulte avec de grandes insécurités affectives, une peur de l’abandon, un besoin d’être pris en charge. Cette carence immense, nous l’avons toustes, moi le·la premier·ère. Et c’est pourquoi nous cherchons à compenser dans la relation à l’autre ce qui nous manque en nous-mêmes, d’où le mythe de la complémentarité. Je ne veux pas dire par là que l’autre ne peut pas nous enrichir en profondeur ! Je veux dire qu’il y a un problème à confondre enrichissement mutuel et dépendance mutuelle.

La dépendance comme frein à l’émancipation

Dans le couple, l’attente de régler l’insécurité affective s’accompagne d’une dynamique de soumission et de domination réciproque. Ce processus fonctionne dans les deux sens entre partenaires, ce qui fabrique des relations excessivement fragiles où les personnes, non ancré·e·s en elles-mêmes, ont besoin de l’autre pour exister et être reconnues. Elles croient que cet appui sur l’autre est l’idéal romantique, mais cela fabrique une réduction de l’être individuel, qui se considère incomplet·ète sans l’autre.

Le romantisme littéraire et culturel valorise cette dépendance, la présentant comme belle et souhaitable. Cette valorisation s’étend au domaine matériel : nous sommes persuadé·e·s que le couple apporte plus de moyens financiers et patrimoniaux, et objectivement, c’est vrai dans notre système actuel. Mais cette évidence apparente masque le problème fondamental : cette dépendance affective constitue en réalité un frein terrible à l’émancipation, y-compris économique.

La culpabilité et le sentiment de trahison émergent dès qu’un intérêt, même intellectuel, se porte vers quelqu’un d’autre. L’autre peut percevoir comme une trahison toute brèche dans la complémentarité supposée. Pourtant, ces brèches sont l’humanité même. L’humanité n’est pas faite de binômes mais de liens multiples dans toutes les directions. La personne qui apprend que l’autre a ouvert certaines dimensions de son intimité se sent trahie, réduite, humiliée, parce qu’il·elle a besoin de l’autre pleinement pour se rassurer. Par culpabilité et pour ne pas blesser, nous nous empêchons alors de nous ouvrir à des expériences épanouissantes et constructives d’une identité individuelle, d’autant plus riche et ouverte qu’elle est tissée de liens multiples.

Vers une multiplicité assumée des liens

Cette mononormativité est obsolète parce qu’elle ne fabrique pas du bien-être mais de l’inégalité, de la souffrance, des freins sociaux, personnels, créatifs, artistiques, professionnels et même économiques. Comment faire autrement ? Je pense qu’il faudrait envisager sérieusement non plus le mono-amour mais ce qu’on appelle le polyamour (qui n’a rien à voir avec le libertinage). Il s’agit de simplement assumer d’aimer plusieurs personnes, ou plutôt assumer la réalité elle-même, sortir du déni, car nous aimons déjà plusieurs personnes simultanément. Les personnes aimées auparavant sont toujours en nous, elles n’ont pas disparu. Nous sommes un tissage de toutes nos relations.

Avoir des engagements affectifs parallèles et savoir que nos partenaires en ont aussi force à déconstruire les relations basées sur l’insécurité affective. Cela force à les structurer autrement, à s’ancrer en soi dans une confiance personnelle, à ne plus croire que nous avons besoin de l’autre pour exister. Comme l’affirme Asa Seresin, « l’hétérosexualité et plus largement les relations amoureuses, seraient bien plus désirables si nous abandonnions une vision déterministe du genre et si les conditions économiques et politiques dans lesquelles nous vivons étaient plus viables ».

Dès lors que nous ne croyons plus avoir besoin de l’autre pour exister, l’impact se fait sentir dans toutes nos relations, en général, amoureuses, ou professionnelles. Notre posture face au travail et à l’emploi se transforme. Le concept même d’emploi, avec son corollaire de lien de subordination, est relié à cette dépendance structurelle. Le travail (c’est-à-dire la transformation, le voyage, les liens, la production, l’échange) peut s’opérer de façon autonome dans des relations multiples. Et si on reprend l’aspect matériel, on voit bien qu’il produira aussi plus de richesses.

Reconstruire la solidarité sur l’égalité

Le concept d’emploi est biaisé comme le couple est biaisé, parce que derrière se cache la domination structurelle. Ce qui domine, c’est la structure qui nous fait croire que couple et travail salarié sont normaux alors qu’ils sont des constructions culturelles inadaptées aux enjeux contemporains d’une vie émancipée, libre et autonome.

Les systèmes de solidarité construits après la Seconde Guerre mondiale sont progressivement déconstruits. Cette solidarité ne fonctionne plus parce qu’elle était basée sur la domination et non sur l’égalité. S’envisager comme responsable de soi modifie l’ensemble du système et des équilibres. Nous ne nous représentons plus comme devant être en couple pour ne pas être trop pauvres, ni comme employé·e·s soumis·es faisant un travail technique déplaisant par nécessité. Nous nous représentons comme personnes autonomes, riches de nos qualités et compétences, pouvant les partager et ayant pleinement le droit d’être libres au sein de relations multiples.

Ce polyamour, ces poly-activités, cette poly-vie - la réalité de la vie masquée par des représentations culturelles mononormatives, nous permettront, si nous les embrassons, de construire des structures sociales différentes et bénéfiques. Ce qui construit la communauté humaine, c’est la qualité des liens entre les personnes. Avec plus de liens complémentaires, sans attendre de l’autre ce qu’il ne peut apporter, sans hypocrisie ni recherches souterraines, nous créons des liens plus solides et ancrés, et des réalités sociales complètement différentes. Le paradigme ayant changé, ce sera le couple qui produira moins de richesse qu’un individu seul·e, car le couple ferme la multiplicité des liens.

Les masculinistes comme révélateurs du système

Je sais que ce changement culturel peut sembler radical. Pour beaucoup, ce qui est solide c’est le couple, et quelqu’un qui aurait plusieurs relations amoureuses ou plusieurs employeurs est plutôt vu·e comme instable, qui se cherche, pas encore construit·e. Mais ce ne sont que des représentations. Si nous nous représentions les choses autrement, nous pourrions vivre nos vies autrement. Ce qui nous semble objectif aujourd’hui ne serait plus qu’un vieux système d’un autre temps, ce qu’il est déjà.

Les masculinistes qui tiennent des discours ultra-normatifs sur les femmes nous font peur précisément parce qu’ils sont nous ; ils disent tout haut ce qui sous-tend notre système. Ils ne sont pas des gens désaxés, ils sont au contraire suradaptés, surcodant le système tel qu’il est. Ils sont des gardes-fous qui nous montrent que notre système est malade, obsolète, dépassé et brutal. Ils révèlent l’absurdité d’une inégalité faite norme.

Soyons poly, et nous changerons le monde. Non pas par idéologie, mais en reconnaissant et en assumant la multiplicité qui constitue déjà nos vies. Sophie Lewis l’exprime bien : « La plupart des femmes sont trop surmenées, trop épuisées par les exigences du capitalisme et sa culture de la jouissance obligatoire pour avoir la possibilité même d’apprendre à aimer. » Pour croire en la possibilité de l’optimisme relationnel, il faut un changement de paradigme faisant la part belle à l’expérimentation, à la liberté individuelle, au dialogue, au temps libre. Le problème n’a rien à voir avec les qualités intrinsèques des femmes ou des hommes, mais avec les conditions sociales et culturelles dans lesquelles l’amour est contraint d’exister, restreint au couple, qui bride la vie même, rassurant qu’il est par son immobilité, en réalité très fragile sur tous les plans, il suffit de voir les conséquences délétères des divorces.

Repenser le lien social et la communauté

Le soin authentique du collectif commence par la reconnaissance que l’humanité est intrinsèquement relationnelle : nous n’existons que dans et par le lien social, dans cette interdépendance qui nous constitue depuis la naissance. Pourtant, nos sociétés transforment l’oubli en menace - un simple bagage abandonné paralyse le système - révélant comment la peur de l’imprévisible détruit le tissu social. La présence sociale détermine notre santé physiologique : les zones bleues nous enseignent que la longévité réside moins dans les régimes miracles que dans la profondeur du lien communautaire. Pour faire société, il faut un lieu commun symbolique qui ne soit ni consensus mou ni entre-soi confortable, mais espace de confrontation créatrice où les différences peuvent s’exprimer sans se détruire. La culture, loin d’être un supplément d’âme ou un divertissement, constitue ce milieu vital où nous apprenons à être ensemble, où la présence de chacun est légitimée dans sa singularité. Sortir de chez soi en présence, c’est retrouver ce besoin vital de partage que les confinements ont révélé par leur absence même. Le défi contemporain consiste à créer des espaces où le soin n’est pas contrôle biopolitique mais attention mutuelle, où le collectif n’écrase pas les singularités mais les fait résonner, où la communauté se construit non sur l’exclusion de l’autre mais sur l’inclusion de la différence.


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