Quand la peur de l’imprévisible transforme l’oubli en menace, c’est une société toute entière qui bascule dans une fiction sécuritaire. Dans les transports en commun français, un simple bagage oublié suffit à paralyser le système. Derrière cette réaction démesurée, un glissement philosophico-politique s’opère : l’oubli devient crime, la peur devient norme, et le contrôle s’exerce sous couvert de sécurité. Il me semble utile d’interroger le sens profond de cette logique sécuritaire, et ce qu’elle révèle de notre condition contemporaine.
Depuis plusieurs années, un phénomène a pris une place centrale dans le fonctionnement des transports en commun français : la suspicion quasi automatique envers tout bagage laissé sans surveillance. Un objet inerte, oublié par mégarde, est perçu comme une menace potentielle, justifiant l’arrêt de trains, la fermeture de gares, voire l’interruption complète de pans entiers du service public. Ce n’est pas tant l’oubli qui dérange, c’est le fait qu’il soit vu∙e. L’oubli discret est insignifiant ; l’oubli repéré devient objet de terreur.
Prenons un exemple simple. Si une valise est déposée dans un train par un∙e passager∙ère qui descend avant le départ, il est probable qu’elle passe inaperçue tout au long du trajet. Elle ne devient « problème » que lorsqu’elle devient visible, présente, isolée. Ce qui déchaîne la réaction, ce n’est pas la réalité de la menace, mais le surgissement d’un élément hors-norme dans l’espace contrôlé. L’objet isolé et non identifié, tout à coup visible, crée non pas un danger réel, mais une rupture de la lisibilité de l’environnement.
Or, si l’on réfléchit logiquement, le bagage vraiment dangereux serait celui qui ne se distingue pas, celui qui voyage comme les autres et qui ne suscite aucune alerte. Un∙e hypothétique terroriste soucieux∙se d’efficacité chercherait précisément à dissimuler son acte, pas à l’exposer au regard par un oubli volontairement remarqué. En ce sens, la logique qui gouverne nos réactions repose moins sur une analyse rationnelle du risque que sur un imaginaire de la menace.
Ce décalage entre la réalité des faits et la mécanique d’alerte révèle un mécanisme de gestion distordu par rapport au réel. Dans l’histoire récente des attentats, on ne trouve aucune trace d’un bagage piégé laissé au hasard dans un train vide ou sur un quai de gare. L’imprévisibilité réelle du danger, sa brutalité soudaine, n’a jamais pris la forme de la valise solitaire dans une rame vide. Le fantasme contrarié se substitue à l’expérience vécue : on ne réagit pas pour prévenir ce qui arrive, mais pour éviter ce qu’on imagine. C’est l’imaginaire qui nourrit le plan Vigipirate, en vigueur en France depuis 1995. Ce protocole est constamment appliqué. Il impose systématiquement l’arrêt, l’évacuation et l’intervention des démineur∙euses lors de la découverte de bagages abandonnés. Ces derniers s’avèrent quasi exclusivement inoffensifs : objets oubliés, bagages, vêtements. Les rapports de la SNCF, des médias et des autorités montrent que la majorité des incidents (parfois des milliers par an) sont liés à des oublis ou maladresses, sans qu’un acte malveillant ne soit jamais confirmé dans ce contexte.
Dans cet imaginaire, qui se fait passer pour la réalité, l’oubli d’un bagage ne peut plus être pensé comme un geste humain ordinaire, mais devient un acte problématique, presque sujet à suspicion, comme si toute déviation de la norme devait désormais être interprétée comme potentiellement malveillante. On assiste ici à une mutation anthropologique : l’oubli, qui était jadis signe de notre vulnérabilité, de notre humanité faillible, devient un marqueur possible de criminalité. « Si vous oubliez votre sac, vous devenez l’agent∙e du chaos », nous disent les messages véhiculés dans les transports.
Michel Foucault l’avait bien décrit dans ses analyses des sociétés disciplinaires : le pouvoir ne vise plus seulement à punir, mais à prévenir, contrôler, réguler les comportements avant même qu’ils ne deviennent problématiques. Ce que l’on cherche ici, ce n’est donc pas le∙la terroriste, mais la forme-potentielle du désordre. Le bagage abandonné est un écran où se projette la volonté panoptique d’une société qui traque l’imprévu.
« Le Panopticon, présenté par Bentham comme un projet de réforme des prisons, des hôpitaux, des écoles, des ateliers, représente une figure politique rêvée pour l’exercice du pouvoir. Dans le schéma panoptique, la discipline permet d’individualiser, de fixer chacun à sa place, d’assurer une surveillance constante, et surtout, d’internaliser la contrainte. Le panoptisme est le principe général d’une nouvelle “anatomie politique” dont les objets et les cibles ne sont plus les corps des ennemis, mais les corps des citoyens. Il ne s’agit plus de frapper, mais d’observer ; non plus de punir, mais de contrôler, de surveiller, de normaliser. Ce qui compte, c’est moins la violence que la visibilité — ou mieux : l’asymétrie de visibilité. Le pouvoir devient d’autant plus efficace qu’il est invisible, alors même qu’il rend visibles tous ceux sur qui il s’exerce. »
Surveiller et Punir, Michel Foucault (1975).
L’argument sécuritaire, bien qu’apparemment fondé sur le bon sens, se révèle être un prétexte commode pour rationaliser la peur et étendre le champ du contrôle. Car enfin, si l’on se fonde sur les statistiques, les cas d’attentats via des bagages oubliés sont inexistants ou tellement rares qu’ils ne justifient en rien l’intensité déployée à chaque alerte. C’est donc ailleurs que se situe la véritable logique : dans le besoin d’organiser un espace social désenchanté, où tout est connu, maîtrisé, prévisible.
Nous sommes entré·es de plain-pied dans ce que Giorgio Agamben pourrait appeler une « société de contrôle permanent », dans laquelle chaque zone d’ombre doit être éliminée, chaque flottement comblé. Dans ce monde, toute autonomie du réel est suspecte. Même l’oubli, qui pouvait encore être porteur de poésie, de rencontre, d’interstice, doit être éliminé. La surprise poétique devient dangereuse parce qu’elle trouble les routines sécurisées. Ce n’est pas tant la bombe que l’on redoute que l’émergence d’un réel non balisé.
« Le souverain est, dans le même temps, à l’extérieur et à l’intérieur de l’ordre juridique. [...] Notre conception de la démocratie et de l’État de droit, ne supprime nullement le paradoxe de la souveraineté, mais au contraire le pousse à l’extrême. [...] Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle : la situation exceptionnelle se caractérise comme exceptionnelle précisément parce qu’elle échappe à la sphère du droit ; or celui qui prend les choses en main dans une telle situation, celui qui est désigné pour gouverner au moment où le gouvernement sort de la sphère du droit, celui-là précisément est le souverain. [...] Le souverain est à la fois dans le droit et hors du droit : il produit à la fois l’exception et la norme, il fait de l’exception, de l’état d’urgence ou d’exception, la nouvelle norme, il inclut à l’intérieur de l’ordre juridique ce que celui-ci a repoussé au-dehors, il est le système qui intériorise ce qui l’excède... »
Homo Sacer, Giorgio Agamben (1995)
La gestion politique de la période Covid, si durement critiquée par Giorgio Agamben — qui fut l’un∙e des rares intellectuel·les à prendre le risque de s’engager en ce sens —, en a fourni une expérience encore plus totale : toute anomalie devait être contenue, toute surprise neutralisée, toute liberté provisoirement suspendue, criminalisant l’humanité dans son essence, les liens filiaux, et jusqu’aux rituels funéraires, fondateurs de notre spiritualité, interdits pendant un temps. L’anormal, et pendant cette période même le normal, n’était plus tolérable. Ainsi, la société actuelle opère un retournement : ce n’est plus à la norme de s’adapter à la vie, c’est à la vie de se calibrer sur la norme. L’oubli devient faute. L’imprévu devient menace. La différence devient culpabilité.
Le plus inquiétant, dans cette dérive, c’est qu’elle se présente toujours sous les dehors du bon sens pour la sécurité collective, alors que c’est elle-même qui crée le danger. Qui refuserait de se protéger ? Qui voudrait risquer la vie d’autrui pour un simple oubli ? Mais c’est justement cette naturalisation de l’absurde qui constitue le piège. Car en réalité, rien ne nous assure qu’un bagage oublié soit un danger. C’est même le contraire que nous dit l’expérience : jamais un attentat n’a fonctionné de cette manière, et pourtant, le dispositif se reproduit, se généralise, s’impose, et oser le critiquer comme je le fais ici pourrait même être considéré comme une pensée criminelle repréhensible.
On pourrait, à l’inverse, imaginer une société fondée sur la confiance plutôt que sur le soupçon. Face à un bagage oublié, on pourrait simplement le prendre, le porter aux objets trouvés, tenter d’en retrouver le∙la propriétaire — ce qui ferait du lien, à partir de cet oubli, des rencontres fortuites et peut-être essentielles, en tous cas solidaires. Cela serait incomparablement plus humain que de le traiter comme une menace et de déclencher une alarme collective. Mais notre époque semble préférer la fiction sécuritaire à l’intelligence collective. Le réel est suspect, le∙la citoyen·ne est potentiellement coupable, la déviance devient insupportable.
Le message implicite de cette fiction est le suivant : « Soyez en permanence conformes. », « N’échappez pas à la norme. », « Toute anomalie vous fera suspect∙e. ». Ce n’est plus seulement une menace sécuritaire, c’est une menace anthropologique. On ne peut plus être distrait∙e, rêveur·euse, inattentif∙ive — ce qui faisait la beauté et la complexité de l’humain. Le non-contrôle devient faute morale.
Il me semble urgent de réinterroger la logique qui sous-tend ces procédures sécuritaires. Non pas pour nier la possibilité du risque, mais pour retrouver une juste mesure entre vigilance et panique organisée. Ce n’est pas la peur qu’il faut cultiver, c’est l’esprit critique. Et tant que nous accepterons sans résistance cette fiction de la menace, tant que nous renoncerons à nos espaces d’imprévu, à nos moments d’oubli, nous légitimerons un pouvoir invisible mais omniprésent dans nos gestes, nos choix, nos silences. Car derrière le bagage suspect, ce n’est pas une bombe qu’on détecte : c’est notre liberté que l’on mesure.
Repenser le lien social et la communauté
Le soin authentique du collectif commence par la reconnaissance que l’humanité est intrinsèquement relationnelle : nous n’existons que dans et par le lien social, dans cette interdépendance qui nous constitue depuis la naissance. Pourtant, nos sociétés transforment l’oubli en menace - un simple bagage abandonné paralyse le système - révélant comment la peur de l’imprévisible détruit le tissu social. La présence sociale détermine notre santé physiologique : les zones bleues nous enseignent que la longévité réside moins dans les régimes miracles que dans la profondeur du lien communautaire. Pour faire société, il faut un lieu commun symbolique qui ne soit ni consensus mou ni entre-soi confortable, mais espace de confrontation créatrice où les différences peuvent s’exprimer sans se détruire. La culture, loin d’être un supplément d’âme ou un divertissement, constitue ce milieu vital où nous apprenons à être ensemble, où la présence de chacun est légitimée dans sa singularité. Sortir de chez soi en présence, c’est retrouver ce besoin vital de partage que les confinements ont révélé par leur absence même. Le défi contemporain consiste à créer des espaces où le soin n’est pas contrôle biopolitique mais attention mutuelle, où le collectif n’écrase pas les singularités mais les fait résonner, où la communauté se construit non sur l’exclusion de l’autre mais sur l’inclusion de la différence.