Face à l’émergence d’une « psychépolitique » qui gouverne nos intériorités, la présence à soi me semble être l’antidote nécessaire aux emprises normatives qui colonisent nos esprits et nos affects.
Depuis les travaux pionniers de Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral dans les années 1990, notre système juridique a franchi un seuil important et constructif. Son livre Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien (1998) a permis de nommer et de reconnaître juridiquement des violences jusqu’alors invisibles. Cette reconnaissance a conduit à la loi de modernisation sociale de 2002, inscrivant le harcèlement moral dans le Code du travail et le Code pénal. Les procès France Télécom (2019) ont marqué un tournant : pour la première fois, des dirigeant·e·s d’entreprise ont été condamné·e·s pour harcèlement moral institutionnel ayant conduit à une vague de suicides (trente-cinq entre 2008 et 2009). Le tribunal a reconnu que des méthodes de management pouvaient constituer une violence psychologique systémique.
Comme le souligne Géraldine Aïdan, juriste au CNRS, dans son article Psychépolitique : vers un gouvernement des esprits (AOC, janvier 2025), nous assistons à l’émergence d’une « psychépolitique » où « l’État gouverne les esprits aussi bien que les corps ». Le droit ne se contente plus d’encadrer les conduites physiques ; il pénètre dans nos états psychiques, intentions, émotions, traumatismes, souffrances. Cette évolution marque, selon Aïdan, « un nouveau seuil de modernité » qui dépasse la biopolitique foucaldienne. Les préjudices d’éco-anxiété, les états de sidération des victimes d’agression, les violences psychologiques exercées par l’intelligence artificielle : autant de réalités psychiques désormais saisies par le droit. Comme toute chose, ceci a un aspect positif, par exemple la prise en compte du harcèlement moral, et un aspect négatif, le jugement sur les intentions et plus seulement sur les actes, entre autres.
Cette reconnaissance juridique du psychisme, pour pouvoir fonctionner, doit nécessairement reposer sur un récit normatif. En effet, le droit ne décrit pas une réalité objective ; il institue une vérité sociale à partir de présupposés sur ce qu’est un·e « individu·e psychique moyen·ne ». Ainsi, lorsque le droit évalue un préjudice moral ou une intention criminelle, il projette une norme de ce qui devrait être ressenti ou pensé dans une situation donnée. Cette normativité du droit montre bien que les sociétés, qu’elles qu’elles soient, construisent des standards psychiques qui deviennent des instruments de gouvernance.
L’affaire Cantat-Trintignant (le meurtre à coups de poings de Marie Trintignant par Bertrand Cantat en 2003) illustre de façon tragique comment la société occidentale contemporaine romantise l’emprise en la nommant passion. Ce qui fut présenté comme un « drame passionnel » était en réalité une situation d’emprise caractérisée : contrôle permanent par SMS, présence injustifiée sur les lieux de tournage, colères légitimées par l’amour. Comme l’analysait déjà Judith Herman dans Trauma and Recovery (1992), l’emprise psychologique crée un état de captivité invisible où la victime, progressivement isolée et dépendante, perd sa capacité d’autonomie. Marie Trintignant était sous l’emprise d’une personnalité que nous qualifions aujourd’hui de toxique, mais que le récit judiciaire et médiatique a romantisé, et ce jusqu’à aujourd’hui malheureusement.
Cette mécanique de l’emprise ne s’arrête pas au meurtre physique. Kristina Rady, ex compagne de Bertrand Cantat à l’époque, qui témoigna en sa faveur lors du procès en affirmant qu’il n’était pas violent, s’est suicidée des années plus tard, pour s’échapper de l’emprise qu’il avait sur elle (ce qui est prouvé par les messages qu’elle envoyait à sa famille à ce sujet). Elle aussi est morte de cette emprise. Le psychiatre Saverio Tomasella, dans Les Relations toxiques (2019), décrit l’emprise comme une colonisation psychique progressive où « l’autre devient le centre de gravité existentiel, vidant progressivement le sujet de sa substance propre ». Cette colonisation offre paradoxalement une forme de sécurité : elle évite de faire face à soi-même, mais au prix d’une mort psychique, qui précède souvent la mort physique.
Mon expérience personnelle me le confirme. Pendant plus de vingt ans, j’ai vécu sous emprise, une emprise qui s’est soldée par le suicide de mon fils aîné, lui-même captif de ces mécanismes destructeurs. J’ai ma part de responsabilité dans cette tragédie : avoir accepté cette colonisation de soi qui rassure autant qu’elle détruit. Dans cette configuration, personne n’est juridiquement responsable du suicide d’un jeune homme. L’emprise tue sans que le droit puisse toujours l’appréhender. Bertrand Cantat a tué de ses mains et fut condamné pour cela, avec bien trop de clémence par rapport au sens commun ; mais pour le suicide de Kristina Rady, l’emprise reste juridiquement invisible.
Le récit normatif qui structure notre droit révèle une emprise plus vaste : celle des normes sociales sur nos psychismes. Prenons l’évolution du statut juridique du crime dit « d’honneur ». Dans la France d’avant 1975, un mari pouvait invoquer l’adultère de sa femme comme circonstance atténuante en cas de meurtre. La norme de l’époque valorisait même cet acte comme une restauration légitime de l’honneur masculin. Aujourd’hui, ce même acte est sévèrement condamné et socialement stigmatisé. Le droit n’a pas découvert une vérité objective ; il a changé de récit normatif.
Comme le montre Philippe Descola dans Par-delà nature et culture (2005), chaque société construit sa propre ontologie, sa manière de concevoir ce qui existe et ce qui a de la valeur. Le droit occidental, en reconnaissant progressivement une intériorité aux animaux, aux écosystèmes, voire aux rivières, comme le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande devenu personne juridique en 2017, révèle l’extension de cette psychépolitique au-delà de l’humain. Mais cette reconnaissance reste prisonnière d’un anthropocentrisme : ce sont toujours des êtres humains qui exercent les droits de ces entités non-humaines, comme le dit bien Géraldine Aïdan.
Pour filer sur le sujet des relations amoureuses, l’ouvrage de Geni Núñez, Décoloniser les affects (2025), offre une perspective qui fait du bien. Traversée par la poétique de son peuple guarani, l’autrice nous rappelle que notre conception occidentale de l’amour exclusif et de la monogamie n’est qu’une construction historique, imposée par la colonisation, vision que j’ai découverte et qui m’a beaucoup éclairé. En langue guarani, explique-t-elle, « au lieu de dire que nous possédons quelque chose, nous disons que nous sommes en sa compagnie ». Cette absence de possessivité dans les affects ouvre d’autres manières d’aimer, libérées de l’emprise propriétaire qui caractérise les normes affectives occidentales.
Face à cette nouvelle psychépolitique, reconnue pour gouverner nos intériorités, pour le meilleur et pour le pire, je propose la présence à soi comme forme de résistance. La présence n’est pas seulement l’esprit critique ou la pensée autonome ; elle est un vécu par soi-même qui ne se réfère pas uniquement aux normes dominantes. Elle nécessite ce que j’appelle une « ouverture culturelle cultivée » : aller s’abreuver à de multiples sources, rencontrer des personnes radicalement différentes, lire des textes qui décentrent notre regard. Non pas seulement des textes ethnologiques écrits par des personnes occidentales sur les autres, mais des pensées venues d’ailleurs qui nous parlent depuis leur propre centre.
Cette présence exige de reconnaître l’emprise là où elle se cache, y compris et surtout dans ce que nous défendons avec conviction comme étant « normal ». En ce début de XXIe Siècle, vivons un moment d’obscurantisme sophistiqué, notamment à travers ce que j’identifie comme une religion scientiste. La médecine contemporaine, noyautée par des intérêts financiers, illustre bien cette dérive : elle a tout intérêt à maintenir les populations dans un état de dépendance thérapeutique plutôt que de promouvoir la santé autonome. La crise du Covid en fut l’exemple le plus flagrant, où la prévention de santé fut tout bonnement interdite par la loi ! Le corps médical qui préscrivait de la prévention fut radié. Les patient·e·s deviennent des consommateur·rice·s captif·ve·s de la chimie brevetée, générant des profits pour les actionnaires du système médical. C’est une forme d’emprise institutionnalisée sur les corps biologiques, légitimée par des discours scientifiques dominants, mais loin d’être les seuls, car la vraie science, c’est la controverse.
Viktor Frankl, survivant des camps et créateur de la logothérapie, écrivait dans Man’s Search for Meaning (1946) : « Entre le stimulus et la réponse, il y a un espace. Dans cet espace se trouve notre pouvoir de choisir notre réponse. Dans notre réponse se trouvent notre croissance et notre liberté. » Cet espace, c’est précisément celui de la présence. La liberté ne nous est jamais donnée de l’extérieur ; elle se conquiert par les risques que nous prenons pour la gagner, quel que soit le contexte politique. Même dans les systèmes les plus dictatoriaux, il existe des marges de liberté intérieure. Inversement, dans les démocraties les plus libérales, l’emprise normative peut être très forte.
Le travail sur soi n’est pas un repli narcissique ; il constitue un acte politique fondamental. Lorsqu’une personne travaille sa présence, elle modifie sa manière de se positionner dans l’espace intime et social. Ce déplacement fait bouger celles et ceux qui l’entourent, qu’elles ou ils en aient conscience ou non. La mise en mouvement de l’un·e bénéficie à l’autre, même si cette personne n’a pas fait ce travail, car l’équilibre du système relationnel est modifié. C’est la dimension collective de l’émancipation individuelle.
Michel de Certeau, dans L’Invention du quotidien (1980), montrait comment les individu·e·s développent des « tactiques » pour résister aux « stratégies » du pouvoir. Ces micro-résistances quotidiennes, ces façons de « braconner » dans l’ordre imposé, constituent autant d’espaces de liberté. La présence à soi participe de ces tactiques : elle permet de ne pas être entièrement gouverné·e, de maintenir une zone d’indétermination face aux normes. Mais c’est une démarche active, et risquée socialement.
La réflexion philosophique personnelle sur les emprises inconscientes qui nous habitent est toujours bénéfique et constructive, même si elle peut amener à l’isolement, même face au jugement ou à la stigmatisation ; elle construit aussi d’autres liens, d’autres solidarités de résistance. Comme l’écrivait Étienne de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire (1576), nous sommes le plus souvent complices de notre propre asservissement. Reconnaître cette complicité n’est pas s’accabler de culpabilité, mais ouvrir la possibilité d’un désassujettissement. Car l’emprise, toujours et sans exception, est une culture de mort. La présence, elle, ouvre un chemin vers la vie, non pas la survie biologique que promeut la biopolitique, mais la vie comme puissance d’agir et de créer, comme capacité de transformation individuelle et collective. Même en étant seul·e, on change le monde.
Repenser le lien social et la communauté
Le soin authentique du collectif commence par la reconnaissance que l’humanité est intrinsèquement relationnelle : nous n’existons que dans et par le lien social, dans cette interdépendance qui nous constitue depuis la naissance. Pourtant, nos sociétés transforment l’oubli en menace - un simple bagage abandonné paralyse le système - révélant comment la peur de l’imprévisible détruit le tissu social. La présence sociale détermine notre santé physiologique : les zones bleues nous enseignent que la longévité réside moins dans les régimes miracles que dans la profondeur du lien communautaire. Pour faire société, il faut un lieu commun symbolique qui ne soit ni consensus mou ni entre-soi confortable, mais espace de confrontation créatrice où les différences peuvent s’exprimer sans se détruire. La culture, loin d’être un supplément d’âme ou un divertissement, constitue ce milieu vital où nous apprenons à être ensemble, où la présence de chacun est légitimée dans sa singularité. Sortir de chez soi en présence, c’est retrouver ce besoin vital de partage que les confinements ont révélé par leur absence même. Le défi contemporain consiste à créer des espaces où le soin n’est pas contrôle biopolitique mais attention mutuelle, où le collectif n’écrase pas les singularités mais les fait résonner, où la communauté se construit non sur l’exclusion de l’autre mais sur l’inclusion de la différence.