Quand le réel n’existe pas, on ne peut pas en parler

16 mai 2026. Publié par Benoît Labourdette.
  6 min
 |  Télécharger en PDF

On reproche souvent à certaines personnes de ne pas savoir parler de ce qu’elles vivent dans leurs liens. Je voudrais soutenir que leur silence n’est pas toujours une carence d’expression, mais parfois la lucidité de quelqu’un qui constate qu’il n’y a, dans son expérience, rien à mettre en mots. Distinguer une parole habitée d’une parole fabriquée permet, à mon sens, de penser ce qui se joue alors.

« Tu n’arrives pas à mettre des mots sur ce que tu ressens »

Dans certains liens, l’un des deux reproche à l’autre de ne pas savoir parler de ce qu’ils vivent. « Tu n’arrives pas à mettre des mots sur ce que tu ressens », « Pourquoi tu ne dis rien quand je te pose la question ? », « C’est moi qui dois tout porter dans cette relation. » Ces reproches s’adressent en général à des personnes que l’on dit pudiques ou introverties, et la psychologie contemporaine a même un mot pour cela, l’alexithymie, qu’elle définit comme l’incapacité à identifier et à exprimer ses émotions.

Mon hypothèse est autre. Quand quelqu’un n’arrive pas à parler d’un lien, ce n’est pas toujours parce qu’il ne saurait pas s’exprimer, c’est parfois, et même souvent, parce qu’il n’y a rien à dire. Non que le lien soit vide d’événements, mais ce que l’autre demande à entendre, ce que l’autre veut faire exister par la parole, n’existe pas dans l’expérience vécue de la personne interrogée. Le silence devient alors le signe d’une lucidité plutôt que d’une carence à corriger.

Cette inversion déplace la question elle-même. On n’a plus à se demander comment apprendre à mieux parler, on a à se demander ce que parler vraiment veut dire.

La parole qui accomplit la pensée

La pensée occidentale moderne, depuis Descartes, a fait du langage l’instrument privilégié de l’esprit. Les pensées seraient déjà là, formées en amont, claires et distinctes, et le langage viendrait les exprimer ensuite. Cette conception domine encore dans nos institutions, dans nos thérapies, dans nos formations à la communication, et elle suppose qu’à toute pensée correspond une formulation possible, et qu’à toute émotion correspond une mise en mots possible. Quand cette mise en mots ne vient pas, c’est, dit-on, que la personne a un problème.

Dans Phénoménologie de la perception parue en 1945, Maurice Merleau-Ponty formule une conception toute différente. « Le langage authentique exprime ; il ne traduit pas une pensée toute faite, il l’accomplit », écrit-il. La parole vraie n’exprime pas quelque chose qui aurait existé avant elle dans l’esprit, elle fait exister ce qu’elle dit à mesure qu’elle le dit, la pensée se formant dans la parole et non avant. Cette conception, qui rejoint en partie celle de Wilhelm von Humboldt, change le rapport au silence, parce que si la parole accomplit la pensée, alors l’absence de parole signale dans certains cas l’absence de pensée correspondante, et l’absence de pensée correspondante peut signaler à son tour l’absence d’expérience à penser.

Le silence cesse alors d’être un déficit. Il devient, dans certains cas, le signe qu’il n’y a, à cet endroit-là, rien à symboliser parce qu’il n’y a rien.

Le noyau de réel qui ne se laisse pas symboliser

Dans son séminaire sur le réel, Jacques Lacan pose une distinction qui éclaire la question. Le réel est ce qui résiste à la symbolisation, ce qui ne se laisse pas mettre en mots, ce qui ne s’épuise pas dans le récit que l’on en fait. C’est en ce sens qu’il se distingue du symbolique, ordre des signifiants, et de l’imaginaire, ordre des représentations.

Cette distinction sert habituellement à penser le trauma, sous l’idée qu’il y aurait, dans l’expérience traumatique, un noyau de réel qui ne peut pas se dire et qui revient sous d’autres formes (rêves, symptômes, répétitions). Mais on peut la mobiliser aussi à l’envers, pour penser ce qui se passe quand quelqu’un est sommé de parler de quelque chose qui n’existe pas dans son expérience. La sommation porte alors sur l’imaginaire, on demande à l’autre de fabriquer un récit, de construire une représentation qui ferait croire à une réalité partagée, et le silence devient une fidélité au réel, le refus de symboliser ce qui n’a pas eu lieu.

Ce refus est parfois éprouvé comme une violence par celui qui demande la parole, et il l’est, parce qu’il révèle l’inexistence de ce que l’autre voulait faire exister par les mots. Mais il n’est pas l’effet d’une mauvaise volonté, c’est l’expression d’un rapport au monde où la parole reste ancrée dans l’expérience, où l’on ne fabrique pas de réel par les mots.

La parole habitée et la parole fabriquée

Il y a une parole qui hésite, se reprend, se cherche, qui bute sur ce qu’elle veut dire et laisse exister le silence. Ses formules sont rarement élégantes, et elle est rarement satisfaisante du point de vue de la communication, parce qu’elle laisse des trous, des imprécisions, des questions ouvertes. Elle ne ment pas, non par souci moral mais parce qu’elle ne sait pas faire autrement, ne pouvant dire que ce qui est. Ce qu’elle dit, elle le dit pour de vrai, et c’est ce que je voudrais appeler une parole habitée, par quoi j’entends une parole qui dit ce qui a été vécu, ressenti, perçu.

Une autre parole circule à côté de celle-là, et souvent dans la même bouche, qui ne s’ancre dans aucune expérience vécue. Fluide et structurée, elle remplit l’espace, apporte des réponses, propose une cohérence, elle a tous les attributs de la parole sociale réussie. Mais elle ne dit pas ce qui est, elle dit ce qu’il faut dire, ou ce qu’il est utile de dire, ou ce que l’autre attend d’entendre, et c’est par là qu’elle se sépare du réel. Elle peut être sincère du point de vue de celui qui la prononce, qui croit ce qu’il dit, tout en étant déconnectée de ce qu’il éprouve effectivement. C’est ce que je voudrais appeler une parole fabriquée.

Ces deux régimes ne se distribuent pas selon les personnes mais selon les contextes, et la même personne peut, à un moment, parler de manière habitée, à un autre moment fabriquer du sens là où il n’y a, à cet endroit-là, rien à dire.

« Dis-moi que tu m’aimes »

Dans les relations humaines, et particulièrement dans les liens amoureux, ces deux régimes se rencontrent souvent. L’un des partenaires a besoin que l’autre confirme par des mots l’existence du lien (« Dis-moi que tu m’aimes, dis-moi qu’on est un couple, dis-moi ce que tu ressens pour moi »), et cette demande peut venir d’une insécurité affective, ou d’un fonctionnement plus dominateur où la parole de l’autre sert à valider une fiction que l’on entretient soi-même.

L’autre partenaire, s’il fonctionne dans le régime de la parole habitée, ne peut pas répondre à la demande, et ce n’est ni par manque d’amour ni par pudeur excessive, c’est parce que la formulation attendue n’existe pas dans son expérience. Il aime peut-être profondément, et autrement, il vit peut-être avec une intensité que les formulations conventionnelles ne pourraient que trahir. Mais il ne peut pas dire ce qui n’est pas, et plus on lui demande, plus il s’enfonce dans le silence, parce que la demande revient à lui faire fabriquer ce qu’il ne sait pas fabriquer.

L’asymétrie devient alors un piège. Celui qui demande interprète le silence comme un défaut d’amour, celui qui se tait constate qu’aucun mot ne convient, et la relation se vit comme un échec de communication, alors qu’elle est en réalité la rencontre de deux régimes incompatibles de rapport à la parole.

Ne dire que ce qu’on peut dire

Mon propos n’est pas un éloge du silence. Il y a des silences qui sont des fuites, d’autres qui sont des refus, d’autres encore qui sont des violences. Le silence en lui-même ne dit rien, c’est sa relation à l’expérience vécue qui le qualifie.

Ce que je voudrais défendre, c’est la légitimité de la parole habitée contre l’injonction sociale et thérapeutique à parler quoi qu’il arrive. Cette injonction repose sur un présupposé qui me paraît trop rarement interrogé, à savoir que parler est toujours bon, et que celui qui ne parvient pas à mettre en mots a un problème à résoudre. Or, dans certaines situations, mettre en mots ce qui n’est pas vécu serait en soi le problème, parce que cela installerait une fiction à la place du réel.

L’éthique de la parole habitée consiste à ne dire que ce que l’on peut dire, à accepter que des silences soient nécessaires, à refuser de fabriquer du sens là où il n’y a rien à dire. Elle suppose une confiance dans le fait que les liens vrais se manifestent autrement que par les mots qu’on attend d’eux, et que ceux qui demandent la parole de l’autre acceptent d’entendre, parfois, le silence comme une réponse à part entière.

La parole sans corps des machines

Cette distinction prend une portée nouvelle à l’âge des intelligences artificielles génératives. Ces systèmes produisent par construction de la parole fabriquée, dans la mesure où ils sont entraînés à générer des formulations probables compte tenu d’un contexte, sans aucun ancrage dans une expérience vécue, puisqu’ils n’ont pas d’expérience. Cela ne les disqualifie pas, parce qu’ils rendent des services réels, mais cela invite à reconnaître que la parole produite par les machines, aussi fluide soit-elle, ne dit jamais ce qui est, elle dit ce qui peut se dire dans un contexte donné.

Inversement, cela amène à mieux reconnaître la valeur singulière de la parole humaine quand elle est habitée, c’est-à-dire quand elle dit quelque chose qu’aucune machine ne peut produire, parce que cela vient d’une expérience corporelle, située, datée. Cette parole-là devient un repère d’autant plus précieux que la parole fabriquée prolifère.

Le concept de parole habitée est, en ce sens, un concept de notre époque. Il aurait été incompréhensible il y a trente ans, parce que nous n’avions pas l’expérience massive de la parole sans corps que nous avons aujourd’hui. Il devient nécessaire pour penser ce qui distingue, dans nos vies traversées de discours, la parole qui s’ancre dans une expérience de celle qui n’est qu’un assemblage probable de mots.

Repenser le lien social et la communauté

Le soin authentique du collectif commence par la reconnaissance que l’humanité est intrinsèquement relationnelle : nous n’existons que dans et par le lien social, dans cette interdépendance qui nous constitue depuis la naissance. Pourtant, nos sociétés transforment l’oubli en menace - un simple bagage abandonné paralyse le système - révélant comment la peur de l’imprévisible détruit le tissu social. La présence sociale détermine notre santé physiologique : les zones bleues nous enseignent que la longévité réside moins dans les régimes miracles que dans la profondeur du lien communautaire. Pour faire société, il faut un lieu commun symbolique qui ne soit ni consensus mou ni entre-soi confortable, mais espace de confrontation créatrice où les différences peuvent s’exprimer sans se détruire. La culture, loin d’être un supplément d’âme ou un divertissement, constitue ce milieu vital où nous apprenons à être ensemble, où la présence de chacun est légitimée dans sa singularité. Sortir de chez soi en présence, c’est retrouver ce besoin vital de partage que les confinements ont révélé par leur absence même. Le défi contemporain consiste à créer des espaces où le soin n’est pas contrôle biopolitique mais attention mutuelle, où le collectif n’écrase pas les singularités mais les fait résonner, où la communauté se construit non sur l’exclusion de l’autre mais sur l’inclusion de la différence.


QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-du-soin-et-du-collectif/quand-le-reel-n-existe-pas-on-ne-peut-pas-en-parler