Ce que la peur nous a fait

28 février 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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La période Covid a révélé, sous le vernis de nos démocraties, des mécanismes de peur collective dont les conséquences n’ont pas encore été pleinement mesurées. Cet article est une tentative de compréhension, non de condamnation. Il s’adresse à ceux qui ont eu peur comme à ceux qu’on a stigmatisés, et à tous ceux qui veulent comprendre ce qui s’est passé, pour ne plus le répéter.

La peur, un continent philosophique

La peur est le plus ancien sentiment politique du monde. Avant même que les sociétés humaines ne s’organisent en États, la peur était déjà là, structurant les rapports entre les individus, entre les groupes, entre les peuples. Thomas Hobbes, au XVIIe siècle, en faisait le fondement même du contrat social : c’est la peur de la mort violente qui pousse les êtres humains à renoncer à une part de leur liberté pour la sécurité du Leviathan. Spinoza, son contemporain, répondait que la peur ne fonde rien de durable : elle ne crée que de la servitude.

Ce qui s’est passé pendant la période Covid, en France et dans une grande partie du monde occidental, m’a conduit à revisiter ces intuitions philosophiques à la lumière de l’expérience vécue. Non pas la peur comme concept abstrait, mais la peur telle qu’elle s’est incarnée dans nos vies : la peur de la mort, la peur du gendarme, la peur de l’exclusion sociale, la peur de faire du mal à l’autre, la peur du déclassement. Chacune a produit ses renoncements, ses blessures. Certaines ne guériront peut-être pas.

Je le dis d’emblée : j’écris cet article en tant que personne qui a fait partie de ceux que l’on a stigmatisés, qualifiés de « complotistes », exclus de l’espace social parce qu’ils refusaient de se soumettre à ce qu’ils percevaient comme une injonction dépourvue de fondement scientifique suffisant. Mais je n’écris pas pour me venger, ni pour stigmatiser à mon tour. J’écris pour comprendre. Sans compréhension, pas de pardon possible. Et sans pardon, on n’avance pas.

Septembre 2020 : le moment de la prise de conscience

C’est en septembre 2020 que j’ai pris véritablement conscience de la faillite démocratique qui était à l’œuvre. La tribune publiée dans Le Parisien par trente-cinq chercheurs, universitaires et médecins, dont le sociologue Laurent Mucchielli et le physiologiste Jean-François Toussaint, portait un titre d’une clarté limpide : « Covid-19 : nous ne voulons plus être gouvernés par la peur. »

Ce texte disait l’essentiel : « Nous, scientifiques et universitaires de toutes disciplines, et professionnels de santé, exerçant notre libre arbitre et notre liberté d’expression, disons que nous ne voulons plus être gouvernés par et dans la peur. » Il appelait à ne pas confondre la responsabilisation éclairée avec la culpabilisation moralisatrice, l’éducation citoyenne avec l’infantilisation. Il rappelait que la science a pour condition sine qua non la transparence, le pluralisme et le débat contradictoire. Il demandait que le Conseil scientifique du Covid-19, ne respectant pas l’ensemble de ces critères, soit refondé ou supprimé.

Ce qui m’a frappé alors, ce n’était pas seulement le contenu de cette tribune, mais la violence des réactions qu’elle a suscitées. Laurent Mucchielli le documente de façon précise dans son ouvrage Défendre la démocratie, une sociologie engagée (2023) : les signataires furent étiquetés « rassuristes » par Libération, tournés en dérision, accusés de désespérer les hospitaliers, menacés même parfois par des journalistes s’auto-instituant policiers de la pensée. Faute de pouvoir répondre à leurs arguments sur le fond, on les disqualifia moralement. Ce mécanisme, que le sociologue Howard Becker décrivait déjà dans Outsiders : « le résultat final d’une croisade morale, c’est une force de police », s’est déployé avec une efficacité redoutable.

Anatomie des peurs

La peur de la mort

C’est la première peur, la plus archique, celle qui paralyse. Laurent Mucchielli rappelle que la télévision demeure le premier moyen d’information des Français, et que durant cette crise, elle a battu des records d’audience avec une grande cérémonie télévisuelle quotidienne : le directeur général de la santé égrenant chaque soir le nombre d’hospitalisés et de morts. La peur de mourir est la plus forte qui se puisse concevoir. Elle paralyse la réflexion critique et maximise les phénomènes classiques de conformisme envers le groupe dominant et de soumission envers les figures d’autorité.

Giorgio Agamben, l’un des rares intellectuels à avoir pris le risque de s’engager contre la doxa du Covid dès le début de la crise, avait déjà analysé dans Homo Sacer (1995) comment l’état d’exception devient la nouvelle norme : « le souverain est à la fois dans le droit et hors du droit : il produit à la fois l’exception et la norme. » La gestion politique de la période Covid en a fourni une expérience totale : il fallait contenir toute anomalie, neutraliser toute surprise, suspendre les libertés, provisoirement, disait-on, criminalisant l’humanité dans son essence, les liens filiaux, et jusqu’aux rituels funéraires, fondateurs de notre spiritualité, interdits pendant un temps.

La peur du gendarme

Un très bon ami à moi, qui avait le pass sanitaire, a refusé de me le prêter alors que j’étais résistant et que je n’allais pas me faire vacciner. Non pas qu’il désapprouvait mon choix. Mais il avait peur du gendarme. Peur des conséquences légales, peur de la sanction. Cette peur, apparemment minuscule, a affecté définitivement notre amitié, malgré nos efforts mutuels pour la préserver. Ce n’est pas la moindre des violences de cette période : avoir brisé des liens intimes entre des personnes qui s’aimaient, par la seule menace de la règle.

Barbara Stiegler, dans son tract De la démocratie en pandémie (2021), a montré comment le gouvernement a instrumentalisé la peur pour imposer un régime d’exception permanente, transformant chaque citoyen en suspect potentiel, chaque espace public en zone de contrôle. La philosophe analyse comment cette situation a révélé une conception de la démocratie qui n’est plus fondée sur la confiance et l’autonomie des individus, mais sur leur surveillance et leur soumission.

La peur de l’exclusion sociale

Des médecins ont été radiés de l’Ordre. Des soignants ont été suspendus pendant deux ans. Des salariés ont perdu leur emploi. D’autres, qui ne souhaitaient pas se faire vacciner, ont fini par céder, non par conviction sanitaire, mais pour éviter le déclassement social. C’était un moyen de pression, comme je l’ai déjà écrit, particulièrement infantilisant et malhonnête. Si l’on ne se faisait pas vacciner, on allait être déclassé socialement, perdre son travail, son accès aux lieux publics. Comment fait-on pour vivre dans une société qui vous exclut ?

L’article récent des éditions Marco Pietteur, « Effets secondaires vaccin Covid-19 : du déni à l’aveu » (février 2026), documente cette mécanique avec précision : les médecins qui recevaient des patients souffrant d’effets indésirables post-vaccinaux se retrouvaient face à un choix impossible : reconnaître ces symptômes et risquer leur carrière, ou minimiser la souffrance de leurs patients pour préserver leur tranquillité professionnelle. Des scientifiques reconnus ont été bannis des plateaux de télévision, y-compris le prix Nobel de médecine 2008 Luc Montagnier. Des citoyens ordinaires ont perdu leur emploi pour avoir simplement partagé leur expérience personnelle. Le message était clair : taisez-vous, ou subissez les conséquences.

La peur de faire du mal

C’est peut-être la plus pernicieuse de toutes les peurs, car elle se déguise en vertu. La peur de transmettre le virus a été convertie en engagement citoyen pour la santé publique. Ceux qui dénonçaient leurs voisins pendant le premier confinement, ces jeunes gens qui faisaient la fête, se sentaient porteurs de valeurs démocratiques alors même qu’ils stigmatisaient des personnes et portaient atteinte à leur liberté, sans aucune démarche personnelle d’information sur la réelle dangerosité. Le virus était devenu un ennemi commun, et la peur de le transmettre justifiait toutes les délations. Croire que les grands médias ne transmettraient que la vérité, c’est être bien naïf, et ce n’est pas du « complotisme », car si on va par là, Pierre Bourdieu, ou Noam Chomsky, ou George Orwell, seraient les grands patrons du complotisme !

Comme c’est désormais notoire, et comme l’a reconnu le laboratoire Pfizer lui-même, la vaccination ne protégeait en aucun cas de la transmission du virus. Ce fait était avéré dès le départ et connu de toutes les autorités en charge. Ainsi, toute la construction morale qui fondait la stigmatisation des non-vaccinés, le fameux « J’emmerde les non-vaccinés » d’Emmanuel Macron, reposait sur un mensonge. Un mensonge conscient des autorités et des laboratoires.

Du déni à l’aveu : les faits rattrapent le récit

Trois ans plus tard, le paysage a radicalement changé. Les chiffres officiels parlent désormais d’eux-mêmes. L’ONIAM (Office national d’indemnisation des accidents médicaux) a reconnu plus de 3 000 cas d’effets indésirables graves liés aux vaccins Covid-19, avec des indemnisations qui se chiffrent en millions d’euros. Les pathologies reconnues sont variées et souvent graves : myocardites, péricardites, thromboses, troubles neurologiques, syndromes de Guillain-Barré. Ces chiffres, pourtant, ne représentent que la partie émergée de l’iceberg.

Comment avons-nous pu, en tant que société, ignorer à ce point la souffrance de nos concitoyens ? Cette question, bien posée dans l’article des éditions Marco Pietteur, est fondamentale. Elle dépasse les victimes d’effets secondaires. Ce qui est en jeu, c’est le mécanisme par lequel une société peut décider collectivement de nier la réalité, de faire taire ceux qui témoignent, d’écraser ceux qui questionnent.

Car il faut rendre justice à tous ceux qui ont osé parler quand il était encore dangereux de le faire. Ces médecins, ces scientifiques, ces citoyens ordinaires qui, au prix de leur carrière, de leur réputation, de leur vie sociale, ont maintenu une parole dissidente. Laurent Mucchielli et les trente-quatre cosignataires de septembre 2020 en faisaient partie. Le professeur Christian Perronne en faisait partie. Tant d’autres, anonymes, en faisaient partie. La science progresse par la contradiction, pas par le consensus forcé. C’est une évidence épistémologique que cette période a piétinée.

La cascade des règles : quand l’exclusion se fait automatique

Dans un article récent, j’ai proposé le concept de « cascade des règles » pour éclairer le mécanisme par lequel l’exclusion sociale ne procède plus seulement de décisions individuelles ou d’idéologies explicites, mais s’opère désormais par propagation automatique de règles inscrites dans nos infrastructures techniques. En m’appuyant sur le fonctionnement des feuilles de style CSS, ces langages informatiques qui structurent la mise en page de toutes les pages web que nous consultons, j’ai montré comment un système de règles en cascade peut produire des effets absurdes, opaques, échappant à tout contrôle humain identifiable.

La période Covid a illustré parfaitement cette logique. L’exclusion de l’espace social s’est opérée par des critères qui évoluaient sans cesse : d’abord être malade du Covid, puis simplement être positif au virus sans être malade, puis être cas contact d’une personne positive, avec une vaccination quasiment obligatoire qui n’avait jamais été conçue pour empêcher la transmission. Un système d’une absurdité manifeste, dont les règles ont évolué en cascade vers toujours plus de contrôles, toujours plus arbitraires.

Lennie Stern a forgé le concept de « technofascisme » pour désigner cette logique, tout en apportant une nuance essentielle : le mot « technofascisme agit comme une loupe mal orientée », car il nous pousse à chercher le pouvoir là où il est le plus visible, alors que l’essentiel se joue dans les procédures, les architectures techniques, les conditions d’accès. Ce qui se joue aujourd’hui ne relève pas d’une violence politique frontale : c’est un glissement progressif où les infrastructures techniques deviennent la matrice silencieuse de nos décisions collectives.

Les algorithmes des plateformes, programmés pour identifier certains mots-clés, ont créé une censure de masse sans précédent. Les systèmes de fact-checking automatisés, présentés comme des outils de lutte contre la désinformation, sont devenus des instruments de contrôle de la parole. Quand quelques entreprises technologiques peuvent décider unilatéralement de ce qui peut ou ne peut pas être dit, nous sommes face à une forme de pouvoir qui échappe à tout contrôle démocratique.

La fabrique médiatique du consentement

On ne peut comprendre ce qui s’est passé sans regarder le rôle des médias. La carte des médias français, ce document extraordinaire actualisé régulièrement par Le Monde diplomatique et Acrimed, intitulé « Médias français, qui possède quoi ? », révèle l’étendue de la concentration médiatique. La quasi-totalité des médias d’information qui « font l’opinion » dépendent d’intérêts industriels ou financiers, et pour la plupart, des mêmes actionnaires que ceux des laboratoires pharmaceutiques.

Les neuf milliardaires les plus riches de la planète, ainsi que les grands actionnaires des laboratoires pharmaceutiques, ont doublé leur fortune en deux ans de crise Covid. C’est un fait sans précédent dans l’histoire du capitalisme. La domination psychologique exercée sur les populations, la psychose collective orchestrée par un système médiatique financé par les mêmes acteurs, servait les intérêts d’une partie des grands groupes capitalistes.

Jacques Ellul nous en avait prévenus il y a déjà soixante ans dans Propagandes (1962) : « En face de la propagande d’agitation, nous trouvons la propagande d’intégration, qui est la propagande des nations évoluées, et caractéristique de notre civilisation. C’est une propagande de conformisation. » Car dans une démocratie, comme Mucchielli le souligne dans son analyse du comportement des journalistes français durant la crise sanitaire, il faut donner aux citoyens le sentiment d’avoir voulu les actes du gouvernement, d’en être responsables, d’être engagés à les défendre.

Ainsi, pendant plus de deux ans, la presse mainstream a fonctionné comme un relais de la communication gouvernementale, abandonnant toute prétention au journalisme d’investigation. Les principes qui fondent la déontologie du métier, énoncés notamment dans la Déclaration de Munich de 1971, ont été systématiquement violés : la liberté de l’information, de la critique, l’interdiction des méthodes déloyales, la rectification de toute information inexacte. Comme l’avait bien formulé Upton Sinclair  : «  Il est difficile de faire comprendre quelque chose à un homme lorsque son salaire dépend précisément du fait qu’il ne la comprenne pas.  » (Upton Sinclair, I, Candidate for Governor : And How I Got Licked, 1934). Il parle de la difficulté à faire comprendre aux électeurs la réalité du système économique et des injustices sociales, alors que beaucoup dépendent de ce système pour leur emploi.

La dissonance cognitive, ou le mal de l’époque

Cette période a produit une immense dissonance cognitive dans la population. Certains étaient convaincus de leur engagement pour la santé publique, les plus grands délateurs se sentant porteurs de valeurs démocratiques. D’autres ont cédé, contraints et forcés, sentant que quelque chose ne tenait pas. Comme chez Winnicott il y a le « vrai self » et le « faux self », il y eut le vrai engagement et le faux engagement. On a cru défendre la démocratie, mais on sent bien qu’il ne s’agissait pas de démocratie, mais de défense du pire des systèmes capitalistes, qui ne faisait aucun cas de la santé publique, en nous faisant croire que nous étions engagés pour la santé.

La post-vérité ne commence pas avec Donald Trump. Elle commence avec nous, avec notre acceptation d’un régime de post-vérité sanitaire. Nous avons fait des choix basés sur des mensonges qu’il était pourtant possible de débusquer sur le moment, en allant chercher d’autres sources d’information. Mais comme nous avions fait ces choix, nous avons continué à être dans le déni de la peur qui les avait suscités, en nous faisant croire qu’il s’agissait d’une réalité objective. L’expression « On peut discuter de tout sauf des chiffres », rebattue par les grands médias, est symptomatique du mensonge systémique, car on sait à quel point on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres. Cette dissonance est le terreau des extrémismes. Si quelqu’un comme Trump a pu embarquer tant de monde, c’est parce que le terrain dissonant était déjà là, fabriqué par ceux-là mêmes qui prétendent aujourd’hui le combattre.

Le biopouvoir et la présence à soi comme résistance

Michel Foucault a développé le concept de biopouvoir, prolongé par Giorgio Agamben avec celui de biopolitique. Dans ces visions du pouvoir, ce sont les choix faits par les puissants de contrôler, normaliser et gérer la vie : le droit de faire vivre et laisser mourir, qui s’accompagne d’un contrôle accru, d’une attaque contre la présence de chaque individu, c’est-à-dire son libre arbitre.

La manifestation intentionnelle de la présence à soi-même place la personne dans une situation d’indépendance et d’ancrage dans ses valeurs fondamentales. Une personne présente à elle-même, capable de penser par elle-même, ce qui n’a rien à voir avec l’érudition, sera moins facilement soumise à une politique qui ne la respecte pas. Elle sera plus naturellement contestataire de politiques injustes, non fondées et arbitraires. L’état mental de confiance ou de peur fait partie du soin. Et le soin a aussi à voir avec la prise en compte d’une réalité et l’intention de l’améliorer.

C’est ici que la philosophie du soin rejoint la philosophie politique. Le soin est d’abord soin de soi, attention au contexte dans lequel nous vivons, aux relations que nous entretenons. Ce milieu, ce contexte dont nous prenons soin, crée des capacités de robustesse, de résilience et d’immunité. L’immunité vient d’un écosystème de vie sain, d’une présence à soi et au monde, pas d’une injection.

Respecter ceux qui nous choquent

Voici ma proposition fondamentale, et c’est sans doute la plus difficile. Depuis plusieurs années, je réfléchis et j’œuvre à l’accueil dans les lieux culturels des personnes qui votent pour l’extrême droite, y compris des jeunes radicalisés. Comment ces personnes, qui sont tout aussi dignes que tout un chacun, ne l’oublions jamais, peuvent-elles se sentir respectées, accueillies dans un contexte démocratique, où on ne va pas leur renvoyer d’emblée qu’elles seraient monstrueuses ? Si on ne le fait pas, on les exclut de l’espace démocratique, on produit l’inverse des valeurs que l’on défend.

Ce même principe s’applique à la période Covid et à ses séquelles. Il est terrible que ce soit l’extrême droite qui ait repris les arguments de bon sens et de liberté pendant la crise. L’extrême droite porte des valeurs de rejet de l’autre que je considère comme inacceptables. Mais ce qui est plus malheureux encore, c’est que la perte de liberté, la stigmatisation, la mise au pas totalitaire ont été le fait de personnes qui ne se présentaient pas comme des extrémistes, alors qu’elles l’étaient. L’historien Pierre Serna a forgé le concept d’« extrême-centre » pour désigner ce phénomène : un pouvoir qui se présente comme modéré, mais qui pratique une politique de violence, de surveillance et d’exclusion.

La leçon philosophique de cette période, pour moi, rejoint une intuition de Paul Ricœur. Dans Soi-même comme un autre (1990), Ricœur montre que l’identité du sujet ne se construit jamais dans l’opposition frontale à l’autre, mais dans la reconnaissance de l’autre comme un soi-même. L’éthique ricœurienne n’est ni l’opposition (« je vous combats ») ni la soumission (« je tends l’autre joue »), mais la « visée de la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes ». Ce sont les institutions que nous devons transformer, pas les individus que nous devons désigner comme ennemis.

Emmanuel Lévinas, dans Totalité et infini (1961), va plus loin encore : le visage de l’autre m’oblige. Non pas par la force, mais par sa vulnérabilité même. Le visage de celui qui m’a stigmatisé, de celui qui a cédé à la peur, de celui qui a dénoncé, m’oblige aussi, parce qu’il est un visage humain, avec sa peur, sa faiblesse, son angoisse. La dignité n’est pas une récompense que l’on accorde aux vertueux, c’est un fait premier qui précède tout jugement.

Comprendre pour pardonner, pardonner pour avancer

Si je prends la plume sur ces sujets, ce n’est pas pour stigmatiser à mon tour ceux et celles qui ont collaboré pendant la période Covid. C’est pour mieux comprendre les raisons systémiques qui ont fait que certaines personnes se sont retrouvées à ces endroits. Chacun est responsable de ses actes, certes, et obéir aux ordres les plus problématiques, c’est toujours être responsable de ses actes. Mais le milieu a de l’influence. On n’est pas seul. La même personne, dans des contextes différents, peut faire le bien comme faire le mal.

Comprendre n’est pas excuser. Mais sans compréhension, pas de pardon possible. Et sans pardon, on reste coincés. Je n’en veux à personne. Je n’en veux pas à ceux qui m’ont stigmatisé, méprisé, exclu, dénoncé. Je connais l’étincelle en chacun d’eux. Je sais que ceux qui ont fait le pire sont aussi capables de faire le bien. Ce que je souhaite cultiver, c’est l’amour du prochain. Non pas une morale chrétienne, mais une éthique laïque. Ce que je souhaite défendre, c’est la dignité de l’autre comme respect universel, comme valeur absolue.

C’est pour cette raison que je respecte ceux qui me haïssent, car je n’entre pas dans cette haine, je ne la cultive pas. Je me place à l’endroit de l’amour et du dialogue, y compris avec mes « bourreaux ». Car ce n’est pas que lui ou elle qui a fait cela, c’est lui ou elle pris dans un système dont il ou elle était aussi prisonnier, même sans en avoir conscience.

La philosophe Simone Weil écrivait dans L’Enracinement (1949) que les besoins de l’âme sont aussi réels que les besoins du corps, et que parmi eux figure le besoin de vérité. Ce besoin a été massivement bafoué pendant la période Covid. Ce qui a manqué, ce n’est pas l’information, elle existait, elle était accessible à qui voulait la chercher. Ce qui a manqué, c’est le courage collectif de la regarder en face.

Propositions pour l’avenir : vers une démocratie de la peur assumée

Quelles leçons tirer de cette période, non pour régler des comptes, mais pour construire un avenir plus juste ? Je propose quelques pistes, qui sont autant de chantiers philosophiques et pratiques :

  • Reconnaître la peur comme fait politique. La peur n’est pas honteuse. Elle est humaine. Mais elle devient dangereuse dès lors qu’elle est déniée, convertie en « engagement » ou instrumentalisée par le pouvoir. L’engagement était d’autant plus fort, la collaboration avec les ordres d’État d’autant plus forte, que la peur déniée était grande. La première proposition est donc de créer des espaces où la peur peut se dire, être nommée, analysée, sans être immédiatement convertie en action coercitive.
  • Protéger structurellement le débat contradictoire. La tribune de Mucchielli rappelait déjà que la science a pour condition sine qua non la transparence, le pluralisme et le débat contradictoire. Il ne suffisait pas de le dire ; il fallait des garde-fous institutionnels pour garantir qu’aucun pouvoir, sanitaire, politique ou économique, ne puisse monopoliser la vérité. Ces garde-fous n’existaient pas. Ils n’existent toujours pas. Construisons-les.
  • Remettre les règles sur le métier. Comme je l’ai proposé dans Politique et numérique : la cascade des règles, les bonnes pratiques développées par la communauté des développeurs web pour maîtriser la complexité des CSS (surcouches, documentation systématique, limitation des niveaux de cascade, revue régulière du code) constituent peut-être un modèle transposable à la gouvernance de nos systèmes sociaux numérisés. Non pas pour abolir la cascade, mais pour en conserver la maîtrise. Si dans un système de cascade de règles on œuvre à tout le temps remettre les règles sur le métier, les clarifier, les documenter, alors la démocratie, la clarté, le sens peuvent exister.
  • Respecter ceux qui nous choquent. C’est la condition même de la démocratie. On ne construit pas une société juste en excluant ceux qui pensent différemment, qu’ils soient « antivax » ou « d’extrême droite ». Lutter pour la démocratie, ce n’est pas lutter contre des catégories de personnes. C’est créer les conditions d’un dialogue où chacun est reconnu dans sa dignité, même quand ses idées nous répugnent, ou nous angoissent au plus haut point.
  • Cultiver la présence et l’esprit critique. L’esprit critique a un coût social considérable, particulièrement en période de crise. Celui qui questionne est perçu comme un traître. Mais l’esprit critique est la condition de la liberté et de la démocratie. Il doit s’exercer partout, y compris et surtout sur les évidences, sur ce que « tout le monde sait ». Car c’est là que se nichent les pires aveuglements. La pensée critique, c’est questionner de l’extérieur des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement sont des voies que je trouve privilégiées, car elles sont dans le pas de côté ludique.

La peur et l’amour

Il y a, dans cette histoire, quelque chose qui dépasse la politique et la science. Quelque chose qui touche à l’intime le plus profond. La peur est une émotion qui nous coupe de l’amour. Elle nous coupe des autres et de nous-mêmes. Là où la peur gouverne, l’amour n’a plus de place. Et sans lui, nous sommes capables du pire : de la délation, de l’exclusion, du mépris de l’autre, de la violence tranquille de celui qui « obéit aux ordres ».

La période Covid nous a montré la fragilité de nos démocraties face à la manipulation de l’information et à l’instrumentalisation de la peur. Mais elle nous a montré aussi, par la négative, ce à quoi nous tenons vraiment : la liberté de penser, la dignité de chacun, le droit de questionner, le lien avec l’autre.

Et si nous commencions par nous pardonner mutuellement nos égarements, pour construire ensemble un avenir où la peur ne serait plus le moteur de nos choix collectifs ? Non pas en tendant l’autre joue, ni en s’opposant les uns aux autres, mais en créant ensemble les conditions d’une vigilance démocratique permanente. La réhabilitation des voix dissidentes ne doit pas être une simple inversion des rôles où les censeurs d’hier deviennent les censurés de demain. Elle doit être l’occasion de repenser en profondeur notre rapport à l’information, à la science et au débat démocratique.

Car si l’histoire nous enseigne une chose, c’est que le pouvoir corrompt, surtout ceux qui sont du « bon côté », et que seule la vigilance citoyenne peut préserver nos libertés fondamentales. Cette vigilance commence par un acte simple et radical : oser avoir peur, oser le dire, et refuser qu’on retourne cette peur contre nous.

Références

  • Agamben, Giorgio, Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, 1995.
  • Becker, Howard, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Métailié, 1985 [1963].
  • Éditions Marco Pietteur, « Effets secondaires vaccin Covid-19 : du déni à l’aveu », blog.editionsmarcopietteur.com, 3 février 2026.
  • Ellul, Jacques, Propagandes, Armand Colin, 1962.
  • Foucault, Michel, Surveiller et punir, Gallimard, 1975.
  • Labourdette, Benoît, « Politique et numérique : la cascade des règles », benoitlabourdette.com, janvier 2026.
  • Lévinas, Emmanuel, Totalité et infini, Martinus Nijhoff, 1961.
  • Mucchielli, Laurent et al., « Covid-19 : nous ne voulons plus être gouvernés par la peur », Le Parisien, 10 septembre 2020.
  • Mucchielli, Laurent, Défendre la démocratie, une sociologie engagée, éd. Marco Pietteur, 2023.
  • Ricœur, Paul, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990.
  • Serna, Pierre, L’Extrême Centre ou le poison français : 1789-2019, Champ Vallon, 2019.
  • Stiegler, Barbara, De la démocratie en pandémie, Gallimard (Tracts), 2021.
  • Weil, Simone, L’Enracinement, Gallimard, 1949.

Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation

Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.


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