Comment faire œuvre de liberté ?

21 janvier 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Face à l’érosion des libertés associatives, repenser la liberté comme pratique collective et transgressive devient une nécessité démocratique urgente.

La République française porte sur les frontons de ses bâtiments publics trois mots : Liberté, Égalité, Fraternité. Ces principes, toujours défendus dans le discours officiel, méritent pourtant d’être interrogés dans leur effectivité. Je souhaite ici aborder l’exercice de la liberté, qui n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire, un exercice uniquement individuel, mais aussi et surtout un exercice collectif. La liberté associative en constitue une expression majeure, et c’est à partir d’une lecture de l’article de Jean-Baptiste Jobard paru dans la revue Juris associations (novembre 2025) que je développerai mon propre point de vue.

La liberté, telle que je l’entends, est éminemment collective et profondément politique. Elle peut être, du fait de l’évolution législative, sévèrement réprimée par le pouvoir en place. Les mots affichés aux frontons des établissements publics se trouvent ainsi pervertis par les dispositifs juridiques qui prétendent les défendre.

La liberté d’association n’est pas la liberté associative

L’article de Jean-Baptiste Jobard établit une distinction fondamentale entre deux notions trop souvent confondues. La « liberté d’association » renvoie, depuis la loi de 1901, au droit de créer une association sans autorisation préalable. Les « libertés associatives », en revanche, décrivent la possibilité effective de faire vivre une association une fois celle-ci créée. Cette distinction n’est pas qu’académique : elle touche au cœur même de notre conception de la démocratie.

Ces libertés associatives s’apparentent à ce que l’article 21 de la Déclaration universelle des droits de l’homme consacre comme « le droit pour toute personne de prendre part à la direction des affaires publiques ». Il ne suffit pas de donner naissance à une association : encore faut-il lui permettre d’agir, de concrétiser ses intentions, de se développer. Cela suppose une série de droits fondamentaux qui sont autant de conditions d’exercice de la démocratie : droit de réunion, droit de manifestation, droit de création artistique, droit d’expression.

C’est précisément là que le bât blesse aujourd’hui en France. Ambroise Croizat qualifiait le droit d’association de « conquis social », fruit de décennies de luttes indissociables du processus de construction de notre édifice républicain. Ce conquis est aujourd’hui menacé, non dans sa lettre mais dans son esprit.

La liberté comme transgression

Ce qui me semble essentiel aujourd’hui, c’est d’envisager la liberté dans sa dimension transgressive. La liberté n’est pas un état stable qu’on posséderait une fois pour toutes ; c’est une éthique, une valeur, une démarche en perpétuelle recréation. Elle implique un questionnement permanent de ce qui est établi, de ce qui se présente comme allant de soi.

bell hooks, dans son ouvrage Apprendre à transgresser (1994), développe cette idée avec une force particulière. Pour elle, l’éducation, et j’ajouterais, toute pratique de la liberté, est un « acte de transgression » qui permet de dépasser les frontières établies. « Quand l’éducation est la pratique de la liberté, écrit-elle, les étudiant·es ne sont pas les seul·es à être appelé·es à partager, à confesser. La pédagogie engagée ne cherche pas simplement à donner du pouvoir aux étudiant·es. Toute classe qui emploie un modèle holistique d’apprentissage sera aussi un lieu où les enseignant·es grandissent et sont enrichi·es par le processus. » Cette réciprocité dans la transgression me paraît constitutive de toute pratique authentique de la liberté.

Quels que soient les dispositifs législatifs, l’espace de liberté comporte toujours une dimension transgressive, une dimension de risque social. C’est là qu’on sent, en soi, si l’on est en train de faire usage de sa liberté ou non. Je ne dis pas qu’il faut transgresser absolument, pour le plaisir de transgresser. Mais la liberté véritable implique d’accepter le risque qu’elle comporte.

Le paradoxe du risque

Il faut bien sûr mesurer le risque. Il ne s’agit pas de donner le bâton pour se faire battre en permanence. Mais, et c’est un point essentiel, quand on prend le risque, on affirme quelque chose. Paradoxalement, on donne moins le bâton pour se faire battre que lorsqu’on ne se risque pas.

J’ai pu l’observer à de nombreuses reprises : quand on accepte de se laisser embarquer dans le pouvoir d’autrui, quand on se soumet par anticipation, on se fragilise, on n’existe pas face à l’autre, et le résultat est qu’on se fait de plus en plus malmener. La soumission préventive n’offre aucune protection ; elle invite au contraire à davantage de domination. On l’a bien vu avec la soumission de la majorité du secteur culturel français aux ordres arbitraires et incohérents de l’État sur les fermetures des lieux culturels ; cette acceptation a posé les bases d’une fragilisation extrême, que l’on voit à l’œuvre aujourd’hui.

Pour pouvoir prendre les risques, il faut savoir pourquoi on les prend et pourquoi on a envie de défendre la liberté. Car il y a de plus en plus de personnes qui se disent qu’une vie sans liberté est peut-être plus tranquille qu’une vie avec liberté. Ce renoncement mérite d’être analysé.

La servitude volontaire, hier et aujourd’hui

Étienne de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire (1576), posait déjà cette question troublante : pourquoi les humains acceptent-ils de servir ? « Ils servent si bien, écrivait-il, qu’à les voir on dirait non pas qu’ils ont perdu leur liberté, mais gagné leur servitude. » La Boétie montre que la tyrannie ne se maintient pas par la seule force, mais par le consentement de celles et ceux qui la subissent, par l’habitude de la soumission qui finit par sembler naturelle.

Cette analyse trouve une actualité saisissante dans certaines sociétés contemporaines. La Chine offre un exemple paradigmatique d’un système d’autocensure généralisée où, pour vivre tranquille, les personnes choisissent de vivre cachées, et même cachées à elles-mêmes, pour éviter d’être stigmatisées. Cette intériorisation de la surveillance correspond précisément à ce que Michel Foucault analysait comme la « société disciplinaire » : le pouvoir n’est plus centralisé et localisable, il devient diffus et opère en réseau sous la forme de micropouvoirs qui passent par les corps et l’autosurveillance.

L’article de Jobard montre que cette logique est à l’œuvre en France même, notamment à travers le contrat d’engagement républicain (CER) instauré par la loi du 24 août 2021. Ce contrat, qui n’a de contrat que le nom comme le rappelait le Haut-Conseil à la vie associative, fonctionne moins comme un outil juridique que comme un instrument de pression : il est « très majoritairement brandi comme une menace suffisant à justifier des sanctions ». Chaque personne, se sentant surveillée, devient surveillante à son tour.

Pourquoi être libre ?

Mais pourquoi, au fond, vouloir être libre ? La liberté est le symbole le plus précieux de l’exercice de la vie elle-même. C’est d’ailleurs pour cette raison que la privation de liberté constitue la peine que l’on inflige aux personnes condamnées, qu’il s’agisse de délits ou de crimes. Cette universalité de la sanction dit quelque chose de fondamental : la liberté est notre bien le plus précieux.

Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne (1958), établissait que la liberté politique n’est pas un attribut de l’individu isolé mais une qualité de l’espace public, du « monde commun » que les humains construisent ensemble. Sans cet espace d’apparition où chacun·e peut agir et parler, la liberté n’existe pas véritablement. C’est pourquoi les attaques contre les libertés associatives sont des attaques contre la possibilité même de la politique.

La liberté vaut la peine qu’on en prenne le risque. Non pas le risque gratuit, mais le risque assumé de qui sait ce qu’iel défend et pourquoi iel le défend. Cette conviction doit être argumentée, documentée, partagée, c’est le sens de cet article.

L’érosion contemporaine des libertés associatives

La loi du 24 août 2021 « confortant le respect des principes de la République » marque une rupture profonde avec la logique qui prévalait depuis 1901. Jean-Baptiste Jobard identifie trois articles particulièrement problématiques qui font basculer les associations de l’ère de la confiance à celle de la défiance :

  • L’article 1er impose une obligation de neutralité politique, sans définir cette notion, aux organismes passant contrat avec la commande publique.
  • L’article 16 étend les possibilités de dissolution administrative en cas « d’agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens », alors qu’en droit pénal, la notion de violence contre des biens n’existe pas. Depuis 2017, trente-sept dissolutions ont été prononcées, soit autant que depuis la présidence du général de Gaulle.
  • L’article 12, enfin, instaure le contrat d’engagement républicain dont les termes vagues (« inciter », « cautionner », « trouble à l’ordre public ») ouvrent de larges marges d’interprétation aux autorités administratives.

Avant même ces évolutions juridiques, l’affaiblissement des associations s’observait dans la transformation de leurs ressources : baisse des financements publics, « prestarisation » des services. Comme le note avec justesse Jobard, « il est plus difficile quand on est prestataire d’être protestataire ». Les attaques contre les libertés associatives prolongent ainsi le processus de marchandisation et d’instrumentalisation du monde associatif.

Résister par le droit et la vigilance

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », écrivait Hölderlin. Face à ces menaces, les associations apprennent à répliquer sur le terrain même du droit. Elles développent des « stratégies de contentieux stratégiques » et de création de jurisprudence. L’Union fédérale d’intervention des structures culturelles (UFISC) a ainsi intitulé l’une de ses rencontres : « Les droits humains fondamentaux : une zone à défendre ! »

Cette résistance passe aussi par le renforcement des observatoires citoyens : Observatoire des libertés associatives, de la liberté de création, des libertés syndicales, des entraves faites à la presse, des libertés académiques. Ces vigies, pour la plupart créées récemment, restent à mieux relier entre elles pour constituer un réseau de vigilance démocratique.

Dans un contexte où les tentations autoritaires sont prégnantes, les acteurs et actrices associatifs du mouvement social intègrent une grammaire juridique au langage classique des luttes. Cette double compétence, politique et juridique, me semble indispensable pour défendre effectivement la liberté. Non pas la liberté comme slogan, mais la liberté comme pratique collective, transgressive, risquée, c’est-à-dire vivante.

Faire œuvre de liberté, c’est accepter que la liberté ne soit jamais acquise, qu’elle doive toujours être reconquise, repensée, réinventée. C’est comprendre que la liberté individuelle n’existe pleinement que dans son articulation au collectif, que l’espace privé de la conscience libre suppose l’espace public de l’action commune. C’est, enfin, assumer le risque inhérent à toute pratique authentique de la liberté, non par goût de la provocation, mais par refus de la servitude volontaire qui guette quiconque renonce à exercer sa part de souveraineté sur les affaires communes.

Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation

Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.


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