Conscience politique et bonne conscience politique

24 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Que valent nos valeurs morales à l’épreuve du réel ? Entre conviction profonde et conformisme rassurant, comment distinguer l’engagement authentique de l’illusion du bien ? Qu’est-ce qui sépare celles et ceux qui risquent pour leurs idées de celles et ceux qui suivent ?

La distinction fondamentale

La distinction entre une conscience politique et une bonne conscience politique s’impose d’emblée à l’esprit. La conscience politique constitue un ancrage profond en soi-même : elle se manifeste par la capacité d’assumer un risque social pour défendre ses convictions. La bonne conscience politique, à l’inverse, traduit un attachement à des discours rassurants qui permettent de se sentir intégré·e à une communauté protectrice, procurant l’illusion d’être du côté du bien par pur conformisme social. Au sein d’un même camp politique, des personnes défendant apparemment les mêmes idées peuvent ainsi coexister : certaines prennent des risques pour leurs convictions, d’autres se conforment pour éviter tout danger.

La bonne conscience politique entretient chez ses adeptes l’illusion d’incarner le bien, alors qu’iels ne font que s’aligner sur un pouvoir, qui n’est d’ailleurs pas nécessairement dominant. Prenons l’exemple d’un étudiant ou d’une étudiante évoluant dans une université majoritairement orientée à gauche : il ou elle défendra naturellement des idées de gauche, voire militera activement, dans le but de s’intégrer à cet espace social. Il se peut même qu’inconsciemment, ou parfois consciemment, cette personne soit intimement persuadée de posséder une authentique conscience politique, sans percevoir qu’iel baigne en réalité dans la bonne conscience politique.

L’épreuve des situations critiques

C’est ici que le sujet révèle toute sa richesse. Car il ne s’agit pas d’opposer simplement les bons et les bonnes aux méchant·es. Une complexité considérable se dissimule derrière cette apparente dichotomie. La véritable nature de la conscience politique se dévoile dans les situations critiques, lorsque la cohérence avec ses idées exige de prendre un risque social, lorsqu’on bascule soudainement du côté de la résistance face à un pouvoir oppressif plutôt que de rester dans son sillage.

C’est dans ces moments que la nature profonde se révèle au-delà des discours, à travers les actes. Celles et ceux qui échouent à cette épreuve ne deviennent pas pour autant des monstres : iels révèlent simplement leur soumission au conformisme social, qui peut effectivement les conduire à participer au pire alors qu’on les croyait exemplaires. Inversement, des personnes qu’on jugeait dépourvues de conscience politique peuvent se révéler, dans l’action, bien plus authentiquement politisé·es que celles et ceux qui proclamaient haut et fort leur engagement avant de retourner leur veste face à l’adversité.

Il serait tentant de condamner sévèrement celles et ceux qui cultivent cette bonne conscience politique conformiste, sachant qu’iels peuvent, par obéissance, participer aux pires crimes en toute bonne conscience, et souvent en toute inconscience. Iels n’ont même pas conscience du caractère potentiellement monstrueux ou dictatorial de ce qu’iels suivent, persuadé·es qu’iels œuvrent pour le bien. Au nom de ce bien supposé, l’être humain se montre capable du pire, car ce bien lui garantit son appartenance à l’espace social que représente pour lui le pouvoir.

On pourrait qualifier cette bonne conscience politique de lâcheté, de collaboration, d’opportunisme, ou encore, suivant Hannah Arendt, de « banalité du mal », autant de qualificatifs justes dans leur essence. Mais gardons-nous d’être trop sévères envers ces bourreaux et bourrelles en puissance : demain, peut-être serons-nous nous-mêmes, en toute inconscience, dans cette bonne conscience en croyant incarner la vraie conscience. Dans une situation difficile, nous pourrions même ne pas avoir conscience de notre propre « retournement de veste ». Nous pouvons être intimement convaincu·es de notre engagement politique authentique alors même que nous nageons dans la bonne conscience la plus vile.

Les basculements révélateurs

Considérons le cas d’Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil, artiste a priori éminemment engagée dans la politique de gauche, qui s’est révélée être une collaboratrice zélée de la politique sécuritaire macroniste durant la crise du Covid, alors qu’on la croyait défenseuse des libertés. Ou encore Noam Chomsky, activiste politique majeur qui a tant enseigné aux révolté·es, auteur·ice de travaux sur la fabrique du consentement, et qui, durant cette même crise, s’est fait le défenseur des mesures sanitaires autoritaires. Il est devenu victime du phénomène qu’il avait pourtant si précisément documenté : l’obtention de son consentement, persuadé que ces idées étaient les siennes alors qu’elles lui avaient été, si j’ose dire, inoculées par le système de domination capitaliste qui s’est finalement retourné contre lui.

Louis-Ferdinand Céline, auteur du Voyage au bout de la nuit, monument de la littérature mondiale et manifeste pacifiste d’une force inégalée, est devenu plus tard un suppôt du nazisme et de l’antisémitisme. La tentation est grande de déboulonner complètement ces idoles dont la conscience politique authentique semble s’être évaporée. Mais la réalité est bien plus nuancée.

Les écrits de Noam Chomsky antérieurs à sa récente bascule demeurent essentiels, formateurs et vrais. L’homme a peut-être perdu certaines facultés avec l’âge, mais cela n’invalide pas les qualités qui nous ont tant enrichi·es. Le Chomsky du présent est passé à la bonne conscience politique, mais les écrits du Chomsky du passé offrent une véritable conscience politique inspirante.

De même pour Ariane Mnouchkine : certains de ses spectacles d’avant la crise sanitaire, car il est devenu difficile d’y croire après, ont constitué pour certaines et certains des chocs esthétiques et politiques très formateurs. Ils ont même peut-être participé à construire l’esprit critique qui permet aujourd’hui de percevoir son propre basculement, quel paradoxe !

À l’inverse, des personnes apparemment peu engagées ou peu préoccupées du bien commun, n’ayant jamais manifesté d’expression de conscience politique, peuvent en temps de crise se retrouver à prendre des risques sociaux considérables pour défendre leur éthique, qui se révèle être un véritable engagement politique. Je pense à ce médecin de ma connaissance, nullement militant politique, qui durant la période Covid s’est retrouvé, presque malgré lui, à établir de faux certificats de vaccination pour permettre à ses patients qui refusaient de se faire injecter un produit expérimental aux effets incertains, de conserver leur emploi et leur place dans l’espace social, leur redonnant leur droit à la liberté, qui était pendant la période confisqué par un État corrompu. Pris sur le fait, il a dû affronter de très importantes difficultés. Son engagement s’est révélé dans les actes, dévoilant une dimension de son être, des capacités de prise de risque au nom de valeurs ancrées, qu’il ignorait lui-même.

La complexité humaine et le chemin de la conscience

Ainsi, chaque personne peut osciller entre conscience et bonne conscience sans toujours en avoir pleinement conscience elle-même. C’est seulement au pied du mur, face aux situations exigeant des actes, que se révèle sa nature, mais sa nature présente uniquement, car un même individu peut, selon son cheminement personnel et les contextes, être parfois du côté du bien et parfois du côté du mal. L’image d’Épinal du nazi qui exécute cruellement des milliers d’innocents puis rentre chez lui choyer tendrement ses enfants illustre cette dualité. Cet homme a certainement commis ces crimes par bonne conscience et conformisme vital, même si une jouissance morbide a pu s’y mêler. Mais c’est avant tout la bonne conscience qui a présidé à ses actes, ce qui ne l’empêchait pas d’être par ailleurs et pleinement un individu sain et bienveillant au sein de sa famille. Il n’était pas un monstre tout le temps, et cela lui était rendu possible, du fait de sa bonne conscience. Quand il fut accusé de ses crimes, rendu coupable d’obéissance, il ne pouvait pas le comprendre, car il avait fait ce qu’on lui ordonnait, et se pensait du coup du côté de la probité. C’est très troublant, et pourtant vrai, la compréhenison de ce phénomène doit tout à Hanna Harendt, qui a risqué, elle aussi, sa réputation pour défendre ces idées, à une époque il fallait considérer tous les anciens nazis comme des monstres et surtout pas comme autre chose.

Durant la crise Covid, on a pu voir des anarchistes ou des militantes d’extrême gauche se muer en avant-gardistes de la condamnation des non-vacciné·es. Iels les ont dénoncé·es, déshumanisé·es, voué·es à la destruction, en contradiction absolue avec leurs valeurs proclamées d’humanisme, de démocratie, de liberté, d’égalité et de fraternité. Plus étonnant encore : après la crise, ces mêmes personnes ont pu redevenir tolérantes, ouvertes, humaines et bienveillantes.

Cette perspective est troublante, et il ne s’agit nullement de tout pardonner à tout le monde. Mais peut-être faut-il éviter de figer les rôles et d’essentialiser une personne à une seule de ses facettes. Cette tolérance envers la bonne conscience, c’est-à-dire envers ce qu’il y a de pire, pourrait paradoxalement être le signe d’une authentique conscience politique : l’absence du besoin de dénigrer l’autre, l’absence du besoin de se rattacher à une communauté excluante pour rester ancré·e en soi-même, avec ses propres idées, dans le respect de la dignité de celles et ceux qui peuvent changer d’avis, catégorie à laquelle nous appartenons peut-être nous-mêmes sans le savoir sur certains sujets.

Nous aimerions que les autres nous autorisent nos erreurs, nous pardonnent nos fautes, nous aident à en prendre conscience et à grandir plutôt que de nous bannir au premier faux pas. C’est précisément cela, la solidarité. C’est précisément cela, la fraternité. La conscience politique, c’est peut-être aussi prendre le risque de respecter celle ou celui qu’il serait plus facile de haïr, tandis que la bonne conscience se complait dans le rejet rassurant.

La clé pour progresser sur cette question réside sans doute dans la rencontre authentique avec l’autre : croiser son regard, lui serrer la main, établir un dialogue, écouter celle ou celui qui nous apparaît comme antagoniste. Le ou la connaître, l’écouter et lui proposer de nous écouter dans le respect mutuel. C’est peut-être ainsi que nous sortons de la bonne conscience formatée pour entrer dans une conscience personnelle en perpétuel cheminement.

Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation

Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.


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