De l’absence guerrière

1er septembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La guerre est l’abdication de notre humanité, le pacifisme sa plus haute affirmation. Entre l’absence à soi qu’impose la violence et la présence à l’autre qu’exige la paix, se joue à mon sens le destin éthique de l’humanité.

La guerre comme déni de l’humanité

L’instrumentalisation politique de la logique guerrière

La guerre et la logique guerrière sont mobilisées à des endroits où on ne devrait jamais les rencontrer. La guerre implique un conflit qui ne s’envisage que dans le rapport de force. La violence devient alors la justification de la destruction de l’autre, qui est la seule voie envisagée pour régler le conflit. La guerre représente une exception aux droits fondamentaux ; elle permet tous les abus. C’est pourquoi elle est de plus en plus souvent invoquée, car elle confère tout à coup un pouvoir presque absolu au·à la chef·fe. Et de plus en guerre, on doit l’obéissance aveugle aux ordres du·de la chef·fe.

On sait que toute critique de l’obéissance en temps de guerre est sévèrement réprimée, car considérée comme contraire aux intérêts, qui sont alors portés uniquement par les personnes dirigeantes, mais plus par les citoyen·ne·s. Ce que l’exception au droit que l’état guerrier permet, c’est précisément tous les abus de pouvoir. La guerre facilite dangereusement la criminalisation de celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec le·la chef·fe, annulant de façon exceptionnelle les principes démocratiques pour les remplacer par des principes autoritaires.

Un exemple particulièrement honteux d’utilisation du concept de guerre fut sa mobilisation dans le cadre de l’épidémie du Covid-19 par le gouvernement français. Cette rhétorique guerrière a permis des décisions autoritaires non discutées, fondamentalement antidémocratiques, dont il est évident qu’elles étaient liées à des conflits d’intérêts et non au bénéfice des citoyen·ne·s. Mais toutes ces décisions, du fait de l’état d’exception guerrier, sont protégées par le secret défense pendant 50 à 100 ans. Ainsi, les responsables de la gestion absolument déplorable de cette crise seront mort·e·s et enterré·e·s depuis bien longtemps lorsqu’on pourra enfin faire la lumière sur la vérité de la gestion.

L’absence à soi et à l’autre comme condition de la guerre

Pour pouvoir faire la guerre, il faut être absent·e à soi et à l’autre. Il faut sortir de l’empathie. Il faut pouvoir accepter que l’autre n’est qu’un·e ennemi·e déshumanisé·e, qu’il est justifié de tuer. À mon humble avis, le non-respect de la vie de l’autre va de pair avec un non-respect de sa propre vie, philosophiquement parlant. Je m’explique :

  • Il est insupportable de tuer un autre, à part pour des êtres comme les psychopathes qui ont des désordres mentaux qui les mettent hors du sentiment empathique pour les autres.
  • Certes, en chaque être humain il y a une petite part de psychopathie, mais elle est bien moindre que la part d’empathie.
  • Ainsi, pour faire la guerre, il faut s’absenter à l’empathie pour soi et pour les autres. Il faut construire un déni d’empathie. C’est-à-dire devenir absent·e. Entrer dans le simulacre. Sortir de la vie.

On sait bien que dans la plupart des guerres sanguinaires, les meurtrier·ère·s ou les héro·ïne·s, comme on choisit de les nommer, pour pouvoir supporter leurs actes ignobles, doivent s’absenter, sortir de la vie, et pour ce faire ils et elles emploient très souvent des drogues dures comme la méthamphétamine (Pervitine) employée de façon si généralisée dans l’Allemagne nazie par exemple. Ou alors il faut être complètement lavé du cerveau pour se croire animé·e d’une mission nationale ou divine, et ne plus voir l’être humain en face comme relevant du régime de l’humanité (pour ce faire, on nomme ses opposant·e·s « animaux », « barbares », etc.).

Les séquelles indélébiles de la violence

On sait à quel point les personnes qui reviennent de la guerre n’en guérissent jamais, car elles y ont laissé leur humanité. Elle est enterrée là-bas avec les morts. Si ces personnes redevenaient présentes à elles-mêmes et aux autres, elles ne pourraient pas supporter de vivre, tout simplement, ou alors avec un immense travail de réélaboration psychique, notamment grâce à la psychanalyse, qui me semble bien adaptée à ce type de situation post-traumatique, mais cela peut être discuté bien sûr.

La guerre donc fait du mal aux personnes qui en sont les victimes ainsi qu’à celles qui en sont les bourreaux. À mon sens, philosophiquement, la guerre, ou plutôt la culture de la guerre, c’est-à-dire la justification de la guerre, est le mal incarné et précisément l’inverse de ce que l’humanité devrait cultiver.

Le pacifisme comme philosophie de la présence

La non-violence : une force supérieure à la violence

Le pacifisme, c’est-à-dire le refus de la guerre, son refus absolu tel qu’il a pu être porté par Gandhi par exemple, est à mon sens le plus haut niveau de présence car c’est une présence à l’humanité plus grande que la violence. Comme l’affirmait Gandhi en 1935 :

L’État représente la violence sous une forme concentrée et organisée. L’individu a une âme, mais comme l’État est une machine sans âme, il ne peut jamais être sevré de la violence à laquelle il doit son existence même.

Face à cette violence institutionnalisée, la non-violence représente une force morale supérieure.

Le fait de ne pas répondre à la violence par la violence est en réalité la plus grande force qui puisse être déployée car elle prouve aux personnes violentes qu’en face d’elles il y a quelqu’un·e qui, malgré la guerre, reste présent·e, qui se situe au-dessus de leur absence, qui inspire donc la grandeur humaniste, et qui l’affirme, même au cœur des pires violences légitimées par des institutions malades, dirigées par des humain·e·s absent·e·s, drogué·e·s, perdu·e·s, violent·e·s, guerrier·ère·s.

Cette philosophie de la non-violence, que Gandhi appelait Satyagraha, « une résistance déterminée mais non violente au mal », n’est pas une passivité mais une action consciente et courageuse. Gandhi lui-même précisait : « La victoire obtenue par la violence équivaut à une défaite, car elle est momentanée ». Gandhi s’est d’ailleurs nourri des écrits d’Henri-David Thoreau pour soutenir son mouvement, la « résistance déterminée mais non violente au mal », la désobéissance civile (1849), une résistance active et pacifique aux lois injustes, bref un refus de coopérer avec le mal, sans recourir à la violence. Cette perspective rejoint aussi la pensée de Léon Tolstoï qui, dans Le Royaume de Dieu est en vous (1893), prônait la non-violence comme vecteur de changement social.

L’éthique de l’altérité comme fondement du pacifisme

C’est pourquoi, à mon sens, la guerre n’a pas de sens et ne peut pas avoir de sens. Le seul sens humain, c’est le pacifisme. Dans ma vision du monde, c’est la seule force véritable. C’est évidemment infiniment plus difficile, plus exigeant d’être pacifique que d’être guerrier·ère.

Cette exigence éthique trouve un écho profond dans la philosophie d’Emmanuel Levinas, pour qui « le visage de l’autre me fait face et me dit : ’Tu ne tueras pas’ » (1961). Cette interdiction n’est pas une simple règle morale, mais la reconnaissance de l’altérité absolue de l’autre, qui « m’oblige et justifie mon existence ». Le visage de l’autre, dans sa vulnérabilité même, constitue un appel éthique qui précède toute décision rationnelle.

Levinas enseigne que « l’éthique est la philosophie première », et que notre responsabilité envers autrui est infinie et asymétrique. Cette responsabilité ne dépend pas de la réciprocité : je dois répondre de l’autre même s’il ou si elle ne répond pas de moi. C’est précisément cette asymétrie qui fonde la possibilité d’une paix véritable, car elle brise le cycle de la violence réciproque.

Pacifisme et lucidité : répondre sans réagir

Mais qui dit pacifique ne dit pas naïf·ve, car on associe bien souvent les deux, comme si une personne réaliste ne pouvait qu’être guerrière. C’est comme dans les entreprises où on nous dit qu’il faut « dégraisser », donc on devient inhumain·e pour des raisons financières. Est-ce défendable ? Fort heureusement non, car ce qui fait la beauté de qui nous sommes, qui nous distingue d’une pensée mécanique du monde, c’est précisément notre irréductibilité, notre grandeur plus essentielle, la valeur de notre vie plus importante que l’existence d’une organisation par exemple.

Ce qui est naïf, c’est de croire que la guerre peut aider l’humanité. La guerre entraîne toujours l’humanité dans les plus grands abîmes moraux et spirituels. Ce n’est jamais un espace où l’humain grandit : il s’avilit, il meurt. Même les personnes qui restent vivantes sont devenues absentes, c’est-à-dire mortes à elles-mêmes. Est-ce cela que l’on souhaite cultiver pour un monde meilleur ? N’y a-t-il pas des façons d’envisager le monde et la vie plus profondes, plus engagées en termes humanistes que cette superficialité brutale, ces pratiques destructrices inconscientes de tous les dégâts qu’elles vont produire, de toute la misère qu’elles vont semer ?

La pratique du pacifisme comme transformation de soi et du monde

Agir plutôt que réagir : la voie de la construction

Lorsqu’on est pacifiste, on sait qu’on a des ennemi·e·s et on sait aussi qu’on doit œuvrer à la paix. Cela ne consiste en aucun cas à se laisser malmener sans réagir. Mais alors, me direz-vous, c’est bien une attitude guerrière ? Et bien non, car ce qui est guerrier c’est de réagir, c’est à dire action-réaction, œil pour œil, dent pour dent. Cela, c’est la logique guerrière.

Dans la logique pacifiste, face à l’action, à une agression subie par exemple, il s’agit d’agir et non pas de réagir. Agir, c’est prendre en compte la réalité et se reconstruire avec, se fortifier avec cette nouvelle réalité. Faire la guerre, c’est au fond être dans le déni d’une réalité, de la réalité du possible de la paix. Alors qu’être pacifiste, c’est se mettre face à la réalité d’un·e ennemi·e malade de sa haine et c’est œuvrer en soi à être plus grand·e que la haine, à rester humain·e malgré la haine autour.

Cette distinction entre action et réaction rejoint la pensée de Gandhi sur le Satyagraha, qui n’est pas une simple résistance passive mais une force active de transformation. Comme il l’expliquait :

La recherche de la vérité ne devait admettre qu’aucune violence ne soit infligée à un·e adversaire, mais qu’il ou elle doit sortir de l’erreur par la patience et la sympathie.

La responsabilité individuelle comme fondement du changement collectif
Si nous réussissons cet effort magistral de toujours revenir à notre responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes comme ultime responsabilité vis-à-vis des autres, dans le fait de cultiver notre propre humanité pour qu’elle puisse infuser autour, nous allons çà et là semer des graines de paix.

Je reprends l’exemple de l’agression : si quelqu’un·e nous agresse, renforçons-nous, soyons rapides à fuir, à éviter, soyons beaucoup plus agiles. Connaissons l’ennemi·e pour nous mettre en capacité non pas de le dominer comme le préconise Sun Tzu dans L’Art de la guerre (Ve Siècle avant J.-C.), mais pour nous renforcer par la conscience de ses stratégies, de ses volontés malveillantes.

Le pacifisme au cœur de la guerre : l’ultime présence
Ainsi, au cœur d’une guerre, lorsqu’on est pacifiste, on ne va pas fuir, on va grandir. Et même au cœur de la pire des guerres, on peut semer des graines de paix. Bien sûr, la guerre est beaucoup plus facile que le pacifisme, et sans doute que la majorité des êtres humains iront toujours de prime abord plutôt vers la guerre que vers la paix car ces personnes sont trop absentes à elles-mêmes et croient que la destruction de l’autre leur permettra de régler leurs problèmes, alors que la destruction de l’autre ne fera que les enfoncer plus profondément dans leurs problèmes, et à jamais, pour elles-mêmes et eux-mêmes et aussi pour leurs descendant·e·s. Toutes les guerres le montrent. Mais la plupart n’ont pas la capacité de percevoir plus loin que leur réaction à l’agression.

Par contre, quelques-un·e·s font autrement. Ce n’est pas qu’ils et elles apprennent à se défendre, ils et elles apprennent à se construire, à se renforcer dans leur spiritualité, à ne jamais entrer dans les conflits mais à toujours écouter, et même les pires choses. Pourquoi ? Car une personne en guerre contre vous, c’est-à-dire absente à elle-même, si elle rencontre quelqu’un·e qui la considère comme une personne, c’est-à-dire qui la respecte et l’écoute malgré l’animosité, c’est une valeur de la présence qui se rouvre, c’est une possibilité de présence qui se fait jour dans le lien, c’est une énergie de paix qui circule, car la personne se sent respectée, considérée comme une personne car écoutée, et elle peut ainsi aussi considérer la personne qui l’écoute comme une personne. Cela peut sembler modeste, ridicule même face aux enjeux, mais le pouvoir de transformation de l’écoute, son pouvoir de donner la vie est en fait immense.

Le pacifisme comme acte de vie

Seule la paix a le pouvoir de donner la vie, et le pacifisme a le pouvoir de donner la vie. La guerre ne donne que la mort. C’est pourquoi il n’y a pas à mon sens de combat plus exigeant, plus difficile, plus spirituel que le pacifisme. Le pacifisme toujours et sans condition.

Le pacifisme, c’est la lucidité humaniste. La guerre, c’est le déni de la vie. La guerre précipite tout dans l’abîme. Le pacifisme ouvre toujours vers la vie.

Cette philosophie radicale du pacifisme n’est pas une utopie naïve mais une exigence éthique absolue. Elle reconnaît la réalité de la violence tout en refusant de s’y soumettre. Elle transforme la vulnérabilité en force, la présence à l’autre en résistance. Oui la rhétorique guerrière envahit tous les espaces de la vie sociale et politique, alors affirmer le pacifisme comme seule voie véritablement humaine n’est pas seulement un choix philosophique, c’est un acte de résistance spirituelle et politique, une affirmation de ce qu’il y a de plus précieux en nous, notre capacité à reconnaître en l’autre non pas un·e ennemi·e à détruire, mais un visage qui nous appelle à la responsabilité et à la paix.

Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation

Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.


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