Le mépris n’est pas un accident du système culturel, il en est le carburant. Ce que François Dubet analyse à l’échelle de la société, je l’ai vécu dès l’enfance dans ma chair d’enfant d’artistes modestes.
Dès les années 1970, enfant dans une famille où la culture était survalorisée comme marqueur d’ascension sociale et symbolique, je ressentais un malaise persistant à la lecture de Télérama. Cette revue, présente dans notre foyer modeste mais riche en capital culturel, me renvoyait constamment à mon illégitimité. Mes parents, premières personnes de leur lignée à accéder au monde culturel, étaient en demande permanente de reconnaissance. Cette quête, je l’ai héritée sans l’avoir choisie.
Ce que je vivais alors, sans avoir les mots pour le nommer, relevait de ce qu’Axel Honneth appelle une « blessure morale ». Dans La Lutte pour la reconnaissance (1992), le philosophe montre que le mépris atteint le rapport pratique à soi : confiance en soi, respect de soi, estime de soi. L’expérience du mépris, écrit-il, « ouvre dans la personnalité une sorte de brèche psychique par laquelle s’introduisent des émotions négatives, comme la honte ou la colère ». Cette brèche, je l’ai portée des décennies.
J’étais passionné·e par le cinéma, le théâtre, la littérature. Je voulais écrire, créer des films. Mais chaque page de ces revues culturelles me hurlait que je n’étais pas à ma place. Le système de domination intrinsèque à la pensée du secteur culturel me renvoyait des messages qui ne me ressemblaient pas. Je n’avais pas envie d’être un·e dominant·e. Je ne tirais aucune jouissance à avoir du pouvoir sur les autres. Je sentais la perversité intrinsèque du système, le biais fondamental qui transformait un espace supposé d’émancipation en machine à produire de l’humiliation.
François Dubet, dans Le Mépris (2025), éclaire ce phénomène avec une grande précision. Il montre comment, dans une société où l’individu est sommé d’être responsable de son destin, chaque inégalité devient un ressenti personnel, « insidieusement corrosif ». Le mépris n’est plus seulement l’affaire des personnes discriminées : il se généralise, se fragmente, se multiplie. « Petites inégalités et petits mépris fleurissent », écrit-il. Chacun·e est tour à tour méprisé·e et méprisant·e. C’est exactement ce que j’ai vécu : le secteur culturel, qui prétend émanciper, distribue en réalité des assignations de places dans une hiérarchie symbolique impitoyable.
La sociologie du mépris : quand Dubet et Honneth se rencontrent
Pour comprendre ce que j’ai vécu, il faut croiser deux traditions intellectuelles. D’un côté, la théorie critique d’Axel Honneth, qui place la reconnaissance au cœur du social. De l’autre, la sociologie des inégalités de François Dubet, attentive aux transformations contemporaines du ressenti de l’injustice. Ces deux approches convergent sur un point essentiel : le mépris n’est pas un épiphénomène, il est structurant.
Honneth distingue trois formes de reconnaissance (l’amour, le droit, la solidarité) auxquelles correspondent trois formes de mépris : l’atteinte physique, l’exclusion juridique, l’humiliation sociale. C’est cette dernière qui est à l’œuvre dans le secteur culturel. L’humiliation sociale atteint « l’honneur » et la « dignité » de l’individu en lui déniant toute valeur dans la division sociale du travail symbolique. Elle produit ce que Honneth nomme une « phénoménologie des blessures morales » : honte, colère, repli sur soi.
Dubet prolonge cette analyse en montrant comment, dans la société contemporaine, le mépris s’est individualisé. Là où la société industrielle produisait des conflits de classes relativement lisibles, l’épuisement de ce modèle a fragmenté les expériences d’injustice. Chacun·e se sent singulièrement méprisé·e. Cette transformation est capitale pour comprendre mon vécu : je ne me sentais pas victime d’une domination de classe clairement identifiable, mais d’une multitude de micro-agressions symboliques qui me renvoyaient à mon indignité.
Pierre Bourdieu avait déjà montré, dans La Distinction (1979), que « le goût culturel n’est jamais neutre, il est toujours un instrument de classification sociale qui distingue les légitimes des illégitimes ». Mais Dubet va plus loin : il montre que cette classification ne produit plus seulement de l’exclusion, elle produit du ressentiment généralisé. « Lorsque les citoyens et citoyennes se disent méprisés par le système, la démocratie est menacée par le ressentiment et la dénonciation de coupables. » Le secteur culturel, loin d’être un rempart contre cette dérive, en est malheureusement l’un des foyers les plus actifs.
Jeune adulte, j’ai découvert que le malaise ressenti devant Télérama était structurel au secteur tout entier. À l’université, mes camarades rêvaient du Festival de Cannes. Quand ils et elles me racontaient les systèmes de passe-droits, les hiérarchies sociales, les fêtes auxquelles il fallait absolument être présent·e, leurs démarches de soumission pour obtenir le sésame de la grande salle, ce qu’ils et elles décrivaient comme l’alpha et l’oméga de leurs rêves ressemblait pour moi à la description d’un enfer.
Ce système de domination s’exerçait sur les corps eux-mêmes. Pour « monter les marches », les hommes devaient porter un smoking standardisé. Sans smoking, pas d’entrée. Cette contrainte vestimentaire, apparemment anodine, révèle la nature profonde du dispositif : il ne s’agit pas de célébrer le cinéma, mais de signifier l’appartenance à une caste. L’ethnologue Mary Douglas a montré comment les rituels de pureté servent toujours à tracer des frontières entre le pur et l’impur, le légitime et l’illégitime. Le Festival de Cannes est un rituel de purification sociale déguisé en célébration artistique.
Sur les tournages, la domination était encore plus brutale. Les récits de mes ami·es jeunes professionnel·les décrivaient un système hiérarchique d’une violence inouïe. Il fallait commencer stagiaire régie, puis assistant·e, puis régisseur·euse, des années de couleuvres avalées. La personne en charge de l’image (le chef opérateur ou la cheffe opératrice), par exemple, était systématiquement quelqu’un d’imbuvable, de colérique, à qui tout le monde devait obéir. Cette violence n’était pas un dysfonctionnement : elle était légitimée par le système dans ses modalités mêmes d’organisation.
Les violences sexistes et sexuelles révélées depuis MeToo ne sont que la partie émergée de cet iceberg. Elles ne peuvent avoir lieu que parce qu’elles sont autorisées par un système plus vaste de domination. Le sexisme n’est pas une anomalie du milieu du cinéma : il est cohérent avec l’ensemble des rapports de pouvoir qui le structurent. On ne peut pas déconstruire l’un sans déconstruire l’autre. Cette analyse, je l’ai formulée bien avant MeToo, parce que je la vivais dans ma chair depuis l’enfance.
Récemment, une soirée dans un centre dramatique national m’a donné à voir la même logique à l’œuvre dans le théâtre public. Dès l’entrée, on fouille les sacs. Ce geste, présenté comme une nécessité sécuritaire, est en réalité un simulacre : un regard vite fait, un sac entrouvert. Quelqu’un qui aurait véritablement l’intention de nuire ne serait pas arrêté·e par cette inspection de façade. Alors pourquoi la maintenir ? Parce qu’elle institue un récit muet : celui de notre dangerosité potentielle.
Ce que je nomme la « théâtralisation de la défiance » est le processus par lequel les dispositifs d’accueil des lieux culturels mettent en scène une suspicion systématique à l’égard des personnes qu’ils prétendent servir. Erving Goffman, dans La Mise en scène de la vie quotidienne (1959), a montré que nos interactions sont des performances ritualisées. Le théâtre, au sens sociologique, commence bien avant la scène : il est dans l’agencement spatial, dans les gestes des personnes qui nous accueillent, dans les mots prononcés ou tus.
Le paradoxe est cruel : au McDonald’s d’à côté, on entre librement, mais dans le lieu culturel subventionné par l’argent public, on est traité·e en suspect·e. Cette comparaison, qui peut sembler provocatrice, révèle la vérité, inconfortable, que les institutions culturelles, qui se présentent comme des espaces de tolérance et d’ouverture, produisent souvent, par leurs dispositifs concrets, exactement l’inverse de leurs discours. Une collègue, officière des arts et des lettres, habitant depuis vingt ans dans la ville, m’a confié qu’elle n’osait pas entrer dans ce théâtre. Elle avait « la boule au ventre », peur d’être jugée, de ne pas être « assez intelligente » pour avoir le droit d’y entrer.
Ce témoignage illustre parfaitement la thèse de Dubet : le mépris ne touche pas seulement les personnes « discriminées » évidentes. Il atteint des individus au sein de tous les groupes, qui se sentent « dédaignés, ignorés, regardés de haut ». La fragmentation du mépris fait que même les personnes disposant de toutes les ressources culturelles peuvent se sentir illégitimes. C’est la marque d’un système profondément pathologique, au sens où Honneth définit les « pathologies sociales » : des perturbations qui réduisent ou détruisent les conditions d’une vie réussie.
Nommer ce que j’ai vécu me permet aujourd’hui de mesurer les préjudices subis (et pourtant je suis un homme, blanc qui plus est, donc on pourrait me renvoyer que je n’ai pas à me plaindre) :
Peut-on faire autrement ? Toute mon expérience me dit que oui. Dès ma jeunesse, j’ai organisé des projections où les films en Super 8 avaient la même légitimité que les films en 35 mm, où les documentaires côtoyaient les fictions, où les films de femmes étaient aussi nombreux que les films d’hommes. Je voulais créer des espaces « hors du système de domination ». C’était possible, et cela produisait une qualité de rencontre incomparable.
La Convention de Faro sur la valeur du patrimoine culturel pour la société (2005), ratifiée par la France en 2023, ouvre une voie. Elle affirme le droit de chacun·e à participer à la vie culturelle de son choix et reconnaît que les citoyens et citoyennes créent du patrimoine par leurs pratiques quotidiennes. Cette vision implique un renversement complet : passer d’une logique de « démocratisation culturelle », descendante, normative, porteuse d’un jugement implicite sur ce que les gens devraient aimer, à une logique de « démocratie culturelle », horizontale, participative, reconnaissant la légitimité de chaque personne.
Jean-Michel Lucas, théoricien des droits culturels, a nommé « arrogance culturelle » la conviction que certains savent ce qui est bon pour les autres. Cette arrogance est au cœur du système de mépris que j’ai décrit. La déconstruire suppose d’abandonner la posture du « sachant » pour adopter celle du médiateur ou de la médiatrice, de la personne qui facilite les échanges plutôt que de les diriger. Les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016) ont inscrit les droits culturels dans le droit français. Il reste à les mettre véritablement en œuvre.
Concrètement, cela signifie repenser les dispositifs d’accueil des lieux culturels : supprimer les fouilles inutiles, former les personnels à une posture de confiance, diversifier les programmations en dialogue avec les habitantes et habitants, abandonner les discours de légitimation par les pairs au profit de discours en dialogue avec les citoyens et citoyennes. Cela signifie aussi questionner les méthodes de travail dans le secteur : déconstruire les hiérarchies brutales, refuser la légitimation de la domination au nom de l’excellence artistique, créer des espaces où la reconnaissance est la règle.
Dubet termine son livre par une question : « Comment trouver à cette colère d’autres expressions culturelles et politiques ? » Ma réponse est que le secteur culturel lui-même doit se transformer. Il ne peut pas prétendre être un espace d’émancipation s’il continue à produire du mépris. La vraie différence n’est pas entre démocratisation et démocratie culturelle comme deux politiques concurrentes. Elle est entre un pouvoir qui s’exerce sur les autres, pouvoir de domination déshumanisant, et un pouvoir qui s’exerce sur soi et enrichit les autres. C’est ce second pouvoir qui devrait être au cœur de tout projet culturel financé par l’argent public.
En écrivant ce texte, je prends le risque de l’intime. Mais comme le montre Honneth, c’est dans l’expérience vécue du mépris que se révèle la dimension morale des luttes sociales. Mon histoire personnelle n’est pas une anecdote : elle est le symptôme d’un dysfonctionnement systémique. Des milliers d’autres personnes, moins équipées pour l’analyser, vivent la même chose. Certaines se replient dans le ressentiment. D’autres adhèrent aux discours qui dénoncent les « élites » sans proposer d’alternative. D’autres encore, comme ma collègue devant le théâtre, renoncent simplement à entrer.
La démocratie suppose la confiance en l’autre, le pari de l’humanité partagée. Le mépris produit l’inverse : le repli, la suspicion, la défiance, terreau fertile pour tous les autoritarismes. Le secteur culturel, s’il veut être fidèle à sa mission républicaine, doit cesser de produire ce qu’il prétend combattre. Il doit passer d’une culture de la domination à une culture de la reconnaissance. C’est à cette condition qu’il pourra enfin tenir la promesse qu’il n’a que trop peu tenue : être un espace d’émancipation plutôt qu’un instrument de mépris.
Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation
Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.