Une pensée peut se transmettre de deux manières. Dans la première, une personne énonce ses idées depuis une position haute, et celles et ceux qui les reçoivent, même quand ces idées ont de la valeur, sont placés en situation d’être dominés, leur liberté entamée. Dans la seconde, ces mêmes personnes deviennent libres d’enrichir les idées et d’y contribuer, ce qui en fait naître de bien plus grandes et de bien plus utiles au bien commun. J’appelle ces deux régimes l’intelligence dominatrice et l’intelligence démocratique. La première n’est pas dénuée d’intelligence, mais elle la borne. La seconde la déploie. C’est cet enjeu que je veux nommer, car il décide de qui a le droit de penser, et de tout ce qu’un groupe se prive de découvrir quand quelques-uns pensent à la place des autres.
Il y a deux manières de faire circuler une pensée entre les êtres humains. La première la fait descendre de qui sait vers celles et ceux qui écoutent. La seconde la fait s’élaborer entre toutes les personnes présentes. J’appelle la première une intelligence dominatrice et la seconde une intelligence démocratique. Ce qui les sépare n’est pas la qualité des idées, qui peut être grande dans les deux cas, mais ce qu’il advient de la liberté de qui reçoit, et par suite ce que le groupe se trouve en mesure de penser. Je ne cherche pas à disqualifier ce qui s’est pensé dans le régime dominateur, qui a produit des œuvres d’une grande portée. Je cherche à le situer politiquement, à montrer ce qu’il coûte et ce qu’il laisse de côté, car ce coût ne se dit presque jamais.
Dans le régime dominateur, une idée s’impose parce que celui qui l’énonce occupe une position qui la garantit. Le titre, la chaire, la réputation, la maîtrise visible de la matière fondent l’autorité de ce qui est dit. On reconnaît une pensée à la hauteur de qui la tient. La France en offre une version particulière, presque caricaturale. Des personnes très âgées, qui ont publié des dizaines de livres et fait toute une œuvre, citent encore le concours qu’elles ont réussi et l’école où elles sont entrées à vingt ans. Une vie entière de travail pèse moins que ce diplôme de jeunesse. La légitimité reste accrochée à un acte d’institution initial, comme si la pensée tenait sa valeur d’un sceau apposé une fois pour toutes, et non de ce qu’elle a depuis cherché et trouvé. Le plus important n’est pas là pourtant. Il est dans ce qui arrive à la personne qui écoute. Même quand l’idée reçue est juste et belle, elle la reçoit d’en bas, comme quelque chose qu’elle n’a pas le droit de discuter d’égale à égal, et cette position la diminue. Sa liberté de penser est entamée au moment même où on lui transmet un savoir. C’est le prix caché de ce régime, et il est lourd, car une intelligence qui se reçoit en se soumettant ne se déploie pas.
Dans le régime démocratique, une idée vaut par ce qu’elle ouvre. Une parole est bonne si elle permet, à qui l’entend, de prendre la sienne, de reprendre l’idée, de la contester, de l’enrichir. Les personnes qui n’étaient que destinataires deviennent contributrices. Et c’est là que se produit le fait décisif : quand chacun peut apporter, la pensée commune va bien plus loin que ce qu’aurait trouvé le plus brillant des esprits isolés. Le régime dominateur compte sur quelques têtes et laisse les autres au repos. Le régime démocratique fait travailler tout un groupe, et ce qu’il bâtit n’a pas la même ampleur. La démocratie n’est donc pas seulement plus juste, elle est plus intelligente, et ce qu’elle fait naître profite davantage au bien commun.
Encore faut-il savoir s’y prendre, et c’est ici que tout se complique. Nous sommes si peu formés à cette intelligence démocratique, elle est si rare dans nos manières de faire, que le plus souvent nous ne savons pas la mettre en œuvre. Rien n’est moins spontané. On peut avoir la meilleure volonté du monde, vouloir sincèrement ouvrir un espace d’intelligence collective, et n’obtenir qu’un simulacre, faute de méthode. Beaucoup croient le faire et ne le font pas, parce que la chose ne s’improvise pas et qu’elle ne tient pas du miracle. C’est pour cette raison que j’expérimente des dispositifs, patiemment, depuis des années. Et chaque fois que j’en vois l’effet, je suis surpris, alors que cela devrait me sembler normal. Cette surprise répétée est elle-même le signe de notre déshabitude : nous avons tellement intégré que penser se fait d’en haut que la fécondité du partage nous étonne encore.
Voici ce que j’observe, depuis des années que j’anime des séances d’intelligence collective. Quand on met une personne en position de légitimité, quand on lui montre qu’on lui fait confiance, elle déploie des capacités sans commune mesure avec ce qu’elle se serait crue capable de produire. La confiance n’accompagne pas la pensée, elle la rend possible. Une personne qu’on tient pour incapable se vit comme incapable, et elle le devient, non par défaut de moyens mais par défaut d’autorisation.
C’est pourquoi la démocratie ne se réduit pas à une question de justice, à une façon convenable de répartir le droit à la parole. Elle change la qualité même de ce qui se pense. Un dispositif qui légitime les personnes obtient une profondeur, un ancrage, une solidité de la pensée que le dispositif dominateur n’atteint pas, parce que ce dernier laisse la plupart des intelligences à l’état de réserve inutilisée. La démocratie ne vaut donc pas seulement comme exigence morale. Elle pense mieux, pourvu qu’on sache en réunir les conditions.
Je le vois tout le temps dans mon travail. Quand je fais créer des personnes que j’ai d’abord mises en confiance, elles réalisent des choses magnifiques. J’ai accompagné des milliers de créations, par des milliers de gens, et le constat ne varie pas. Dans les formations professionnelles que j’anime, dès que j’ouvre de vrais espaces de contribution, où les participantes et les participants partent de leurs propres idées et où je les mets en confiance pour les creuser vraiment, ils et elles apportent des choses précieuses. Cela va souvent plus loin que ce que j’aurais trouvé seul. Je ne dis pas cela pour me rabaisser, j’ai mon expertise, mais mon travail consiste justement à autoriser les autres à déployer la leur.
Je peux entrouvrir la fenêtre sur ce que j’ai appris, à travers mes propres méthodes. Ce sont les miennes, il en existe sûrement d’autres, et je ne prétends pas détenir la solution. Voici simplement comment je m’y prends. Je fais d’abord parler les gens et je note leurs mots, en carte mentale projetée sous leurs yeux. Voir sa parole transcrite et rendue visible change le rapport qu’on a avec elle. Ce que j’ai dit comptait, puisque c’est noté. Une fois le cadre posé ensemble, et la confiance installée dans ce que chacun a à apporter, j’invite les participants à écrire, à contribuer par un outil numérique très simple, au même moment, tous logés à la même enseigne. Beaucoup s’en étonnent, ils croyaient avoir jusqu’à la semaine suivante. C’est cette vivacité même qui les autorise à oser, parce que la difficulté est partagée et que personne ne surplombe les autres. Ce cadre n’est pas une technique d’animation parmi d’autres, c’est la forme concrète d’un choix sur ce qui donne sa valeur à une pensée.
Je n’ai pas inventé cette intuition. Paulo Freire opposait l’éducation qu’il appelait bancaire, où l’enseignant croit pouvoir déposer un savoir dans des têtes traitées comme des récipients vides, à une éducation où le maître et l’élève deviennent l’un pour l’autre maître et élève. Sa formule tient en une phrase : « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde. » La connaissance n’y descend pas d’un sachant vers un ignorant, elle se fabrique entre des personnes qui prennent ensemble le réel pour objet. John Dewey, qui l’avait précédé et inspiré, voyait dans la démocratie non pas une forme de gouvernement mais une enquête menée en commun, une expérimentation continue où le public retrouve un pouvoir et des compétences que la complexité de l’époque tend à lui retirer. Il remarquait que les conceptions forgées par les esprits les plus doués tournent court dès qu’on les élabore loin de l’expérience qu’elles prétendent dire. La pensée qui se coupe de celles et ceux dont elle parle perd en justesse ce qu’elle gagne en surplomb. C’est ce que j’observe à petite échelle, dans les groupes que j’accompagne.
Jacques Rancière a poussé l’analyse plus loin encore, et plus radicalement. Dans Le maître ignorant, il montre que le geste d’expliquer, qui passe pour le comble de la générosité pédagogique, est en réalité le ressort de la domination intellectuelle. « Il y a abrutissement, écrit-il, là où une intelligence est subordonnée à une autre intelligence. » L’explicateur n’est pas le mauvais maître, il est d’autant plus efficace qu’il est savant et de bonne foi, car en expliquant il signifie à l’autre qu’il ne comprendrait pas sans lui, et l’installe dans la dépendance. Chacun de nous l’a éprouvé. Quelqu’un nous explique une chose, nous n’y comprenons rien, nous nous croyons bêtes. Puis un jour nous saisissons cette chose par nous-mêmes, et la voilà plus simple que tout ce qu’on s’épuisait à nous en dire. Ce qui faisait obstacle, c’était l’explication, qui imposait un mode de pensée étranger au nôtre. Car chacun pense à sa manière, et au lieu de nous enrichir mutuellement de ces manières différentes, le maître explicateur nous enferme dans la sienne. Rancière oppose à cela l’égalité des intelligences, le pari que la même intelligence est à l’œuvre chez tous.
Patrick Geddes, biologiste et urbaniste écossais mort en 1932, avait pris pour devise Vivendo discimus, on n’apprend qu’en vivant. Devenu aveugle plusieurs semaines au Mexique, privé du microscope qui était son outil, il s’était mis dans le noir à relier ses pensées par des feuilles pliées en cases qu’il appelait ses Thinking Machines, et que nous nommerions aujourd’hui des cartes mentales. La privation d’un sens l’avait conduit à une forme de pensée qui n’isole plus les objets mais les fait voisiner. Il a fait de cette intuition toute une méthode. Sa Tour d’observation d’Édimbourg fonctionnait moins comme un musée où l’on contemple que comme un laboratoire où la population ordinaire apprenait à voir sa propre ville pour pouvoir agir sur elle et prendre part à son gouvernement. De 1887 à 1903, ses Summer Meetings rassemblaient chaque été, autour de sujets à la lisière de l’art et de la science, des poètes, des botanistes, des artistes et des linguistes, mais aussi toute personne que cela intéressait. Geddes ne diffusait pas un savoir vers des ignorants. Il fabriquait les conditions où chacun devenait capable de penser et de transformer son milieu.
Cette pensée a directement nourri Cerisy. Le château de Cerisy-la-Salle, en Normandie, abrite depuis les années cinquante un centre culturel international où se tiennent chaque été des colloques de plusieurs jours, des rencontres résidentielles qui réunissent chercheurs, écrivains et artistes autour d’un thème. Ces colloques prolongent les Décades de Pontigny, fondées par Paul Desjardins, dont Cerisy est l’héritier direct. Or Desjardins avait rencontré Geddes dans les années 1890 et participé à ses rencontres d’Édimbourg. Les travaux d’historiens établissent que les Summer Meetings écossaises ont servi de modèle aux Décades. Desjardins avait aussi fondé une École de la commune culture où l’on apprenait par le contact du réel, sans cours ni professeurs professants, avec des jeunes gens venus de métiers différents. Tim Ingold, anthropologue d’Aberdeen, en Écosse comme Geddes, défend aujourd’hui la même idée dans L’anthropologie comme éducation. Il l’intitule « contre la transmission » : éduquer n’est pas verser de l’information d’un esprit plein dans un esprit vide, c’est apprendre à porter attention au monde et à entrer en correspondance avec lui et avec les autres. On n’apprend pas en recevant, on apprend en s’accordant à ce qui nous entoure. L’intention démocratique est là, indéniable, et elle vient de Geddes. Pourtant les deux hommes n’ont pas placé le curseur au même endroit. Geddes ouvrait ses étés à toute personne et faisait de l’observation du milieu un outil d’émancipation sociale. Desjardins réunissait pour dix jours l’élite intellectuelle de l’Europe, et les témoins le décrivent dirigeant les entretiens avec une autorité discrète, orientant les débats par des interventions mesurées. Le même geste d’ouverture peut donc rester gouverné depuis un centre. La générosité du cadre n’empêche pas le surplomb de subsister, et la liberté qu’un animateur accorde aux autres reste une liberté concédée tant qu’il garde la main sur ce qui peut se dire et sur ce qui vaut.
Geddes apporte autre chose encore, que Bruno Latour a élaboré bien plus tard. Sa triade Lieu, Travail, Gens, où il avait remplacé la famille par les gens d’un lieu, et qui structurait ses machines à penser, plaçait déjà l’humain dans un tissu de relations dont le milieu fait partie. Latour a poussé cette idée jusqu’à compter parmi les acteurs d’une situation les non-humains, les objets, les fleuves, les dispositifs, tout ce qui produit un effet sans avoir d’intention. Penser démocratiquement ne consiste pas seulement à faire parler toutes les personnes présentes. C’est cartographier les forces réelles qui composent une situation, et accepter que le commun se construise au lieu de se décréter depuis une position qui surplomberait le réseau. La pensée démocratique est en ce sens une pensée du milieu, qui se sait prise dans ce qu’elle décrit plutôt que posée au-dessus.
C’est cette ligne de partage qui m’intéresse. Geddes, Desjardins et Latour ont tous cherché à sortir la pensée des chaires et à la replacer dans le tissu des relations vivantes. Certains ont poussé plus loin que d’autres vers l’effacement de leur propre position. La question que leur exemple me laisse vaut pour quiconque anime un collectif, moi compris. Jusqu’où suis-je prêt à renoncer à la place d’où ma parole tirerait son autorité ?
Reste à comprendre pourquoi cette intelligence démocratique n’est pas seulement reçue comme étrange, mais comme une menace, par celles et ceux qui vivent dans le régime dominateur. La raison tient à la place qu’occupe la parole dans ce régime. Y prendre la parole est le signe et le privilège de qui domine. Les autres écoutent, et ne sont pas réputés fondés à parler. On leur concède bien de poser des questions, et c’est le rituel de toute conférence : l’exposé d’abord, puis les questions auxquelles la personne qui sait apporte ses réponses. Mais cet échange même repose tout entier sur l’asymétrie. La figure experte est sur le devant de la scène, on l’interroge, elle tranche. Que quelqu’un, dans la salle, ose au lieu d’une question une véritable contribution, et le voilà mal vu, pour qui se prend-il ? Dans cette grammaire tacite, ne pas dominer, c’est se ranger du côté de celles et ceux qui se taisent, donc renoncer à la parole.
Quand quelqu’un prend pourtant la parole sans dominer, et qu’il le fait en laissant vraiment la place aux autres, il introduit une figure que la grammaire ne prévoit pas. Il parle, mais sans occuper la position d’où l’on est censé parler. Il ne propose pas une thèse de plus dans le débat, à laquelle on pourrait répondre par une autre thèse. Il rend visible la règle elle-même, celle qui voulait que la parole soit réservée à ceux qui sont au-dessus. Et une règle, tant qu’elle reste tacite, gouverne sans qu’on la discute. La rendre visible, c’est déjà l’ébranler.
J’ai vu l’envers de cette scène. Dans une rencontre où elle ne connaissait pas bien le contexte, une universitaire habituée à faire cours est intervenue comme devant des étudiants, sur un ton qui nous prenait de haut. Ce qu’elle avançait était contestable, et certains l’ont contesté. Mais elle, dans son cadre habituel, n’avait pas à argumenter, sa place suffisait à faire passer ses propos. Cette fois la place ne portait plus rien, parce que le contexte n’était pas celui qu’elle croyait, et son discours, privé de l’estrade qui le soutenait d’ordinaire, est apparu pour ce qu’il était, peu profond et peu étayé. Sa parole ne tenait que par la domination. Hors d’elle, elle ne tenait plus.
J’ai éprouvé l’autre versant à mes dépens. Il m’est arrivé d’entrer dans un lieu où ne circulaient que des paroles dominatrices, et d’y prendre la parole autrement, sans chercher à m’imposer, en proposant et en ouvrant à d’autres. La personne qui dirigeait le lieu n’a pas supporté que je parle ainsi. Non pas à cause de ce que je disais, qui plaisait à beaucoup, mais à cause de la manière. Ma façon de prendre la parole sans dominer remettait en cause le ressort même de son pouvoir. Tant que la parole reste le privilège de quelques-uns, celui qui en tient les clés garde son autorité. Quelqu’un qui parle pour ouvrir à tous lui retire cette autorité sans même le viser.
Voici pourquoi cela atteint les dominants au point le plus sensible. Leur autorité repose moins sur la qualité de leurs idées que sur leur position. Si l’on peut penser avec finesse sans cette position, sans estrade et sans surplomb, alors la position cesse d’être la source de la valeur. Ce qui les légitimait se révèle accessoire. Quelqu’un qui dominerait à son tour ne les inquiéterait pas vraiment, car il resterait lisible dans leur monde, il proposerait une relève, on pourrait se ranger derrière lui comme derrière un nouveau pouvoir. Celui qui refuse de dominer ne propose aucune relève. Il ne prend pas leur place, il retire à cette place sa raison d’être. C’est une dépossession plus radicale qu’une rivalité, et elle se vit comme une violence, alors même que la pensée démocratique ne cherche nullement à les abattre. Son but est d’ouvrir la parole, pas de renverser quelqu’un. Mais ouvrir la parole à tous suffit à défaire un ordre qui reposait sur sa rareté. Le danger ne vient d’aucune intention hostile, il naît du seul effet d’un déplacement, et cet effet est d’autant plus dur à encaisser pour celles et ceux dont l’identité s’est confondue avec la fonction.
Walter Benjamin a décrit ce mécanisme dans un autre domaine, celui de l’art, et son texte sur L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique éclaire le nôtre. L’œuvre unique, disait-il, possède une aura, un prestige tenant à sa présence singulière, à son inscription dans un lieu et un rituel. Or cette aura n’est pas innocente : elle place le public en position de dévotion devant un objet sacré, et cette posture est politiquement une posture de domination, héritée du culte. Lorsque l’œuvre se reproduit, par la photographie ou le cinéma, elle perd cette aura, et c’est précisément ce que Benjamin tient pour une libération. Privée de son halo sacré, l’œuvre devient accessible, elle entre dans les mains de tous, les masses cessent d’être tenues à distance et deviennent actives. On cite très souvent Benjamin à contresens, pour pleurer la perte de l’aura comme la fin d’un art authentique galvaudé par la reproduction. Il dit l’exact inverse. L’aura était le nom du surplomb, et sa perte est une émancipation. Cette inversion de son propos est un bel exemple de la manière dont une pensée se fait récupérer par le camp même qu’elle visait.
Je sais d’où je tiens cette conviction. J’ai mis très longtemps à me sentir légitime intellectuellement, parce que je ne me légitime pas par la domination, et que dans le régime dominateur celui qui ne domine pas n’est pas reconnu comme pensant. Il m’a fallu animer un nombre considérable de formations, non pas dans une posture de domination mais dans un souci de rendre les autres capables, avant d’oser ma propre parole. C’est en mettant ainsi ma logique non dominatrice à l’épreuve, en ménageant aux personnes présentes une vraie place pour contribuer, que j’en ai vu l’effet. Cela n’ôtait rien à mon expertise, au contraire : mon expertise est précisément de savoir réunir les conditions de confiance qui permettent à chacun, comme je l’ai décrit plus haut, d’enrichir puissamment l’intelligence commune. Ce retard tenait donc moins à un manque de capacité qu’à un refus, celui de chercher ma légitimité là où on me proposait de la prendre, dans le surplomb.
Ma difficulté n’a rien d’exceptionnel, l’histoire de la pensée en est pétrie. Gaston Bachelard a été employé des postes jusqu’à la trentaine, étudiant le soir après le travail, avant de devenir l’un des grands philosophes français des sciences et de l’imagination. Sa pensée la plus libre, celle qui décrit comment l’esprit se forme en rompant avec ses propres évidences, s’est élaborée à partir d’un parcours que l’institution ne prévoyait pas. Le détour par une vie de travail, loin de l’avoir disqualifié, a peut-être nourri sa façon si concrète de penser la connaissance comme une conquête jamais acquise. Sa trajectoire dit qu’une pensée peut se construire ailleurs que dans les voies prévues pour elle, et que le temps mis à se faire reconnaître n’est pas une mesure de sa valeur.
Je veux pourtant me garder d’une certitude trop confortable. Je crois œuvrer pour le bien commun, pour l’émancipation des personnes, et c’est sincère. Mais l’impression de faire le bien ne prouve pas qu’on ne domine pas. C’est même le plus souvent à l’abri de cette impression que la domination se maintient, persuadée d’être générosité. Si quelqu’un me renvoyait un jour que ma façon de faire produit, à mon insu, de la domination, je peux imaginer combien cela me serait violent à entendre, parce que cela discréditerait ce que j’ai élaboré. Personne ne se tient à l’extérieur du système qu’il décrit, et je n’y échappe pas davantage qu’un autre.
C’est pour cela que le critère ne peut pas reposer sur les intentions, qui se trompent et se rassurent. Il doit porter sur ce qui se fait et ce qui se produit. On ne mesure pas un effet invisible, on regarde ce qui a été créé, les textes écrits, les œuvres réalisées, les démarches traversées, la place qui a été donnée à chacun. Là est le signe, dans ce qui sort d’un travail mené ensemble et dans la façon dont il a été mené. Dans mes formations professionnelles, quand les gens disposent de l’espace, du temps et surtout de la légitimité que je leur accorde pour contribuer, nous produisons des documentations d’une richesse qui dépasse de loin ce que j’aurais écrit seul. Cela se voit aussitôt, c’est concret. Et lors d’un colloque récent à Cerisy, où je suis beaucoup intervenu, j’ai proposé à plusieurs reprises d’ouvrir aux contributions de chacun et de se donner le droit de tout discuter, non pour prendre le pouvoir sur l’autre, mais pour se laisser entamer et enrichir par sa pensée. C’est là, dans ce qui s’élabore quand chacun se sent autorisé à apporter, que se reconnaît une intelligence démocratique. Une idée se juge au regard de la dignité de l’autre, une pratique au regard de ce qu’elle permet de faire naître chez celles et ceux qu’elle touche. Une pensée de domination peut être brillante, mais elle reste pauvre de tout ce qu’elle empêche les autres d’apporter, tandis qu’une pensée d’émancipation accueille l’intelligence de tous et va, pour cette raison, plus loin. Ce qui les sépare se joue dans la place d’où elles parlent et dans ce qu’elles laissent advenir. Tenir cette distinction donne de quoi choisir, à chaque dispositif qu’on met en place, lequel des deux régimes on nourrit, et c’est cela qui m’importe, bien plus que de régler un compte. C’est de là, et non d’un surplomb, que je voudrais continuer à penser et à parler.
Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation
Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.