Face aux discours masculinistes, une partie de l’engagement féministe se fixe sur la censure et la punition. Ces réponses visent l’effet le plus visible du patriarcat, non ses causes, et empruntent à la domination ses propres armes, le surplomb et la peur. Je propose le concept de « lutte mimétique » pour nommer ce mécanisme, et pour déplacer l’énergie militante vers le seul terrain où le fond se travaille, celui de l’éducation.
« Il faudrait les faire taire »
« Il faudrait les faire taire. » Une amie très engagée dans le féminisme me disait récemment sa colère contre les masculinistes, et d’abord contre le fait que leurs discours circulent librement sur les réseaux sociaux. Dans son élan, elle imaginait qu’on les censure, qu’on les emprisonne même. Sa raison était que leur parole est dangereuse, qu’elle peut convaincre et enrôler, comme on dit de l’extrême droite que lui donner la parole, c’est la laisser se répandre.
Je comprends cette colère, et je partage le constat sur l’ignominie de la plupart de ces discours. Mais je lui répondais que les discours masculinistes ne sont pas, à mon sens, la cause d’un problème, ils en sont l’effet. Les violences sexistes et sexuelles n’ont pas attendu les masculinistes pour être massives ; elles étaient taboues, on ne pouvait pas en parler. Aujourd’hui, des paroles masculinistes décomplexées circulent sur les réseaux sociaux, et des paroles féministes y circulent tout autant. Ce qui a changé, c’est d’abord que des violences qui se commettaient dans le silence sont désormais dites, nommées et contestées publiquement.
En poursuivant la discussion, nous avons vu se dégager ce qui la mettait vraiment en mouvement : ces discours la choquent, et c’est parce qu’ils la choquent qu’elle veut qu’ils n’existent plus. C’est de cette colère que je voudrais partir, non pour la juger, mais pour comprendre ce qu’elle fait à l’engagement qui la porte.
Le masculinisme, extrémisme du patriarcat ordinaire
Le masculinisme désigne un mouvement de riposte antiféministe, qui affirme que les hommes seraient en crise, victimes des femmes et du féminisme, et qu’il faudrait restaurer leur pouvoir. Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, qui l’ont étudié de près dans Le mouvement masculiniste au Québec (2008), le décrivent comme un contre-mouvement, c’est-à-dire une réaction organisée à un mouvement d’émancipation. Raewyn Connell, avec le concept de « masculinité hégémonique » (Masculinités, 1995), montre par ailleurs que chaque société valorise un modèle dominant de masculinité auquel les hommes sont sommés de se mesurer. Le masculiniste pousse ce modèle à son extrémité. Il est cohérent avec le patriarcat standard, il va simplement plus loin, et c’est pour cela qu’il recrute : les jeunes gens qui deviennent masculinistes ont été formés à la domination comme tout le monde, et ceux qui ne peuvent pas dominer par l’argent ou par le capital culturel trouvent dans la domination de genre le terrain qui leur reste. S’il n’y avait pas ce patriarcat standardisé, qui valorise la domination virile dès l’enfance, il y aurait moins de masculinistes, parce que le vivier dans lequel le masculinisme recrute, c’est la formation ordinaire des garçons.
Si le masculinisme est un effet, s’attaquer à lui comme à une cause, c’est consacrer son énergie aux petites feuilles du problème en laissant ses racines intactes. Les masculinistes sont d’ailleurs une minorité au regard du nombre d’auteurs de violences sexistes et sexuelles, dont la plupart n’ont sans doute jamais fréquenté leurs forums.
La lutte mimétique
J’ai analysé ailleurs, à propos de la période Covid, comment une communauté en crise fabrique des boucs émissaires, en m’appuyant sur René Girard. La figure du masculiniste remplit aujourd’hui, dans certains espaces militants, une fonction voisine : il est l’ennemi visible, qu’on peut mépriser et attaquer, qui symbolise le problème qu’on dénonce, et sa désignation soude le groupe qui le combat. Girard montre aussi, dans La Violence et le Sacré (1972), que les adversaires pris dans une rivalité finissent par se ressembler, au point qu’il les appelle des « doubles » : plus la lutte s’intensifie, plus chacun reproduit les gestes de l’autre, et la violence finit par rendre les rivaux semblables.
C’est ce mécanisme que je propose d’appeler la lutte mimétique : une lutte contre une domination qui, en se fixant sur la figure la plus visible et la plus méprisable de cette domination, en vient à en épouser la logique. Censurer, c’est décider qui a droit à la parole, et cette décision suppose une position de surplomb qui est celle-là même que le patriarcat occupe depuis toujours. Punir pour dissuader, c’est faire de la peur l’instrument du changement, et la peur est l’outil le plus ancien des systèmes de domination. Audre Lorde l’avait formulé : « les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître » (Sister Outsider, 1984).
J’ai proposé dans un autre article le concept de « féminisme patriarcal », pour désigner les situations où la recherche d’émancipation s’appuie sur des présupposés inconscients qui maintiennent intacte la logique de la domination. La lutte mimétique en est en quelque sorte le versant militant, celui où ces schémas intériorisés se traduisent en stratégie de combat : au lieu d’ouvrir du dialogue, de l’éducation, de la contextualisation, on fabrique un ennemi, et on lui fait la guerre avec les armes qu’il connaît le mieux.
Il faut ajouter un effet en retour, que mon amie ne voyait pas. Censurer et criminaliser les masculinistes les rendrait plus vindicatifs et plus solidaires entre eux, parce qu’ils se vivraient comme des victimes, et le récit de l’homme persécuté est le carburant même du masculinisme, qui se présente déjà comme la défense d’hommes opprimés. La censure leur fournirait la confirmation qu’ils attendent.
Des hommes punis qui ne comprennent pas leur peine
Mon amie ajoutait que la justice fonctionne très mal, que l’impunité règne, et que des peines vraiment lourdes dissuaderaient. Sur l’impunité, elle a raison, et il n’est pas normal que si peu d’auteurs de violences soient condamnés. Mais l’idée que la répression, à elle seule, ferait évoluer la culture me semble démentie par ce qu’on sait de la prison.
L’anthropologue Dorothée Dussy, dans Le berceau des dominations (2013), a mené une longue enquête auprès d’hommes incarcérés pour inceste. Aucun de ceux qu’elle interroge ne comprend sa condamnation ; tous se vivent comme victimes d’une injustice. Non qu’ils soient punis à tort : leurs actes sont gravissimes, la sanction est nécessaire, et la société a raison de les écarter pour un temps de l’espace où ils nuisent. Mais leur incompréhension dit quelque chose de notre culture. Ces hommes ont grandi dans un monde où, pour être appréciés de leur communauté et convoités, les garçons apprennent que la violence et la domination paient, et où cette domination est partout impunie, valorisée même, jusqu’au jour où certains de leurs actes franchissent une ligne que rien, dans leur formation, ne leur a rendue perceptible. De leur point de vue, la punition est incohérente, et si l’on se met à leur place, on peut comprendre qu’ils ne comprennent pas. La répression seule, sans accompagnement de la prise de conscience et sans travail sur la culture qui a produit ces actes, écarte des hommes de l’espace social pendant quelques années, puis les rend au monde inchangés, plus convaincus encore de l’injustice qui les frappe, et transmettant cette conviction autour d’eux.
Cette critique du recours au pénal comme levier principal a un nom dans la recherche féministe. Elizabeth Bernstein parle depuis 2007 de « féminisme carcéral » pour désigner les courants qui placent la judiciarisation et le durcissement des peines au centre de leurs revendications, et Gwenola Ricordeau, dans Pour elles toutes (2019), montre que ce féminisme conforte les rapports de domination qu’il prétend combattre, en s’alliant à l’institution qui les incarne le plus brutalement. Michel Foucault avait établi dans Surveiller et punir (1975) que la prison ne corrige pas, qu’elle fabrique de la récidive et de la délinquance, et Angela Davis en a tiré la conséquence abolitionniste dans La prison est-elle obsolète ? (2003).
La justice qui juge ces actes baigne d’ailleurs elle-même dans la culture patriarcale : dans ses hiérarchies internes, dans la manière dont les magistrat·es travaillent entre elles et eux, dans ses rapports aux justiciables, elle opère selon des logiques de domination. Il y a presque quelque chose d’incongru à juger des actes de domination avec des méthodes qui en relèvent. Tant qu’on en reste à cette vision, la justice ne peut pas fonctionner de façon cohérente sur ces sujets, et les logiques punitives produisent surtout de l’hypocrisie : les gens ne changent pas, et l’on se fait croire qu’on a réglé ce qu’on a seulement rendu invisible.
Le ballon au centre de la cour
La géographe Édith Maruéjouls, dans Faire je(u) égal (2022), a observé des dizaines de cours de récréation. Environ 10 % des élèves, presque tous des garçons, y occupent 80 % de l’espace, le plus souvent autour d’un ballon installé au centre, tandis que les filles, et les garçons qui ne se reconnaissent pas dans les normes viriles, sont relégués aux bords, aux déplacements utilitaires, vers les toilettes ou vers un banc. Une fille qui veut jouer au ballon n’y a pas accès. Cela se construit très tôt, et cela se construit à l’école, c’est-à-dire dans le seul lieu qui touche tous les enfants, quelles que soient les cultures familiales, y compris les enfants qui grandissent dans des familles très patriarcales. C’est là que l’action publique est possible, bien davantage que sur les réseaux sociaux.
Or l’école française, dans la manière dont elle est opérée, ne déconstruit que très peu le système patriarcal, parce qu’elle est elle-même organisée par des logiques qui lui sont cohérentes : domination adulte et obéissance à l’arbitraire, sous peine d’exclusion du corps social ; hiérarchisation par les notes, par l’orthographe, par des critères étroits qui ne tiennent pas compte de la dignité des personnes ni de ce dont elles sont riches par ailleurs. Le patriarcat est cohérent avec ces logiques ; il n’en est qu’une des formes. On ne peut pas demander l’égalité entre les femmes et les hommes à une institution qui, sur tous les autres plans de la vie, forme à la hiérarchie et à l’obéissance. Paulo Freire écrivait dans Pédagogie des opprimés (1970) que les opprimé·es « hébergent » en eux l’oppresseur : la domination ne se transmet pas seulement par celles et ceux qui l’exercent, elle se loge chez celles et ceux qui la subissent, et qui la reproduiront à leur tour, sur plus faible qu’eux. Le problème est donc éducatif, au sens le plus large du terme.
J’entends « éducatif » sans rien de condescendant. Il ne s’agit pas d’inculquer la bonne pensée aux enfants des familles jugées rétrogrades, ce qui serait encore une lutte mimétique, une contre-propagande, et qui braquerait des parents, à bon droit. Il s’agit d’organiser l’école pour que les enfants y rencontrent une autre manière de vivre ensemble que celle qu’ils connaissent déjà, dans une régulation douce et respectueuse des cultures de chacun·e. Un enfant a ce qu’il vit à la maison, ce qu’il vit entre copains, ce qu’il vit dans l’espace public, et ce qu’il vit à l’école ; si l’école se passe autrement, il dispose d’une diversité de manières de faire à partir de laquelle se faire son propre avis. C’est cela, l’esprit critique : la place qu’on a de penser par soi-même, et cette place suppose d’être confronté à une diversité culturelle réelle.
Des établissements font déjà ce travail. Édith Maruéjouls accompagne des écoles qui réaménagent leur cour après des débats avec les élèves sur la liberté et l’égalité, et les effets sur le climat scolaire sont rapides. Ce travail rejoint une longue tradition, celle des pédagogies dites nouvelles, dont beaucoup placent la question démocratique au cœur de l’école. Célestin Freinet, dès les années 1920, organisait sa classe autour du conseil coopératif, où les enfants délibèrent et décident ensemble des règles de la vie commune, apprenant l’égalité en la pratiquant plutôt qu’en l’étudiant. Cette intuition traverse aussi bien la pédagogie institutionnelle de Fernand Oury que les écoles Montessori ou les principes que Paulo Freire adressait aux opprimé·es : dans tous les cas, on tient que la manière dont l’école est organisée enseigne autant que ce qu’elle transmet, et qu’une école hiérarchique et arbitraire forme à la hiérarchie et à l’arbitraire.
Ces pédagogies sont connues, documentées, éprouvées depuis un siècle. Elles n’organisent pourtant pas le système, qui reste réceptif et hiérarchique, et elles survivent grâce à des enseignant·es qui les appliquent à leur propre initiative, souvent à contre-courant de leur institution. Jean Piaget s’était demandé pourquoi, dans Psychologie et pédagogie (1969), et sa réponse garde sa force. Les méthodes actives, écrivait-il, n’ont pas fait de grands progrès parce qu’elles sont d’un emploi bien plus difficile que les méthodes réceptives : elles demandent au maître un travail plus différencié et plus attentif, là où donner des leçons est moins fatigant et correspond à une tendance plus naturelle. Il ajoutait que le drame de la pédagogie est celui de la médecine et de toute discipline qui tient à la fois de l’art et de la science : les meilleures méthodes sont les plus difficiles. Ce n’est donc pas faute de savoir ce qui marche que l’école ne change pas, c’est que ce qui marche exige davantage, une formation plus poussée et un renoncement au confort de la transmission descendante, et que rien, dans l’organisation du système, ne soutient cet effort.
L’y inscrire demanderait un courage politique, parce que des parents en seraient dérangés, et c’est pour cela même que la douceur, la non-agression vis-à-vis des cultures familiales, n’est pas un supplément d’âme mais une condition du travail.
Se réjouir d’avoir puni
Mon amie me disait qu’il faudrait faire les deux à la fois, éduquer et censurer. Mais l’énergie militante n’est pas extensible, et les deux combats n’offrent pas les mêmes satisfactions. Il faut regarder de près la satisfaction que procure la punition, parce que c’est elle, à mon sens, qui verrouille tout le reste.
Quand on obtient qu’un homme soit condamné, quand une organisation dénonce et renvoie l’auteur de violences qu’elle abritait, on éprouve une satisfaction forte, et elle n’est pas illusoire. On a réellement agi. Cette personne, écartée, ne peut plus nuire là où elle nuisait, et l’on a le sentiment d’avoir contribué à rendre le monde un peu moins dangereux. Ce qui comble, c’est ce sentiment d’efficacité, l’impression d’avoir fait quelque chose de juste et de l’avoir fait soi-même. Et cela apaise la colère, c’est là qu’est le piège. Une fois la colère apaisée par la punition, le problème paraît réglé, alors qu’on ne l’a vu qu’à l’aune de cette colère. Le contentement remplit l’espace où le sujet culturel, plus profond, aurait dû rester ouvert. On se sent du bon côté de l’éthique, pleinement légitime, et cette légitimité même empêche de voir qu’on n’a rien travaillé du fond.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas mener ces actions, ni écarter les auteurs de violences ; il le faut. Je dis qu’il ne faut pas en éprouver de satisfaction, et que c’est un combat contre soi-même, difficile, parce que la satisfaction vient d’elle-même et qu’elle est douce. Agir, oui, mais en mettant de côté l’émotion et le contentement, pour rester capable de voir que le travail de fond reste entier. Car en punissant, on a travaillé sur l’effet, pas sur la cause.
La médecine connaît bien cette distinction. Devant une infection, je mets du désinfectant : je travaille sur l’effet, j’empêche l’aggravation, et c’est nécessaire. Mais si je ne cherche pas ce qui, dans mon terrain, a permis à l’infection de s’installer, je m’expose à la voir revenir. L’histoire de la médecine a même fait de cette tension une querelle, entre le microbe que Pasteur cherchait à combattre et le terrain dont d’autres, à sa suite, ont soutenu qu’il était l’essentiel, jusqu’à cette formule restée célèbre, d’attribution incertaine, selon laquelle « le microbe n’est rien, le terrain est tout ». La formule est excessive, et les deux plans sont réels : il faut soigner l’infection et assainir le terrain. Mais le travail sur le terrain est le plus déterminant, parce que c’est lui qui décide du nombre d’infections à venir.
Le masculiniste, l’agresseur, sont dans cette image du côté de l’infection, que la culture patriarcale rend virulente. On peut, on doit la traiter au cas par cas, écarter celui qui nuit. Mais tant qu’on n’assainit pas le terrain, c’est-à-dire tant qu’on ne transforme pas la culture qui produit la domination, dans l’école d’abord, il en reviendra toujours. bell hooks a consacré un livre entier aux hommes, La volonté de changer (2004), où elle soutient que le patriarcat mutile aussi ceux qu’il avantage, en les coupant de leur vie affective, et que le féminisme a besoin d’hommes transformés plutôt que d’hommes expulsés. Elle appelle à les aimer assez pour exiger d’eux qu’ils changent. C’est un programme sans jouissance punitive, et c’est celui qui touche au terrain. C’est dans la cour de récréation, dans l’organisation même de l’institution scolaire, que ce terrain peut commencer à changer.