Dans la culture française, l’écrit l’emporte sur la parole orale, tenue pour éphémère et moins solide. À force d’animer des groupes, j’ai vu que cette hiérarchie était fausse. La parole vive est un mode propre de pensée, qui transforme parfois plus profondément que l’écrit. Encore faut-il l’organiser, car une parole réellement partagée ne va jamais de soi : elle demande un travail de cadre, d’autorisation et de reconnaissance que je voudrais examiner ici.
Dans la culture intellectuelle française que j’ai héritée, l’écrit l’emporte sur la parole. Un texte écrit est sérieux ; une discussion orale est éphémère. Un livre fait autorité ; une conversation passe. Une pensée mise en forme par l’écriture a de la valeur ; une pensée qui se cherche en parlant est moins solide. Cette hiérarchie organise nos institutions de savoir : on ne devient pas philosophe par la parole, on le devient par les ouvrages publiés. On ne fait pas thèse par les conversations, on la fait par le manuscrit déposé.
J’ai longtemps partagé cette croyance, sans la formuler. Et puis, à force d’animer des groupes, des ateliers d’intelligence collective, des séances de pensée à plusieurs, je me suis aperçu qu’elle était fausse. La parole orale n’est pas une version dégradée de l’écrit. Elle est un mode propre de pensée, qui peut être plus transformateur que l’écrit, à condition de la prendre au sérieux. Et notre époque, qui voit revenir massivement l’oral à travers les podcasts, les visioconférences, les messages vocaux, les conversations avec des intelligences artificielles vocales, nous oblige à repenser cette hiérarchie.
John Austin, dans une série de conférences données à Harvard en 1955 et publiées de manière posthume sous le titre How to Do Things with Words (1962), a opéré une rupture conceptuelle majeure. Il a montré que toute parole n’est pas descriptive. Certains énoncés ne décrivent pas le monde ; ils le modifient. Quand un maire prononce « Je vous déclare unis par les liens du mariage », il ne décrit pas un mariage qui aurait déjà eu lieu : il fait advenir le mariage par sa parole même. Quand un juge dit « La séance est ouverte », la séance commence par cette parole, et pas avant. Quand quelqu’un dit « Je promets », la promesse existe à partir du moment où elle est prononcée.
Austin appelle ces énoncés performatifs et les distingue des énoncés constatifs qui décrivent un état du monde. Il montre que les performatifs ne sont ni vrais ni faux au sens habituel : ils sont réussis ou manqués, selon que les conditions de leur efficacité sont remplies. Ces conditions ne sont pas seulement linguistiques : elles incluent l’autorité du locuteur, le contexte institutionnel, l’engagement réel de celui qui parle.
Cette analyse a deux conséquences majeures. La première est que la parole peut être un acte qui modifie le monde, pas seulement la trace d’un acte qui aurait eu lieu ailleurs. La seconde est que la philosophie analytique, qui s’était jusque-là centrée sur la valeur de vérité des énoncés, a dû reconnaître qu’une partie considérable de notre vie linguistique échappe à ce critère.
Émile Benveniste, dans Problèmes de linguistique générale (1966), prolonge cette analyse en montrant que la subjectivité elle-même n’existe que dans le langage. « C’est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet », écrit-il dans le chapitre intitulé De la subjectivité dans le langage. Le je n’existe que parce qu’il y a une langue qui permet à quelqu’un de se désigner par ce pronom, et qui rend possible, du même coup, le tu auquel il s’adresse. Hors du langage, il n’y a pas de je ni de tu : il y a des organismes biologiques. La parole est ce qui institue les sujets en sujets.
Lev Vygotski, psychologue soviétique né en 1896 dans l’Empire russe, à Orcha en Biélorussie, et mort à Moscou en 1934, apporte dans Pensée et langage (1934) une contribution décisive à partir du terrain de la psychologie du développement. Il montre que la pensée et le langage ne sont pas, chez l’enfant, deux processus séparés qui se rencontreraient à un moment. Ils s’élaborent dans un mouvement commun, où chaque étape du langage permet de nouvelles formes de pensée, et où chaque acquisition cognitive transforme l’usage du langage.
Vygotski montre que le langage intérieur, c’est-à-dire la pensée silencieuse que nous prenons pour le mode normal du penser, dérive du langage social. L’enfant pense d’abord en parlant à voix haute, puis intériorise progressivement cette parole jusqu’à pouvoir la mener silencieusement. La pensée adulte garde la trace de cette origine sociale : penser, c’est essentiellement se parler à soi-même, en utilisant les structures qu’on a apprises dans la parole avec les autres.
Cette analyse a un effet contre-intuitif. Si la pensée intérieure dérive de la parole sociale, alors la parole en commun n’est pas une version dégradée de la pensée pure ; elle est, au contraire, la matrice originelle dont la pensée individuelle est dérivée. Ce que nous appelons habituellement réfléchir est une parole intériorisée. Ce que nous appelons parler à plusieurs est, dans cette perspective, une activité plus fondamentale, qui réactive les conditions originaires de la pensée elle-même.
André Leroi-Gourhan, dans Le Geste et la parole (1964-1965), inscrit cette puissance de la parole dans une histoire plus longue, celle de l’humanisation elle-même. Il montre que le langage et l’outil se sont développés ensemble, portés par la même libération de la main et de la face au cours de l’évolution. La parole n’est pas une faculté qui se serait ajoutée à un corps déjà constitué : elle s’est formée dans le même mouvement que la station debout, la fabrication des outils et la vie sociale des premiers groupes humains. Penser la parole comme un acte du corps en société, et non comme un pur véhicule d’idées, prend appui sur cette histoire. Ce que la parole vive mobilise du corps, du geste, du rythme, n’est pas un résidu archaïque dont l’écrit nous aurait affranchis ; c’est le sol même sur lequel le langage a poussé.
Ces analyses convergent pour donner un cadre à une expérience que beaucoup de personnes connaissent : il y a des conversations qui transforment plus profondément que des années de lectures. Une discussion intense, sur quelques minutes, quelques heures ou quelques jours, peut changer ce qu’on pense, ce qu’on est, ce qu’on devient. Cette transformation n’est pas seulement intellectuelle : elle modifie notre rapport au monde, à nous-mêmes, aux autres.
Plusieurs caractéristiques de la parole partagée expliquent cette puissance.
Quand je conduis des séances d’intelligence collective, ce que j’appelle ainsi est une organisation de la parole partagée pour qu’elle devienne transformatrice. Cela suppose plusieurs choses.
Ces dispositifs ne sont pas des techniques d’animation parmi d’autres. Ils mobilisent ce que Vygotski, Benveniste, Bakhtine et Austin ont théorisé : la parole comme acte qui institue les sujets, qui transforme les pensées, qui fait advenir des collectifs.
Je propose donc de forger le concept de parole instituante pour désigner cette dimension de la parole qui ne décrit pas un état préalable du monde mais qui fait advenir quelque chose qui n’existait pas avant elle.
Ce concept reprend des éléments du performatif d’Austin, du sujet de Benveniste, de l’effervescence collective d’Émile Durkheim, et de la dialogique de Bakhtine. Mais il les articule sur un terrain pratique : celui de ce qui se passe dans les conversations vivantes qui transforment, dans les ateliers de pensée à plusieurs, dans les thérapies par la parole, dans les délibérations citoyennes, dans les rencontres amoureuses qui changent une vie.
Quatre caractéristiques distinguent la parole instituante de la parole simplement informative.
Il y aurait une illusion à conclure de ce qui précède qu’il suffirait de se remettre à parler ensemble pour que la parole devienne instituante. Se remettre à parler, oui, mais à parler de façon démocratique, ce qui est une tout autre affaire. Une parole réellement partagée ne se décrète pas en réunissant des personnes dans une pièce et en faisant circuler le tour de parole. Elle demande un travail méthodologique précis, exigeant, jamais acquis, et c’est sans doute le point le plus important quand on veut passer de l’analyse à la pratique.
Le premier obstacle est que le tour de parole ne suffit pas. On peut donner la parole à chacun, à tour de rôle, et n’obtenir qu’une série de prises de parole formelles où les personnes disent le minimum. Distribuer équitablement les temps de parole est nécessaire, mais c’est la condition la plus facile à remplir, et la moins déterminante. Ce qui se joue avant la distribution de la parole, c’est la possibilité même, pour une personne, de se sentir autorisée à parler.
Cette autorisation ne dépend pas de l’animateur seul. Pierre Bourdieu, dans Ce que parler veut dire (1982), a montré que toute prise de parole se déploie sur un marché linguistique où les paroles ne valent pas toutes pareil, et où chaque locuteur anticipe, le plus souvent sans le savoir, la valeur que sa parole aura aux yeux des autres. Le trac, la timidité, le silence de celui qui aurait pourtant quelque chose à dire ne sont pas des défauts personnels : ce sont les effets de ce marché, qui décourage par avance ceux qui se sentent éloignés de la langue légitime. Une personne à qui l’on a toujours signifié, par mille canaux, que sa manière de parler n’était pas la bonne ne se censure pas par timidité au sens psychologique : elle a intégré que sa parole valait moins, et elle agit en conséquence. Aucune distribution équitable du tour de parole ne corrige cela par elle-même.
Il faut donc travailler en amont sur les conditions qui rendent la parole possible. Plusieurs gestes méthodologiques s’articulent.
Ce travail n’aboutit jamais une fois pour toutes. Il se refait à chaque groupe, à chaque séance, avec les personnes qui sont là. La parole démocratique est moins un état qu’un cheminement, une conquête qui demande de l’attention au contexte, du temps, et l’acceptation, par celui qui anime, d’être lui-même déplacé par ce qui surgit. C’est à cette condition que la parole partagée devient instituante, et non par le seul fait qu’on se soit remis à parler.
Les neurosciences contemporaines apportent des éléments empiriques qui rejoignent cette analyse philosophique. Les études en imagerie cérébrale montrent que parler ensemble active des zones cérébrales spécifiques, distinctes de celles qui s’activent dans la lecture ou l’écriture solitaire. Les recherches sur les neurones miroirs, depuis les travaux de Giacomo Rizzolatti dans les années 1990, suggèrent que la compréhension d’autrui passe par une simulation corporelle de ce qu’il ressent et exprime, simulation qui est largement portée par la parole en présence.
Du côté de la psychothérapie, le psychologue américain Bruce Wampold, dans The Great Psychotherapy Debate (2001, deuxième édition avec Zac Imel en 2015), a synthétisé un grand nombre de méta-analyses pour défendre ce qu’il appelle le modèle contextuel. Le constat qui en ressort est que l’efficacité d’une thérapie dépend moins de la technique employée que de la qualité de la relation parlée entre thérapeute et patient, ce que la recherche nomme l’alliance thérapeutique. La parole partagée, quand elle prend, soigne ; les techniques sans cette parole soignent peu.
Plus récemment, les recherches sur les effets cognitifs et psychiques des conversations à distance, notamment en visioconférence, ont mis en évidence ce qui se perd quand la parole se déploie sans coprésence physique. Sans aller jusqu’à dire que toute parole non incarnée serait inférieure, ce qui est faux pour les raisons développées dans le précédent article sur la présence vocale, ces études confirment que la parole en coprésence mobilise des dimensions du sujet qui ne sont pas mobilisées autrement.
Cette analyse a une portée pratique pour notre époque, dans plusieurs domaines.
La parole instituante est un bien fragile. Elle ne se conserve pas comme se conservent les livres, elle existe seulement quand on la pratique. Une époque qui ne la pratique plus la perd. Et en la perdant, elle perd l’une des dimensions par lesquelles les sujets se constituent et les pensées s’engendrent. Reconnaître cette dimension, la nommer, la défendre, c’est l’une des tâches que la philosophie peut prendre en charge aujourd’hui.
Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation
Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.