La période Covid-19 a révélé des mécanismes psychologiques inattendus chez des individus qu’on croyait libres de leur pensée. Cette observation m’a conduit à interroger les ressorts de la croyance et le rôle de l’angoisse dans notre rapport au réel.
J’ai été régulièrement surpris de voir des personnes, a priori libres dans leur esprit et conscientes des fonctionnements anthropologiques du monde, adhérer aussi complètement à la mise en scène médiatique et politique du Covid. Plus troublant encore : certaines semblent vouloir continuer à y croire après coup, comme si se dédire du système auquel elles avaient adhéré mettait en jeu leur identité de façon trop radicale.
Il y a là véritablement une dimension religieuse, une croyance qui échappe à la raison. Même face à des arguments documentés, dans un sens ou dans l’autre, par exemple sur les effets secondaires des vaccins Covid, la posture reste inébranlable. Le cas du vaccin AstraZeneca illustre ce déni : retiré de la vente alors qu’il était présenté comme absolument sans danger par les autorités les plus éminentes, cela n’ayant été jamais ou presque commenté. Quant au vaccin Pfizer, produit expérimental développé en très peu de temps, l’absence totale d’effets secondaires affichée défie toute logique médicale. Tous les vaccins comportent des risques, comme l’indiquent d’ailleurs leurs notices. Et celui-ci bien plus que tous les autres, malheureusement, ce qui a été reconnu d’emblée par le laboratoire Pfizer, mais non mis en avant. De même que le fait que ce vaccin ne protégeait en aucun cas de la transmission du virus, donc n’avait aucune justification en population générale non à risque, mais uniquement pour les personnes de plus de 85 ans et/ou avec comorbidités, fait qui était avéré par le laboratoire lui-même dès le départ, et connu de toutes les autorités en charge.
Mon observation ici ne vise pas à lancer le débat sur la pertinence de ces vaccins, même si mon point de vue sur le sujet est clair. Je cherche simplement à observer les positionnements des personnes et les raisons de leur adhésion ou non à ce « narratif », comme on dit aujourd’hui. Ce qui m’interpelle, c’est de voir des individus habituellement critiques envers le pouvoir, formées à questionner les places et les fonctionnements anthropologiques de l’autorité, adhérer aussi complètement à un déni qui est explicitement au service de ces mêmes pouvoirs : manipulation de masse, augmentation sans précédent de la surveillance, usage du biopouvoir, démantèlement des économies des États au profit des puissances capitalistes, etc.
Comme tout vaccin non obligatoire et par obligation légale du fait qu’il était en phase de test pendant la période, il appartient à la médecine, et je dis bien la médecine et non la science, d’informer sur les risques. Cela ne fut jamais ou presque fait, alors même que c’était une obligation. Mais la majorité s’est laissée vacciner, dans un déni et une confiance aveugle, qui ne ressemblent pourtant pas à bien des gens. De même, les « expert·es de plateaux », ne déclarant jamais leurs conflits d’intérêts avant leur prise de parole, ce qui est pourtant une obligation légale aussi, n’ont jamais été mises en question par quiconque, et en premier lieu par les journalistes. Les un·es et les autres violaient sans vergogne leurs principes déontologiques.
La science relève de la recherche, la médecine de l’application thérapeutique de connaissances scientifiques. L’objet de la médecine n’est pas la recherche scientifique mais de soigner les personnes, et mieux encore de faire en sorte qu’elles soient en bonne santé. Ce n’est malheureusement pas ce qui est enseigné dans les études de médecine, ni la logique économique qui structure le système de santé : nous sommes centrées sur la maladie à soigner, non sur la santé à développer, car les profits des maladies sont bien plus grands, non pas pour la société dans son ensemble, mais pour les acteurs privés de l’agroalimentaire et de la pharmacie.
La question qui se pose à moi est donc : pourquoi certaines, et de façon vraiment inattendue, ont cru et continuent à croire en l’innocuité et en la neutralité politique et sanitaire de tout l’appareil symbolique, économique et politique de la crise du Covid ? Pour avoir encore récemment discuté avec plusieurs de ces personnes dont j’attendais l’attitude inverse, j’ai constaté de façon récurrente qu’il s’agissait d’individus intrinsèquement angoissées.
« L’angoisse est l’état dans lequel l’être est en face de son propre néant », écrivait Søren Kierkegaard dans Le Concept de l’angoisse (1844). Face à cette angoisse existentielle, l’être humain cherche des réponses à l’extérieur de lui-même.
Ce que je postule, c’est que leur croyance dans le narratif Covid est si forte parce qu’elle apporte une réponse extérieure à leur angoisse. Grâce au Covid, elles ont désormais une raison d’être angoissées. Leur angoisse n’est plus de leur responsabilité, elle existe dans le monde et pour les autres aussi. Le psychanalyste Donald Winnicott, dans ses travaux sur l’espace transitionnel (Jeu et réalité, 1971), montre comment l’individu projette sur des objets extérieurs ses tensions internes pour mieux les maîtriser.
Ainsi, et très paradoxalement, le Covid aura joué pour ces personnes un rôle profondément rassurant. Non que cela ait réglé leur angoisse, mais cela l’a placée à l’extérieur d’elles-mêmes et ce de façon collective. Leur angoisse est devenue non plus un problème individuel, mais un sujet collectif, dans lequel il peut y avoir de la solidarité, de l’engagement les un·es envers les autres, une peur partagée, etc.
Émile Durkheim, dans De la division du travail social (1893), distingue la solidarité mécanique, fondée sur la similitude et l’effacement des différences, de la solidarité organique, fondée sur la complémentarité. La peur collective face au Covid a créé une forme d’angoisse solidaire qui relève de cette solidarité mécanique : une fusion dans l’identique, une uniformisation rassurante.
Cette forme d’angoisse solidaire a toutefois un prix, cher payé, à mon sens. Il m’est difficile d’admettre que des personnes qui se définissent comme libertaires, anarchistes ou critiques du pouvoir, restent pourtant convaincues que la gestion sanitaire du Covid était justifiée, y compris les confinements et les mesures coercitives. C’est que pour elles, le Covid aura été une réinscription dans le collectif, et elles tiennent à ne pas perdre cette inscription qui les rassure, et les place du « bon côté », socialement et psychologiquement.
C’est même comme si cette période venait apporter une réponse à toute leur histoire personnelle d’angoisse. Tout à coup, de personnes angoissées qu’on culpabilisait pour leur mal-être, elles se perçoivent peut-être, et sans doute inconsciemment, comme des éclaireur·euses, comme si leur angoisse était en fait une conscience anticipée du réel. Leur anxiété chronique serait devenue clairvoyance, leur fragilité psychique une forme de lucidité prémonitoire.
C’est évidemment faux, c’est leur fantasme, leur construction imaginaire. Mais cela modifie leur définition même de la réalité. Leur rapport au réel a changé durant cette période, et leur réel est désormais autre. Elles ne peuvent pas le quitter, parce que le quitter signifierait reprendre la charge de leur angoisse à titre personnel, et donc devoir se remettre en question, étudier leurs traumatismes, entreprendre ou continuer un travail sur elles-mêmes.
Anna Freud, dans ses écrits sur les mécanismes de défense (Le Moi et les mécanismes de défense, 1936), décrit la projection comme un processus par lequel l’individu attribue à l’extérieur ce qu’il refuse de reconnaître en lui-même. Situer l’angoisse à l’extérieur est évidemment bien plus pratique qu’affronter ses origines internes.
Ce qui est terrible, c’est que de la part de personnes se revendiquant humanistes, il y ait eu autant d’acceptation de cette manière de gérer la crise Covid, qui a fabriqué des boucs émissaires et stigmatisé des groupes entiers. Car c’était évidemment une épidémie réelle, mais la gestion politique et médiatique de cette crise a créé des exclusions sociales, des ostracismes, des diabolisations, ainsi que de terribles conflits amicaux, familiaux ou professionnels.
René Girard, dans Le Bouc émissaire (1982), analyse comment les communautés en crise ont besoin de désigner une responsable pour retrouver leur cohésion : « Le mécanisme victimaire réconcilie la communauté en crise aux dépens d’une victime unanimement choisie et détruite. »
Des personnes bien intentionnées se sont ainsi retrouvées à soutenir la fabrication du bouc émissaire, l’exclusion d’autrui, le non-soin, voire à cautionner des prémices de ce qui s’apparente à un totalitarisme. Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme (1951), montre comment les régimes totalitaires s’installent progressivement par l’acceptation collective de mesures d’exception présentées comme temporaires et nécessaires.
Je trouve particulièrement troublant de voir comment les personnes les plus engagées dans l’humanisme et dans la défense de la vie peuvent se retrouver, à cause de leur profil angoissé, rassurées par une situation qui les conduit à soutenir ce qu’il y a de pire et complètement opposé à leurs valeurs. Leur angoisse est devenue légitime socialement, et non plus un problème personnel à régler, ce qui les a fait passer dans une toute autre réalité, bien plus rassurante sur elles-mêmes que la précédente. Cette légitimation sociale de leur anxiété a un coût : l’abandon de leur lucidité critique et de leur capacité à questionner le pouvoir, sur ce sujet particulier.
La crise du Covid-19 a ainsi révélé comment la peur, même chez les esprits les plus affranchies en apparence, peut conduire à des adhésions contraires à leurs valeurs fondamentales. Elle a montré que l’angoisse collective, lorsqu’elle trouve une incarnation extérieure, peut nous faire renoncer à ce que nous pensions être notre identité la plus profonde. Cette observation n’est pas un jugement moral, mais une interrogation anthropologique sur les mécanismes qui nous constituent et parfois nous dépassent.
Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation
Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.