Comment la gauche s’est-elle retrouvée prisonnière du système qu’elle combat ? Analyse d’une dérive insidieuse et esquisse d’un possible renouveau.
La gauche, défenseuse d’une société solidaire, s’est progressivement retrouvée prisonnière du système libéral sans s’en apercevoir, à l’exception de certaines de ses franges radicales. Attachée à la paix sociale plutôt qu’aux guerres fratricides, elle a poursuivi son chemin de bienveillance au cœur d’un monde qui se libéralisait insidieusement.
Après la Seconde Guerre mondiale, avec la mise en place de l’État social français, création de la sécurité sociale, instauration du statut de fonctionnaire, ces innovations sociales structurantes de la solidarité ont masqué une évolution parallèle. Le monde dans lequel ces modalités fraternelles étaient construites et légitimées se libéralisait lentement, sur les plans économique et politique. Petit à petit, des valeurs et des modalités d’organisation du monde et des pouvoirs fondamentalement opposées à la pensée de gauche ont été normalisées, y compris aux yeux de la plupart des personnes de gauche elles-mêmes.
Cette évolution rappelle l’expérience de la grenouille dans l’eau : jetée dans une casserole d’eau bouillante, elle bondit immédiatement pour échapper à cette situation insupportable. Placée dans une casserole d’eau froide que l’on réchauffe progressivement, elle s’accoutume au changement de température et perd la réaction vitale de fuite qu’elle aurait eue dans le premier cas, jusqu’à l’ébouillantement final. Nous assistons à une accoutumance progressive à la nouvelle normalité de l’économie libérale, désormais inscrite dans la pensée même du monde.
Lorsque j’entends des hauts fonctionnaires qualifier l’Éducation nationale de « plus grande entreprise de France », je leur réponds que celle-ci constitue une organisation dont les agent·es partagent des objectifs communs, l’éducation, et non une entreprise. Car une entreprise désigne précisément un type d’organisation destiné à générer du profit financier. Quand j’explique cette distinction aux personnes de gauche, beaucoup ne comprennent pas de quoi je parle !
Cette confusion révèle l’intégration inconsciente de l’idée qu’une organisation serait par défaut une entreprise capitaliste. J’observe le même phénomène dans les associations. Le concept associatif, tel que défini par la loi française de 1901, ne proscrit pas l’activité économique mais le profit, puisque personne ne possède l’association. Là réside toute la différence avec l’entreprise.
Une entreprise appartient à des propriétaires, personnes physiques ou morales. Une association n’a pas de propriétaires : cette personne morale peut générer des bénéfices au service de sa mission statutaire, mais ne peut intrinsèquement enrichir des propriétaires, puisqu’il n’y en a pas.
Pourtant, j’entends régulièrement des responsables associatifs parler de « leur entreprise ». Lorsque je les reprends, « vous n’êtes pas dans une entreprise mais dans une association, pourquoi utilisez-vous ce terme ? », iels semblent décontenancé·es. Certes, des points communs existent dans les modalités d’organisation, les systèmes hiérarchiques, les fonctions respectives, mais l’objectif diffère fondamentalement.
L’espace politique dans lequel les personnes évoluent s’est donc inconsciemment mué en espace de capitalisme libéral, même lorsque l’organisation concernée n’a juridiquement rien d’une structure de droit privé. Les personnes de gauche croient encore à tort que « l’entreprise » incarnerait l’efficacité : puisqu’on y gagne de l’argent, on y développerait de meilleures méthodes. Elles souhaitent donc appliquer cette supposée efficacité à leurs associations pour mieux atteindre leurs objectifs non financiers. Mais elles se trompent.
Les entreprises privées ne sont pas toutes aussi efficaces qu’elles le prétendent. Nombre d’entre elles souffrent de problèmes de productivité considérables. Elles génèrent certes des bénéfices, mais leur mauvaise organisation les empêche souvent d’en produire autant qu’elles le pourraient. Des marges de progression substantielles demeurent, même pour accroître les profits dans le secteur privé. L’entreprise n’est donc pas la panacée qu’on nous présente.
Les ouvrages sur l’entreprise libérée, comme Liberté et compagnie d’Isaac Getz et Brian Carney (2009), documentent abondamment cette réalité. Le manque d’efficacité des entreprises privées résulte fréquemment de modalités d’organisation et de gouvernance qui déresponsabilisent les agent·es par un système hiérarchique délétère, nuisant tant au bien-être au travail qu’à l’efficacité économique. Mais force est de constater que l’entreprise libérale est devenue pour la gauche un mythe, un modèle à imiter pour gagner en « efficacité ».
Ainsi, la gauche, j’entends par là l’ensemble des pensées progressistes portées par des personnes favorables à davantage de solidarité sociale, s’est progressivement retrouvée, sans en avoir conscience, dans un état de soumission aux représentations capitalistes.
La question de l’héritage illustre parfaitement cette évolution. L’angoisse d’une grande partie des jeunes générations face à l’avenir révèle combien l’héritage structure désormais le niveau social futur des individus, et ce de manière croissante depuis l’après-guerre.
Une personne née dans les années 1950-1980 pouvait espérer, par sa seule force de travail, une forme d’ascension sociale par rapport à sa situation familiale initiale. Les études supérieures ouvraient l’accès à des postes bien rémunérés, permettant d’acquérir appartement, maison, voiture, et d’envisager une retraite décente. Mais l’inflation considérable des prix immobiliers et du coût de la vie nous a ramené·es à des mécanismes de reproduction des inégalités similaires à ceux de la première moitié du XXe siècle, avant les avancées sociales de l’après-guerre.
Désormais, celles et ceux qui n’héritent pas savent qu’iels ne pourront probablement jamais acquérir un appartement, ce qui demeurait accessible aux jeunes adultes il y a encore une vingtaine d’années. Cette possibilité a quasiment disparu sans héritage préalable. Parallèlement, les héritier·es n’ont généralement pas conscience de leur immense privilège et n’entendent nullement le remettre en question.
Des personnes d’extrême gauche enrichies par l’héritage revendiquent des idées d’égalité sociale, réduction des privilèges de certain·es pour un meilleur partage collectif, sans jamais questionner leurs propres privilèges. Elles dénoncent les grands milliardaires à taxer, certes légitimement, mais lutteraient probablement âprement pour préserver leurs propres avantages. C’est exactement ce qu’ont toujours fait les nanti·es face aux changements sociaux susceptibles de remettre en cause leurs privilèges. On pourrait objecter : « Ce ne sont pas des privilèges mais des acquis sociaux. » Soit, mais pourquoi ces acquis ne profiteraient-iels qu’à certain·es ? Pourquoi ne s’interroge-t-on pas sur celles et ceux qui en sont exclu·es ? La justice sociale consiste précisément à développer l’empathie envers autrui et la capacité de questionner ses propres privilèges pour vivre mieux dans une société plus égalitaire. C’est là que réside le cœur de l’éthique de gauche.
Si vous vous reconnaissez dans ces valeurs et avez hérité de capacités financières, vos parents ayant acquis un bien immobilier que l’héritage vous a permis d’acquérir à votre tour, seriez-vous prêt·e à partager, à renoncer à votre résidence secondaire pour la justice sociale ? Ou considérez-vous vos biens comme des acquis sociaux à défendre plutôt que comme des privilèges ? La question demeure complexe, et je ne prétends pas la simplifier.
Mon propos vise plutôt à partager des réflexions politiques, à questionner des évidences apparentes qui, analysées à l’aune de la sociologie et de l’ethnologie, révèlent d’autres résonances. Ces disciplines nous renseignent plus précisément sur ce que nous reproduisons, parfois inconsciemment. Les sciences humaines servent précisément à interroger des évidences anthropologiques, des phénomènes qui semblent naturels mais constituent en réalité des construits culturels et politiques qu’il convient de questionner pour fonder l’exercice de notre éthique de manière plus consciente, informée et cohérente avec nos valeurs.
Mon intention n’est pas, à l’instar de l’extrême droite, de délégitimer la gauche en pointant ses contradictions, mais d’oser regarder nos contradictions en face, je m’inclus dans cette démarche, pour les travailler, développer notre lucidité collective et œuvrer ensemble en cohérence avec nos valeurs, alors que nous avons peut-être dérivé sans nous en apercevoir.
Cette question de l’évaluation me semble cruciale, et l’auto-évaluation quasi impossible. Nous avons besoin d’être bousculé·es, questionné·es, sorti·es de notre zone de confort, non pour nous flageller ou nous discréditer, mais pour nous doter collectivement d’outils de pensée actualisés permettant de fonder des moyens d’action renouvelés. Car la politique, c’est l’action.
D’ailleurs, parler, échanger, écrire, partager constituent déjà des actions : faire progresser nos pensées. Il ne s’agit pas de prendre pouvoir sur autrui en l’influençant pour l’embarquer dans notre vision, mais de dialoguer, d’argumenter, de nous enrichir mutuellement. C’est un acte, et cet article en constitue un.
Existent aussi les actes non discursifs : nos votes, nos engagements associatifs, nos rapports à autrui dans l’espace public, notre regard sur la jeunesse, notre tendance ou non à stigmatiser celles et ceux qui nous dérangent, notre positionnement dans les organisations... Tout cela se nourrit de représentations, d’où l’importance cruciale du partage des visions du monde, des arguments et des émotions, car l’humain n’est pas un être purement rationnel.
Le Monde Diplomatique, qui existe depuis 1954, appartient à l’entreprise privée Groupe Le Monde, complètement infiltré par les intérêts financiers. Ses journalistes subissent l’influence de la pensée et des intérêts capitalistes sans même s’en rendre compte. Le Monde Diplomatique constitue la branche d’extrême gauche de ce consortium. Il défend donc une pensée de gauche qui, malheureusement, s’inscrit souvent inconsciemment dans la défense des valeurs libérales tout en se croyant de gauche, alors qu’elle ne l’est plus vraiment. Malgré une certaine honnêteté intellectuelle, certains sujets demeuraient intouchables.
Un changement vient de survenir dans le numéro 856 de juillet 2025, qui représente pour moi un espoir et peut-être le signe du début d’un renouveau pour la gauche. La couverture propose un article de Daniel Zamora, professeur de sociologie à l’Université libre de Bruxelles, intitulé « Le vrai sens des fake news ». Jamais auparavant ce journal n’avait questionné la légitimité des fact-checkers et des informations officielles, notamment au sujet de la gestion de la crise du Covid.
Daniel Zamora entrouvre prudemment la porte. Il sait qu’un propos plus explicite serait immédiatement censuré, mais cette ouverture porte sur le non-questionnement des messages libéraux officiels et sur la légitimité des restrictions de liberté anticonstitutionnelles imposées pendant la période Covid, restrictions qui ont produit le doublement des fortunes des grands actionnaires. Personne à gauche n’ose critiquer cette réalité. Les rares voix qui la dénoncent politiquement et engagent des procès, notamment contre Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, sont malheureusement des élu·es d’extrême droite.
Pourtant, Daniel Zamora exprime courageusement du respect pour les personnes qui ont cherché à s’informer autrement que par les canaux officiels pendant cette période. Cette attitude me donne beaucoup d’espoir. Respecter ces démarches et ne pas ranger immédiatement ces personnes parmi les « complotistes absurdes » d’extrême droite constitue pour moi une véritable ouverture de la gauche, une réouverture de son éthique originelle : le respect d’autrui et la considération de chacun·e comme un être capable de s’émanciper.
Quelques extraits de cet article méritent d’être cités :
Une attention extravagante a été donnée aux faux comptes russes lors de l’élection de M. Trump en 2016 ; on souligne cependant rarement que le contenu de ces comptes a représenté à peine 0,004 % de ce que les utilisateur·rices de Facebook ont vu sur leur fil durant cette campagne présidentielle. […] Une autre enquête publiée dans Science établit que la consultation de ces fausses informations concerne surtout un groupe restreint de lecteur·rices ayant déjà des opinions relativement extrêmes. Sur Twitter, 1 % des utilisateur·rices représentaient 80 % des expositions aux fake news.
L’auteur souligne paradoxalement que les supposé·es « complotistes » s’informent davantage et cherchent à se forger leur propre opinion, contrairement aux « gens de bien » qui ne questionnent pas les informations délivrées par les grands médias. Il considère cet exercice comme particulièrement sain pour la démocratie.
Il écrit encore, après avoir cité l’historien Marc Bloch sur la désinformation pendant la Première Guerre mondiale :
Cette perspective incite à renverser les termes de l’explication. Ce ne sont pas les algorithmes et nos biais cognitifs qui sapent la légitimité des institutions. C’est dans le déclin de cette légitimité que prospèrent des aspirations plus radicales au changement. En outre, l’érosion de la confiance dans les démocraties libérales ne provoque pas un manque d’esprit critique, tout au contraire. Des fractions croissantes de la population estiment qu’elles ne peuvent plus accorder leur crédit aux scientifiques ou aux expert·es et fondent dorénavant leur jugement sur une recherche personnelle. En un sens, les sceptiques à l’égard des vaccins ou les partisan·es des théories du complot sont davantage informé·es, mais pas nécessairement mieux, que les personnes confiantes dans les prescriptions de leurs médecins ou dans le discours porté par les institutions.
Enfin ! Une personnalité de gauche cesse de considérer comme un parfait imbécile quiconque questionne la parole libérale dominante. La construction de l’esprit critique, la pensée autonome retrouvent enfin leur légitimité sous la plume d’un intellectuel de gauche. Cette ouverture reste modeste et prudente, mais elle figure en couverture d’un organe médiatique officiel de la gauche. C’est inédit, et c’est pourquoi je tiens à le signaler comme un événement marquant. Je pose ce jalon au moment de la publication de cet article, espérant que ce point de départ public assumé pourra nous renseigner sur la suite, notamment si vous lisez ces lignes dix ou vingt ans après leur rédaction.
Daniel Zamora cite le politiste suédois Henrik Enroth :
« À l’ère des fake news, on n’observe pas un abandon de la recherche de preuve, mais leur quête pathologique. »
Il critique finalement la présentation d’opinions comme des faits indiscutables par les fact-checkers, en réalité inféodés au système capitaliste mais se présentant comme détenteur·rices de la vérité, exactement à l’image du ministère de la Vérité dans 1984 de George Orwell (1948), qui édicte la vérité indépendamment de son lien à la réalité.
Daniel Zamora écrit aussi :
Il n’est pas nécessaire de se ranger du côté des « Covid-sceptiques » pour saisir que les normes sanitaires ne reposent pas uniquement sur des faits, mais aussi sur des considérations morales et des arbitrages entre liberté et droit. Elles relèvent de la politique. Lorsque ces choix se présentent comme des acquis de la science, le risque d’un rejet plus général du discours scientifique s’amplifie. S’il serait absurde et dangereux de récuser toute forme d’expertise, sa substitution à la politique pose plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Et il termine par :
[...] face aux obstacles qui entravent une politique de gauche, […] l’appel aux « faits », à l’« expertise » ou à la « raison » risque de ne pas suffire.
L’auteur ne va pas au bout de son raisonnement, conscient du risque de stigmatisation et de censure, encore en 2025, mais il cerne l’enjeu véritable : on a fait passer pour scientifiques des choix purement politiques. Les différences de gestion de la crise selon les pays le prouvent. Ce mensonge a été immédiatement perçu par de nombreuses personnes, dont je fais partie. On nous faisait croire que des décisions politiques relevaient de la science, notamment avec le discours « on peut discuter de tout sauf des chiffres ».
Or les chiffres constituent des éléments éminemment subjectifs, de simples statistiques, des façons de présenter l’information. Le livre de Pierre Chaillot, Covid-19 : ce que révèlent les chiffres officiels (2023), qui propose une autre interprétation des données officielles, en constitue une des nombreuses preuves. La présentation quotidienne du nombre de morts en valeur absolue, plutôt qu’en proportion de la population et par tranches d’âge, transformait des chiffres qui auraient été infinitésimaux au regard de la population nationale en données apparemment considérables.
Affirmer qu’on peut « discuter de tout sauf des chiffres » relève du mensonge scientiste justifiant soi-disant par la science des décisions purement politiques. Certes, des décisions devaient être prises pour gérer collectivement cette crise, mais les modalités choisies relevaient du politique. La comparaison entre la France et l’Allemagne l’illustre parfaitement : l’Allemagne a mené des expérimentations diverses selon les Länder avec des négociations, tandis que la France a imposé un système centralisé uniforme à tous les territoires, indépendamment de leurs spécificités.
Cette attitude s’opposait diamétralement à la démarche scientifique, qui examine le réel dans sa diversité. Prétendre que la réalité serait identique partout, dans une métropole, en haute montagne ou sur le littoral, revient à instrumentaliser la science au service d’une politique totalitaire. D’autant que les grands médias assénaient des prétendus « faits scientifiques » qui n’en étaient nullement, proférés exclusivement par des personnes toutes impliquées, sans exception, dans des conflits d’intérêts avec les industriels commercialisant les médicaments.
Je sais qu’un tel discours expose à l’accusation de « complotisme » ou d’appartenance à l’extrême droite. Je ne suis ni l’un ni l’autre, bien au contraire. Et enfin, dans un journal de gauche, une porte s’ouvre au respect des citoyen·nes qui s’efforcent de s’informer, qui perçoivent l’incompatibilité entre le système libéral dans lequel iels évoluent et l’éthique des valeurs de gauche qu’iels défendent, ainsi que la volonté d’émancipation des peuples. Iels comprennent que ce glissement s’est opéré.
La période Covid en France, l’un des pays où cette crise a été gérée de la manière la plus autoritaire, en constitue l’épiphanie. N’oublions pas l’opportunisme politique majeur du premier confinement de mars 2020, intervenu seulement deux mois après d’immenses grèves et contestations majeures du pouvoir autour du mouvement des Gilets jaunes, qui prenaient de l’ampleur.
La Finlande a géré cette crise sans confinement, sans enregistrer davantage de morts qu’en France : autre choix politique. En France, on a confiné, effrayé, infantilisé, culpabilisé et enfermé les gens chez eux en leur faisant croire que même sortir constituait un geste dangereux, ce qui ne fut nullement le cas en Finlande.
Quelles ont été les conséquences ? Cette stratégie a notamment brisé durablement les luttes plurielles pour davantage de justice sociale, pas exclusivement de gauche concernant les Gilets jaunes, qui étaient réprimées à coups de projectiles dans le visage des manifestant·es. En manipulant par la peur avec de la fausse science, on a étouffé tout désir de rassemblement social en utilisant des termes comme « distanciation sociale » plutôt que « distanciation physique ». Autrement dit, on a semé l’idée que l’autonomie de construction sociale était dangereuse, exactement ce que représentait le mouvement des Gilets jaunes et son grondement puissant.
De même, les « gardiens de la paix » sont devenus les « forces de l’ordre », agent·es de la peur étatique. Qui ose manifester aujourd’hui ? Chacun·e sait qu’iel affrontera des forces de l’ordre au service d’un État devenu totalitaire, ce qu’on appelle « l’extrême centre » (Pierre Serna, 2019). La peur de se faire tirer dessus domine. Est-ce le rôle d’une police financée par les citoyen·nes elles·eux-mêmes que d’imposer par la force des modes de pensée et un ordre sans rapport avec l’expression démocratique ?
Si une gauche authentique doit renaître, c’est précisément à ce niveau : émancipation, esprit critique, solidarité, respect de la dignité de chacun·e, y compris de celles et ceux qui refusent le discours libéral dominant. Voilà la porte ouverte pour l’avenir de la gauche. C’est cela qu’il convient de cultiver, à mon sens, sans porter de jugement, ni sur personne en général, ni sur les personnes de gauche qui se sont laissé abuser, selon moi.
C’est de tout cela que la gauche doit s’emparer si elle veut demeurer authentiquement de gauche. Et si enfin, à petits pas, certain·es commencent à oser l’exprimer, j’y vois le début d’un avenir pour la gauche.
Carte à jour du mois d’avril 2025 :

https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA
Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation
Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.