Le pardon trop facile

31 juillet 2025. Publié par Benoît Labourdette.
  5 min
 |  Télécharger en PDF

Suite à un échange avec un député, une question m’obsède : pourquoi pardonnons-nous si aisément la faillite morale de celles et ceux qui nous gouvernent, alors même que leur fonction exige une probité exemplaire ?

La genèse de l’indignation : le déni de la faute

Mon trouble a pris racine dans une conversation précise, presque anodine en apparence, avec un·e député·e. Nous discutions de la personne à la présidence de la commission d’enquête parlementaire sur TikTok, dont la malhonnêteté m’apparaissait flagrante (je l’ai documenté en détail dans l’article L’évolution de la loi et des pouvoirs symboliques à l’heure des réseaux sociaux. Ce qui m’a heurté n’était pas tant la faute coupable de la personne présidente, qui est avérée, mais l’indulgence déconcertante de mon interlocutrice ou de mon interlocuteur, cet·te élu·e de la République qui balayait d’un revers de main ce que je considérais comme un manquement impardonnable. Son pardon semblait si aisé, si automatique, qu’il en devenait à mes yeux une forme de complicité passive. Comment la personne dont la mission est de contrôler l’action publique et de légiférer au nom du peuple pouvait-elle faire preuve d’une telle clémence face à une entorse manifeste à l’éthique démocratique ?

Cette réaction révèle une fracture profonde dans notre conception du pouvoir. La fonction d’un·e élu·e n’est pas un simple métier ; c’est une charge, un mandat fondé sur un contrat de confiance avec la nation. Le rôle social que cette personne choisit d’endosser lui confère des devoirs qui transcendent sa personne. Pardonner la malhonnêteté d’une ou d’un responsable politique, c’est accepter qu’une ou un juge puisse rendre la justice de manière arbitraire ou qu’une ou un médecin puisse négliger ses patient·e·s. C’est admettre que les règles qui fondent notre pacte social ne s’appliquent pas à celles et ceux qui sont précisément chargé·e·s de les incarner et de les protéger. Cette indulgence n’est pas de la magnanimité, c’est une trahison du serment implicite qui la ou le lie à ses concitoyen·ne·s.

La philosophe Hannah Arendt insistait sur le fait que l’action politique se déploie dans l’espace public, sous le regard des autres. Elle n’est pas une affaire privée. Chaque acte, chaque parole d’un·e élu·e engage non seulement sa propre réputation, mais la crédibilité de l’institution qu’elle ou il représente. En ce sens, la malhonnêteté n’est pas une simple faute personnelle, mais une blessure infligée au corps politique tout entier. Elle abîme la confiance, ce ciment invisible sans lequel la démocratie n’est plus qu’une coquille vide. Le pardon facile devient alors un déni de la gravité de cette blessure, une façon de dire que, finalement, la parole politique n’a pas de poids et que la vérité et la justice sont des variables d’ajustement, dès lors qu’on incarne les « bonnes » valeurs, mais selon les critères de qui ?

L’exigence de probité : au-delà de l’erreur humaine

On pourra me rétorquer, bien sûr, que « l’erreur est humaine ». Cet adage, s’il est une vérité consolante dans la sphère privée, devient une excuse pernicieuse lorsqu’il est appliqué aux personnes détentrices de l’autorité publique. Bien sûr, nul n’est infaillible. Mais il y a une différence fondamentale entre une erreur de jugement, une maladresse ou une faute involontaire, et un manquement délibéré à la probité. La malhonnêteté, le mensonge, la dissimulation dans les institutions de la République ne sont pas des erreurs ; ce sont des fautes morales qui vicient le principe même du gouvernement représentatif. Si nous acceptons que de telles fautes soient banalisées, alors nous renonçons à l’idéal même de la vertu publique.

L’exigence qui pèse sur les épaules d’un·e élu·e n’est pas une option, elle est la condition sine qua non de sa légitimité. En accédant à sa fonction, elle ou il accepte de se soumettre à un niveau d’exemplarité supérieur. Ce n’est pas une question de perfection, mais de conscience aiguë de ses responsabilités. Comme l’écrivait Jean-Jacques Rousseau : « Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes » (Du Contrat social, 1762, Livre II, chap. 7). Mais il complétait par : « Or, sitôt qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre » (Du Contrat social, Livre III, chap. 15), soulignant ainsi la fragilité du lien entre les personnes représentantes et les personnes représentées et l’exigence de vertu nécessaire à l’exercice du pouvoir. S’il reconnaissait la difficulté de la tâche, Rousseau soulignait surtout que la personne législatrice doit tendre vers un idéal qui la ou le dépasse. La probité n’est donc pas une qualité accessoire, mais le cœur battant de la fonction politique. Ne pas l’observer, c’est rompre le contrat moral qui fonde la souveraineté populaire.

Dès lors, le pardon ne peut être accordé, a fortiori lorsque ces manquements deviennent systémiques et notamment à gauche, comme c’est le cas dans cet exemple. Une faute isolée pourrait, à la rigueur, être débattue. Mais lorsque la malhonnêteté devient une habitude, une stratégie, une culture au sein de la classe politique, le pardon devient une faute collective. Il signale notre renoncement à exiger mieux. Pardonner systématiquement, c’est enseigner aux puissant·e·s que leurs actes n’ont pas de conséquences, qu’elles ou ils évoluent dans une sphère d’impunité où la morale commune n’a plus cours. C’est précisément cette impunité qui nourrit l’arrogance du pouvoir et le sentiment d’être au-dessus des lois, et par là le sentiment d’injustice, qui nourrit légitimement la défiance et la contestation.

L’indulgence coupable : ce terreau de la défiance

C’est précisément cette acceptation blasée, cette culture de l’excuse au sommet, qui fait le lit de la contestation la plus radicale. L’indulgence que j’ai perçue chez ce·tte député·e n’est pas un acte isolé ; elle est le symptôme d’un système où l’entre-soi et la protection de la caste priment sur la responsabilité devant le peuple, et ce en toute bonne conscience du devoir accompli, au mépris du respect. Quand les citoyen·ne·s observent que les fautes des puissant·e·s sont systématiquement minimisées, relativisées ou pardonnées par leurs pair·e·s, comment ne ressentiraient-elles et ils pas un sentiment d’injustice et de dépossession ? Le fossé ne se creuse pas seulement entre les gouvernant·e·s et les gouverné·e·s, mais entre la justice telle qu’elle devrait être et la justice telle qu’elle est pratiquée.

Face à ce spectacle, la question devient alors brutalement logique : comment peut-on, en conscience, accorder son suffrage à de pareilles personnes ? Comment ne pas avoir envie de contester un pouvoir qui semble avoir perdu sa boussole morale, un pouvoir qui se légitime lui-même dans un cercle fermé, loin des aspirations et des valeurs des citoyen·ne·s ordinaires ? Le vote devient un acte de défiance ou d’absurdité, et la contestation, non plus une option, mais une nécessité éthique. Le sentiment d’injustice, lorsqu’il est à ce point ignoré, ne peut que se muer en colère et en rejet. C’est ce qui nourrit les extrémismes.

Ainsi, la contestation, longtemps apanage de la gauche et du progressisme, migre aujourd’hui vers d’autres horizons. Comme le montre l’historien Pablo Stefanoni dans La rébellion est-elle passée à droite ? (2022), « la contestation de l’ordre établi, hier associée aux mouvements progressistes, investit désormais les marges droitières, là où s’exprime la volonté de rupture radicale avec le système politique, ses élites et ses codes. ». De même, le sociologue Félicien Faury analyse, dans Des électeurs ordinaires. Enquête dans une France bouleversée (2024), la façon dont « la perte de confiance dans les institutions et dans les élites politiques nourrit une défiance généralisée, terreau d’un vote de rupture autrefois marginal, aujourd’hui banalisé ». Cette évolution est confirmée par le politiste Vincent Tiberj, pour qui dans La droitisation française (2024) : « La droite radicale sait aujourd’hui capter le ressentiment populaire, parce qu’elle se présente comme la seule à refuser la collusion des élites et l’impunité dont elles jouissent »

Cette droitisation de la colère n’est pas un simple accident idéologique, mais le produit d’une faillite répétée des élites à incarner l’exemplarité attendue d’elles. La contestation des normes démocratiques, parfois grossière et dangereuse, est souvent la conséquence d’un sentiment massif d’injustice et d’impuissance. La véritable lutte contre les extrémismes, c’est donc d’abord celle pour une probité irréprochable. Si l’on prétend défendre la démocratie, alors il faut le faire « à notre endroit », c’est-à-dire en exigeant des gouvernant·e·s dit·e·s démocrates une rigueur morale sans faille.

Je refuse de voir dans cette montée de la contestation un pur populisme ou la marque d’un dérèglement social. J’y vois aussi, selon le mot d’Albert Camus, « Je me révolte, donc nous sommes » (L’Homme révolté, 1951), un sursaut de santé démocratique, une exigence minimale de justice. La révolte contre le pardon trop facile n’est pas un caprice, mais une affirmation collective : nous existons encore comme cité politique exigeante. Nous ne voulons pas que le pardon serve de masque à l’oubli ou à la démission de celles et ceux qui nous représentent.

Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation

Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.


QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/politique-de-la-verite-et-du-pouvoir/le-pardon-trop-facile