Politique et numérique : la cascade des règles

11 janvier 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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L’exclusion sociale ne procède plus seulement de décisions individuelles ou d’idéologies explicites. Elle s’opère désormais par propagation automatique de règles inscrites dans nos infrastructures techniques.

Le technofascisme ou l’exclusion par cascade

Lennie Stern a forgé le concept de « technofascisme » pour désigner une logique implacable : dans l’espace numérique, les règles se propagent d’un système à l’autre selon un principe de cascade. Dès qu’une personne est jugée étrangère à un système, prenons l’exemple du juge français ou de la juge française Nicolas Guillou, placé·e sous sanctions américaines pour avoir autorisé des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant, les conséquences se démultiplient instantanément. Du jour au lendemain, Airbnb ferme son compte, Amazon cesse ses services, PayPal le bloque, les réservations d’hôtel effectuées via Expedia sont annulées automatiquement. Certaines banques européennes ferment ses comptes par crainte d’enfreindre les règles américaines. Les moyens de paiement du quotidien disparaissent : Visa, Mastercard, American Express.

Ce qui frappe ici, c’est l’absence de toute décision humaine identifiable. Un·e magistrat·e européen·ne, exerçant dans une institution internationale indépendante, devient en pratique interdit·e bancaire sur une large partie de la planète, non pas à cause d’une décision judiciaire qui le ou la concernerait, mais du fonctionnement ordinaire d’infrastructures privées qui appliquent, en cascade, des règles décidées ailleurs.

Cette logique, nous l’avons tous·tes expérimentée à une échelle plus modeste pendant la période Covid. L’exclusion de l’espace social s’est opérée au fur et à mesure sur des critères qui évoluaient sans cesse : d’abord être malade du Covid, puis simplement être positif·ve au virus sans être malade, puis être cas contact d’une personne positive, avec une vaccination quasiment obligatoire qui n’avait jamais été conçue pour empêcher la transmission. Un système d’une absurdité manifeste, dont les règles ont évolué en cascade vers toujours plus de contrôles, toujours plus arbitraires, avec des impacts réels sur la vie des personnes : exclusion de l’espace professionnel, conflits intrafamiliaux, impossibilité concrète de se déplacer, payer, manger.

Le CSS : une grammaire de la cascade

Je voudrais éclairer ce concept de cascade de règles par un langage informatique que nous avons sous les yeux quotidiennement sans forcément le connaître : le CSS, pour Cascading Style Sheets, c’est-à-dire « feuilles de style en cascade ».

Toutes les pages web que nous consultons, le moindre journal en ligne, le moindre réseau social, sont construites dans un langage de mise en page appelé HTML, inventé en 1991 par Tim Berners-Lee. Ce langage de balisage est avant tout « sémantique » : il distingue un titre de niveau 1, un titre de niveau 2, un paragraphe, un texte mis en avant (gras) ou un exergue (italique), une liste, un tableau, etc. Cette information sémantique donne sa pertinence à la page pour le référencement par les moteurs de recherche, pour les intelligences artificielles, pour l’accessibilité aux personnes non-voyantes, et pour les futures interfaces, encore inconnues, mais qui pourront interpréter ce « sens structurel ». À partir de 1996, puis de manière plus aboutie au début des années 2000, un deuxième langage est apparu : le CSS, qui sépare le fond de la forme. Le HTML dit ce qu’est un élément ; le CSS dit comment il apparaît.

L’intérêt de cette séparation est considérable. Dans un site de plusieurs centaines de milliers de pages, on stipule une seule fois, dans une feuille de style unique (la feuille CSS, à laquelle font référence toutes les pages HTML), que les titres de niveau 1 sont verts en corps 18. Si l’on décide de les rendre bleus en corps 22, il suffit de modifier une unique ligne dans le fichier CSS, et l’ensemble du site change instantanément de mise en page, tout en restant cohérent.

Mais voici où le système devient intéressant pour notre propos : ces feuilles de style fonctionnent en cascade, c’est-à-dire par héritage et spécification progressive. On peut définir que tous les titres de niveau 1 sont verts, sauf dans la section « International » où ils seront marrons, tout en héritant de la taille et de la police définies globalement. On peut ajouter des niveaux de cascade, des sous-niveaux, des exceptions aux exceptions. Le style final d’un élément n’est jamais écrit en un seul endroit : il résulte de l’accumulation de règles qui s’enchaînent et se combinent.

L’expérience de l’impuissance face à la règle automatisée

Pour qui a déjà travaillé avec les feuilles de style CSS, l’expérience est souvent déroutante. On ne comprend pas pourquoi tel élément a pris telle couleur ou telle taille. On a le plus grand mal à remonter la cascade des règles qui ont produit ce résultat. La machine a effectivement appliqué quelque chose qui peut sembler complètement absurde, échapper totalement à notre contrôle, parce que son fonctionnement est basé sur un système de règles en cascade dont l’enchaînement nous devient opaque.

Cette expérience d’impuissance est si répandue qu’elle a engendré une solution technique révélatrice : la règle !important, une sorte de super-règle qui tente d’imposer un style malgré la cascade, quand on ne parvient plus à comprendre l’enchaînement des règles. Si vous examinez les feuilles de style CSS de n’importe quel site Internet (vous pouvez le faire en affichant le code source de n’importe quelle page, via un clic droit), vous constaterez qu’elles sont souvent bourrées de !important, ces rustines qui tentent de reprendre le contrôle sur une bureaucratie technique devenue incontrôlable.

Cette bureaucratie, très efficace, qui permet « d’industrialiser » (peu d’efforts pour de grands effets) des feuilles de style CSS a donc aussi ses effets pervers : un pouvoir qui prend des décisions malgré nous, qui nous les impose, et dont les décisions sont souvent en dépit du bon sens le plus élémentaire. C’est l’expérience quotidienne de milliers de développeurs et développeuses web qui pestent contre des machines semblant prendre des décisions qui leur sont incompréhensibles.

Nommer juste pour penser juste

C’est exactement cela qui est politique dans la manière dont le numérique régit nos vies. Dans le concept même de la cascade de règles, il y a très vite une grande confusion et une perte de sens, et surtout une perte du bon sens. Ce sont les deux faces d’une même pièce : d’un côté, une grande efficacité qui permet de réglementer de façon standardisée ; de l’autre, dès que les exceptions se multiplient, une difficulté croissante à maintenir la cohérence.

Lennie Stern apporte toutefois une nuance essentielle à son propre concept. Dans une tribune récente, elle écrit que « le mot technofascisme agit comme une loupe mal orientée » : il nous pousse à chercher le pouvoir là où il est le plus visible, dans les discours, les figures, les intentions affichées, alors que l’essentiel se joue ailleurs, « dans les procédures, les architectures techniques, les conditions d’accès » (Lennie Stern, « Technofascisme : quand la peur du totalitarisme empêche de voir le pouvoir des infrastructures », Fondation Jean-Jaurès, décembre 2025). Elle s’appuie sur la réflexion de l’historien ou de l’historienne Enzo Traverso, qui rappelle que « les mots ne sont jamais neutres : ils orientent notre regard, ils dessinent le décor mental dans lequel nous pensons les problèmes » (Enzo Traverso, Les Nouveaux Visages du fascisme, 2017).

Le terme technofascisme enferme ainsi une réalité nouvelle dans une métaphore ancienne, rassurante parce que déjà connue, mais précisément inadaptée. Ce qui se joue aujourd’hui ne relève pas d’une violence politique frontale : il s’agit d’un glissement progressif où les infrastructures techniques deviennent la matrice silencieuse de nos décisions collectives. La contrainte naît du fonctionnement, pas de l’affrontement. Elle tient parce qu’elle est déjà là.

Pour une vigilance démocratique sur les règles

La métaphore du CSS offre une piste de compréhension et de sortie, à mon sens : si dans un système de cascade de règles on œuvre à tout le temps remettre les règles sur le métier, les clarifier, les documenter, les maintenir, les améliorer, alors la démocratie, la clarté, le sens peuvent exister. Mais sans ce travail attentif et permanent sur les règles, c’est tout à fait impossible. La dérive est quasiment immédiate.

Les bonnes pratiques développées par la communauté des développeurs et développeuses web pour maîtriser la complexité des CSS (surcouches, méta-langages, méthodologies de nommage, documentation systématique, limitation des niveaux de cascade, revue régulière du code) constituent peut-être un modèle transposable à la gouvernance de nos systèmes sociaux numérisés. Non pas pour abolir la cascade, qui a son efficacité propre, mais pour en conserver la maîtrise.

L’enjeu n’est donc pas de trouver un mot de plus, mais d’accepter que notre vocabulaire politique soit en retard sur la réalité. Nommer juste, c’est créer les conditions d’une lucidité nouvelle. C’est déplacer le projecteur. Et peut-être, enfin, regarder le réel tel qu’il agit, plutôt que de continuer à projeter sur lui nos peurs héritées du passé.

Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation

Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.


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