Présence contre la foule calme

27 juillet 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Quand l’information rassure et endort nos vigilances démocratiques, comment résister à l’attrait de la soumission volontaire ? Une réflexion sur les mécanismes invisibles du conformisme et la nécessité vitale de l’autonomie.

Anatomie d’une soumission consentie

Observons une scène banale : une gare de grandes lignes bondée, en pleine nuit, des centaines, sinon des milliers de voyageur·euses immobilisé·es, à cause d’intempéries estivales. Iels attendent, calmes, suspendu·es aux annonces diffusées par haut-parleurs. Cette foule se perçoit comme raisonnable, adulte, maîtresse d’elle-même, tout le monde est calme et compréhensif·ive. On pourrait se dire que c’est une saine situation. En réalité, cette apparente sérénité révèle un phénomène grave : la transformation imperceptible d’individu·es autonomes en masse docile.

Lorsqu’un groupe humain sait pourquoi il est rassemblé, qu’il soit acteur·rice de sa présence comme dans une manifestation, ou qu’il subisse une situation externe comme ce retard de train, il demeure étrangement calme dès lors qu’il est informé. Cette observation apparemment simple révèle un mécanisme très important : l’information, même mensongère ou incohérente, suffit à pacifier les foules. Il suffit qu’il y ait information pour que naisse le calme, et avec lui, la docilité.

Le philosophe Gilles Deleuze l’expliquait dans sa conférence « Qu’est-ce que l’acte de création ? » donnée à la FEMIS le 17 mai 1987 :

« En un premier sens, on pourrait dire que la communication, c’est la transmission et la propagation d’une information. Or, une information, c’est quoi ? Ce n’est pas très compliqué, tout le monde le sait : une information, c’est un ensemble de mots d’ordre.
Quand on vous informe, on vous dit ce que vous êtes censé devoir croire. En autres termes, informer, c’est faire circuler un mot d’ordre. Les déclarations de police sont dites à juste titre des « communiqués » : on nous communique de l’information, c’est-à-dire qu’on nous dit ce que nous sommes censés être en état ou devoir croire, ce que nous sommes tenus de croire. Ou même pas de croire, mais de faire comme si l’on croyait. Parce qu’on ne nous demande pas de croire, on nous demande de nous comporter comme si nous le croyions.
C’est ça l’information, la communication. Et indépendamment de ces mots d’ordre et de la transmission de ces mots d’ordre, il n’y a pas de communication, il n’y a pas d’information. Ce qui revient à dire que l’information c’est exactement le système du contrôle. »

L’histoire nous offre un exemple absolument tragique de ce phénomène : lors de la déportation des Juif·ves pendant la Seconde Guerre mondiale, un processus graduel de discriminations, d’humiliations et de normalisations juridiques avait conditionné les populations à vivre avec de nouveaux critères. Les populations juives s’étaient accoutumées à des restrictions de liberté toujours plus arbitraires.
Lorsqu’on leur ordonna sous la menace de monter dans des trains, une grande partie forma une foule calme. Leur objectif était alors de faire le moins de vagues possible pour éviter davantage de brutalité. Le paradoxe est infiniment cruel : ces personnes allaient de leur plein gré vers la mort, convaincu·es de préserver leur intégrité, par leur bonne foi et leur mesure. Iels pensaient être dans le régime de l’humanité, alors qu’iels étaient déshumanisé·es par leurs bourreaux. Les rares qui résistaient étaient parfois stigmatisé·es par leurs pair·es pour leur « inconscience », tant la communauté craignait les représailles.

Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal (1963), analyse parfaitement comment la banalité du mal s’appuie sur cette docilité collective. Elle écrit : « Le mal peut se propager sur le monde entier comme un champignon s’étend sur la surface d’un morceau de pain pourri. » Elle démontre comment l’obéissance bureaucratique et la dilution des responsabilités permettent l’impensable : personne n’est responsable quand tout le monde obéit. La division des tâches, l’anonymat de la foule, autant de mécanismes qui transforment des individu·es ordinaires, y compris les victimes elles-mêmes, en rouages d’une machine meurtrière.

La violence rassurante : un paradoxe psychanalytique

Comment expliquer que l’autoritarisme, intrinsèquement anxiogène, puisse devenir rassurant ? Sigmund Freud, dans l’article Un enfant est battu : Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles (1919), explore ce paradoxe troublant. Il analyse comment le fantasme masochiste peut être lié à un sentiment de culpabilité et à une relation ambivalente d’amour et de haine envers la figure paternelle. Et il vaut mieux être battu·e qu’être invisible pour son père. La punition, bien que douloureuse, vient confirmer un ordre symbolique : « Le fait d’être battu, qui est humiliant et douloureux, contient désormais une excitation sexuelle et procure la satisfaction d’un plaisir auto-érotique. »

Alice Miller approfondit cette analyse dans C’est pour ton bien : Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant (1980) où elle écrit : « L’enfant maltraité deviendra un·e adulte maltraitant·e, à moins qu’il ou elle n’ait eu dans son enfance un·e témoin secourable. » Puis, dans L’enfant sous terreur : L’ignorance de l’adulte et son prix (1981), elle démonte les mécanismes de cette « pédagogie noire » où la violence éducative est justifiée comme bénéfique. Elle démontre comment « les enfants apprennent très tôt à considérer la cruauté comme normale et même comme quelque chose de bon pour eux·elles. »

L’enfant battu·e finit par trouver dans les coups une forme perverse de sécurité : au moins, iel sait à quoi s’attendre. Cette habitude de la soumission, intériorisée dès l’enfance, prépare le terrain aux obéissances collectives futures. La violence devient structurante précisément parce qu’elle est prévisible et répétitive.

L’information fonctionne selon le même principe : elle émane d’une figure d’autorité, ce que je nomme métaphoriquement le «  père  », et structure notre rapport au monde. Dans l’Allemagne nazie comme dans la France occupée, les instructions étaient d’une précision méthodique : «  Vous devez vous présenter tel jour, à telle heure, à tel endroit  ». Les Juifs recevaient souvent des convocations officielles, sous forme d’avis administratifs, d’affichages publics, ou de lettres individuelles («  convocations pour regroupement familial  », «  recensement  », «  départ pour le travail  », «  mutation  », etc.). Ces messages, toujours formulés dans un langage neutre et bureaucratique, étaient signés d’une institution  : la Préfecture, la police, la Kommandantur, la Gestapo.

En France, au cours des rafles (comme celle du Vél’ d’Hiv en juillet 1942), la police prévenait certain·es habitant·es qu’iels devaient « préparer quelques affaires, de la nourriture, des couvertures pour elles et leurs enfants », et se rendre à un rendez-vous donné, généralement dès l’aube, avant même qu’iels ne comprennent la gravité de la situation. En Allemagne et en Europe de l’Est, des ordres similaires organisaient le «  recensement  », les départs vers des camps de travail, ou des «  transferts  », sans préciser qu’il s’agissait de convois pour Auschwitz ou d’autres camps d’extermination.

Ces instructions étaient souvent accompagnées de promesses trompeuses : «  Vous serez relogés  », «  il s’agit simplement d’un contrôle administratif  », «  vos familles pourront vous retrouver plus tard  ». On encourageait les personnes juives à apporter leurs objets de valeur ou de quoi vivre plusieurs jours, distillant le sentiment qu’il s’agissait d’une mesure temporaire et organisée pour leur sécurité. Ce dispositif d’information, par sa froide rationalité, apaisait anxiétés et résistances  : encadrées par une autorité reconnue, transmises dans le langage de la loi et de l’ordre, ces injonctions transformaient l’arbitraire terrifiant en routine administrative.

Peu importait que ces informations fussent mensongères, ou qu’elles organisent la mort à échelle industrielle  : elles donnaient l’illusion d’une certaine maîtrise, d’un minimum de prévisibilité, où l’on croyait encore avoir prise sur son destin. En définitive, c’est bien la structure même de l’information officielle, son impersonnalité, sa régularité, sa prétention à la rationalité, qui a permis aux oppresseur·ses d’orchestrer la docilité collective, jusqu’à l’abîme absolu.

Les foules calmes contemporaines : de la gare au confinement

Transposons cette analyse à notre époque. Dans cette gare parisienne bondée, des milliers de voyageur·euses en transit, sans logement, dépendent entièrement des messages collectifs. Iels n’ont d’autre choix que d’obéir. Que peuvent-iels faire d’autre ? Louer un hôtel et abandonner le prix de leur billet ? L’injustice serait flagrante, donc iels ne le font pas, iels veulent que leurs droits soient respectés, alors iels restent calmes, sans se rendre compte qu’iels se sont soumis·es.

Chaque personne au sein de cette foule se perçoit comme sensée, organisée, défendant ses droits en attendant sagement. En réalité, iel a glissé imperceptiblement vers une docilité absolue. Iel a abandonné sa souveraineté à un pouvoir qui peut désormais faire d’iel ce qu’il veut. Michel Foucault, dans Surveiller et punir : Naissance de la prison (1975), décrit précisément ces « disciplines » qui façonnent des corps dociles :
« La discipline fabrique ainsi des corps soumis et exercés, des corps « dociles ». La discipline majore les forces du corps (en termes économiques d’utilité) et diminue ces mêmes forces (en termes politiques d’obéissance). »

La période Covid a offert une illustration saisissante de ces mécanismes. Du point de vue des libertés publiques, les restrictions imposées en France furent plus coercitives que pendant l’Occupation allemande : confinements stricts, attestations obligatoires, limitations drastiques des déplacements, couvre-feux, etc. Cette comparaison peut choquer, et je ne minimise en rien l’horreur nazie. Mais factuellement, le gouvernement par l’état d’exception, qui permet de gouverner hors du droit pour raison exceptionnelle, fut employé dans les deux cas, et les limitations de mouvement furent plus strictes entre 2020 et 2022 qu’entre 1940 et 1944.

Et la majorité des citoyen·nes, confronté·es à un déluge d’informations souvent contradictoires, ont accepté et même soutenu, dans les deux cas, ces gouvernances hors du cadre de la loi. Giorgio Agamben, dans ses textes sur l’état d’exception, notamment État d’exception – Homo Sacer II (2003), montre comment
« l’état d’exception tend de plus en plus à se présenter comme le paradigme de gouvernement dominant dans la politique contemporaine. »
La période Covid en fut l’épiphanie, car cet état d’exception a eu pour corollaire le doublement en deux ans des fortunes des grands actionnaires du capitalisme mondial.

La taille critique : quand le groupe devient foule

Un élément crucial distingue le groupe de la foule : la taille. Dans un groupe de 10 à 30 personnes, l’humanité prévaut. Le dialogue reste horizontal, chacun·e conserve son visage, sa singularité. La personne qui s’adresse au groupe n’a pas besoin de micro, elle peut regarder chacun·e dans les yeux. C’est une assemblée démocratique où la déshumanisation est impossible.

Au-delà de ce seuil, que certain·es situent à 150 personnes selon les travaux de l’anthropologue Robin Dunbar, le groupe bascule dans la foule. Les individus deviennent une masse à gérer, un flux à canaliser. Gustave Le Bon, dans Psychologie des foules (1895), écrivait :

« L’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible qui lui permet de céder à des instincts que, seul, il eût forcément refrénés. »

« Dans la foule, c’est la bêtise et non l’esprit qui s’accumule. »

Cette transformation permet les glissements hors de l’humanisme sans frein. Comme l’a montré l’expérience de Stanley Milgram dans Soumission à l’autorité (1974), la majorité des individus ordinaires peuvent commettre des actes terribles simplement en obéissant à une autorité perçue comme légitime.

C’est pourquoi la plus grande des vigilances s’impose face à ces rassemblements qui nous dépossèdent de notre singularité.

L’autonomie comme acte de résistance

Pour les personnes prises dans ces foules, qui se croient calmes alors qu’elles sont dociles, comment s’émanciper ? Ma suggestion pourra paraître simple, mais elle est assez difficile à mettre en œuvre, car elle bouscule nos attachements. Dans notre gare bondée, par exemple, je suggère de quitter les lieux, d’abandonner le bénéfice du billet, de se payer un hôtel. Oui, cela coûte cher. Oui, c’est injuste. Mais c’est le prix de l’autonomie.

On pourrait m’objecter : « Tu te laisses arnaquer ! Tu ne défends pas tes droits ! » Au contraire : j’existe dans mon autonomie. Je me désolidarise radicalement du processus de soumission. Je sors de la foule pour redevenir un individu libre et capable de liberté. Cette sortie n’est pas nécessairement solitaire : elle peut se faire avec d’autres personnes motivé·es, créant ainsi une nouvelle forme de solidarité horizontale.

Il ne s’agit pas d’individualisme, mais de ce que Cornelius Castoriadis appelle l’« autonomie » dans L’Institution imaginaire de la société (1975) :

« L’autonomie est le projet – et maintenant nous savons qu’il est réalisable parce qu’il a déjà été réalisé – d’une société où tous les citoyens ont une égale possibilité effective de participer à la législation, au gouvernement, à la juridiction et finalement à l’institution de la société. »

En sortant de la gare, je vais devoir m’inscrire dans le territoire, créer des liens, inventer des solutions. Cette crise forcée devient opportunité de rencontre et de création. Cela peut sembler inconfortable, risqué, et c’est précisément cette prise de risque (toute relative) qui fait notre humanisme.
Comme l’écrit Henri Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion (1932) :

« L’homme libre est celui qui peut improviser »

La responsabilité démocratique : un prix nécessaire

La liberté a un prix. Dans ces moments critiques, ce prix consiste à sortir de la foule docile. Un mouvement de foule n’est jamais anodin, il peut toujours dégénérer. Je ne veux pas être paranoïaque, et je sais que le personnel de la SNCF fait sincèrement de son mieux. Mais céder à la facilité de la prise en charge par le « père » dans une situation exceptionnelle, c’est s’exposer aux micro-totalitarismes, volontaires ou involontaires.

Le système démocratique ne dépend pas seulement des institutions ou des dirigeant·es : il repose sur l’attitude des citoyen·nes. Celles et ceux qui choisissent l’autonomie, calmement, sans violence ni revendication brutale, font barrage à toute possibilité totalitaire. Iels incarnent ce que Václav Havel appelait dans Le Pouvoir des sans-pouvoir (1978) « la vie dans la vérité » :
« Le pouvoir des sans-pouvoir réside dans le fait que chaque individu peut vivre dans la vérité, c’est-à-dire refuser de vivre dans le mensonge. »

Étienne de La Boétie, dans Discours de la servitude volontaire (rédigé vers 1546-1548, publié en 1576), l’exprimait avec une telle clarté :

« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé la base, de son poids même fondre en bas et se rompre. »

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »

Chaque fois que nous choisissons la facilité de l’obéissance collective, nous renforçons les structures de domination. Chaque fois que nous optons pour l’autonomie, même au prix d’un inconfort immédiat, nous réaffirmons notre dignité d’êtres libres, pour nous-mêmes et pour les autres.

Présence à soi contre absence collective

Les personnes dans la foule calme sont en fait absentes à elles-mêmes. Iels sont rassuré·es par l’illusion de l’information, dissous·es dans la masse, dépossédé·es de leur singularité et, au fond, de leur dignité.

La présence authentique exige de résister à cette dissolution. Elle demande de maintenir sa vigilance critique, de préserver sa capacité de décision autonome, de refuser la séduction du conformisme rassurant. Au milieu de ces informations qui sont autant de mots d’ordre déguisés, cette résistance est pour moi un impératif éthique et politique.
Évidemment, rien n’empêche ensuite de revendiquer ses droits, de demander des remboursements, d’exiger des comptes. Mais sur le moment, l’urgence est ailleurs : il s’agit de préserver sa dignité et son intégrité en refusant la dissolution dans la masse. La responsabilité individuelle constitue le dernier rempart contre les totalitarismes. Dans une démocratie authentique, chaque citoyen·ne doit, à mon sens, porter cette responsabilité comme une prise de risque nécessaire et précieuse.

N’oublions pas que pendant la Seconde Guerre mondiale, celles et ceux qu’on appelle aujourd’hui « résistants » étaient qualifié·es de « terroristes » par les médias dominants et la majorité des citoyen·nes. L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie. À nous de rester vigilant·es, présent·es à nous-mêmes, capables de dire non à la séduction mortifère de la foule calme.

Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation

Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.


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