La liberté d’expression, pilier démocratique, est menacée par les censures changeantes selon les pouvoirs en place, même ceux qui se prétendent démocrates. Pour préserver notre démocratie, créons de micro-assemblées citoyenne où tous les discours sont autorisés, pour cultiver dialogue et tolérance.
La liberté d’expression est un pilier fondamental du système démocratique, fondée dans les textes par la loi de la presse du 29 juillet 1881. En effet, une société dans laquelle il n’y aurait pas de liberté d’expression garantie par la loi deviendrait une société à la chinoise, où l’autocensure serait le ciment fondateur de l’ordre social, car l’usage de sa liberté conduirait immédiatement à une exclusion sociale. Le problème de ce type de société très policée est qu’elle est en réalité pilotée par un pouvoir autocratique qui peut se donner l’apparence d’un pouvoir démocratique, car la censure est intégrée par l’ensemble des citoyens. C’est ce qu’on appelle une société totalitaire, qui n’est pas la même chose qu’une société dictatoriale. Dans le totalitarisme, la norme de l’autocensure est intégrée par l’ensemble des citoyens dans un système d’accords mutuels et tacites afin que tout le monde se sente « bien », en évitant de déranger l’ordre social du pouvoir en place.
On voit, depuis l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis le 5 novembre 2024 et le revirement politique des propriétaires des grands réseaux sociaux comme Mark Zuckerberg et Elon Musk, comment des réseaux qui étaient des lieux de censure intense et assumée comme relevant du bien, notamment pendant la période Covid, ont inversé leur système de valeurs. La censure pendant la période Covid était liée aux positions de l’administration Biden. À l’époque, le modèle de « liberté » était en fait une censure absolue et le discrédit par le bannissement des opposants à la politique sanitaire, les vrais défenseurs de la liberté de penser. Sous Trump, ces censures là ont été complètement levées, mais d’autres sont apparues, sur bien des sujets scientifiques et de société. Au fond, ce sont aujourd’hui d’autres valeurs qui sont mises en avant. L’administration Trump interdit et censure d’autres sujets que ceux qui étaient censurés par l’administration Biden. Les grands réseaux sociaux suivent la doxa du moment.
Dans les espaces publics et professionnels, de la même manière, certains mots sont interdits. Il est important, face à ce changement aux États-Unis, de prendre conscience que la censure sous Donald Trump est simplement une autre forme de censure que celle qu’il y avait sous Biden. Il est faux de dire que la liberté était respectée avant et qu’elle ne l’est plus. Il est crucial de garder raison sur ce sujet et de se rendre compte que c’est simplement une censure sur d’autres sujets ; ce n’est pas une plus forte censure, c’est une autre censure. Le risque social de ne pas dire les mots qu’il faut, ou de dire les mots qu’il ne faut pas, n’est pas plus grand sous Trump qu’il l’était sous Biden ; ce sont simplement d’autres mots qui sont interdits. Il serait extrêmement naïf et dangereux de croire que Trump est le premier à censurer. La censure était tout aussi forte avant, pour défendre d’autres « valeurs », qui sont en réalité d’autres intérêts, symboliques, politiques et économiques.
Lors du rachat de Twitter par Elon Musk, deux ans avant l’élection de Donald Trump, il a supprimé tout le système de censure autour de la contestation de la politique Covid et sur tout. Il a levé toutes les censures. Ce qu’il a fait en réalité, c’est rétablir la liberté d’expression sur ce réseau. Il est important de le dire. On a prétendu qu’il soutenait les positions d’extrême droite sexistes. Non, il rétablissait la liberté d’expression dans cet espace privé qu’est Twitter. Et ce faisant, des choses qui n’y étaient pas autorisées y sont devenues autorisées, y compris des discours de haine. C’est pourquoi on peut dire qu’il prône des discours de haine. Entrons plutôt dans la nuance des choses, car le simplisme est toujours coupable.
Je fais référence à l’article « La pénalisation croissante des discours de haine : un phénomène inquiétant ? » de Justine Vinet, juriste, dans AOC le 22 avril 2025 :
Face aux évolutions sociétales et aux nouveaux moyens de communication, plusieurs réformes sont venues étendre la répression des abus d’expression. La loi Pleven de 1972 a marqué un tournant en élargissant les infractions de diffamation, d’injure et de provocation à la haine en raison de l’origine ou de l’appartenance raciale ou religieuse. La loi Gayssot de 1990 a quant à elle introduit l’incrimination du négationnisme, de l’apologie des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre et de réduction en esclavage. Par la suite, la loi de 2004 a étendu la répression aux discours sexistes et homophobes, tandis que celle de 2017 a inclus l’identité de genre, l’orientation sexuelle et le handicap parmi les motifs de discrimination punissables. En 2018, l’outrage sexiste a été incriminé, puis aggravé en 2023, traduisant une volonté accrue de lutter contre les violences verbales à caractère sexuel ou sexiste. Enfin, la loi Avia de 2020 visait à renforcer la responsabilité des plateformes numériques en leur imposant le retrait des contenus haineux sous 24 heures, bien qu’elle ait été partiellement censurée par le Conseil constitutionnel en raison de sa restriction excessive à la liberté d’expression.
Ces évolutions traduisent une extension progressive de la définition des discours de haine, corrélée à la reconnaissance de nouvelles catégories de discriminations. Alors que la liberté d’expression était traditionnellement limitée par le principe de non-nuisance, les restrictions actuelles s’appuient désormais sur des considérations d’égalité et d’autonomie personnelle. Cette évolution témoigne d’un déplacement du droit pénal, qui ne protège plus seulement la dignité des individus, mais aussi leurs caractéristiques personnelles.
Ce que la loi fait, c’est réprimer des discours qui peuvent mener à des actes violents. Mais que faire des discours qui banalisent des représentations du monde injustes et discriminatoires, pouvant créer un milieu propice à la violence ? La nuance est impossible à déterminer, et comme le dit très bien Justine Vinet dans cet article, les juges se retrouvent à devenir des acteurs politiques, car ils doivent porter un jugement sur l’impact des mots.
Et pourtant, le cœur de la démocratie et de la liberté d’expression, c’est précisément de pouvoir s’exprimer, c’est-à-dire partager des idées qui choquent d’autres groupes. Comme le disait Noam Chomsky, cité par Justine Vinet : « Si l’on ne croit pas à la liberté d’expression pour les gens qu’on méprise, on n’y croit pas du tout. » Et pourtant, Chomsky fut un promoteur de la politique Covid…
Justine Vinet termine son article avec grande justesse sur l’idée que ce qui est à cultiver, c’est l’éducation, la modération dans l’espace démocratique, la culture du dialogue, et une régulation des supports de communication. Je suis moins d’accord avec cette dernière idée.
Je voudrais faire des propositions d’ordre philosophique pour aller plus loin dans la mise en œuvre. Justine Vinet fait un très bon constat des enjeux. Mais comment fait-on pour susciter et faire vivre la démocratie dans le respect des uns et des autres, sans autocensure ? C’est à cet endroit qu’il faut penser, à partir du constat d’échec de la régulation de la démocratie uniquement par des lois. La démocratie est vivante par les actes des citoyens eux-mêmes. Ce qui fait tenir la démocratie, c’est la présence active des citoyens en tant qu’acteurs de leur propre système politique, capables d’entendre des discours qui leur sont complètement étrangers et même qui les choquent, mais aussi capables de répondre à ces discours par leurs propres idées, en opposition radicale à ce que les autres viennent de dire. C’est ce qui a lieu à l’Assemblée nationale, le cœur de notre institution démocratique, basé sur cette opposition radicale des idées qui toutes ont la place d’être exprimées.
Ce concept d’assemblées, doit à mon avis être cultivé. Mais pour pouvoir exister, avoir lieu, être agissantes et opérantes, elles doivent s’appuyer sur la légitimation de la présence de chacune et chacun, c’est-à-dire le respect des droits culturels de chacune et chacun, ce qui signifie le respect de la dignité de l’autre, quel que soit son discours. Ma proposition est que dans des espaces d’assemblée, tous les discours soient autorisés, même les discours de haine, que rien ne puisse être pénalisé dès lors que nous savons que c’est un espace dans lequel les personnes se rassemblent et se mettent en capacité de pouvoir recevoir tout au sein de cet espace. Hors de ces espaces d’assemblée, certains discours pourraient être jugés pénalement par la loi. C’est d’une certaine manière un peu ce qui se passe sur Twitter depuis son rachat par Elon Musk. Tout peut y être dit, y compris les pires choses. C’est aussi le principe des messageries sécurisées, comme Signal, qui autorise la liberté d’expression, pour le meilleur et pour le pire, ce qui est le prix de la liberté. Au cœur de cette liberté d’expression, il peut y avoir des choses que nous jugeons terribles et d’autres que nous jugeons bénéfiques. Car le jugement se rapporte à un modèle normatif, c’est-à-dire à une loi, au contexte dans lequel on édicte ce jugement.
Les journalistes, par exemple, qui communiquent à partir de territoires dans lesquels les politiques sont extrêmement répressives sur la liberté d’expression, utilisent des systèmes d’anonymisation de leur communication pour pouvoir s’exprimer librement à l’extérieur de ce contexte. Mais si leurs idées étaient visibles à l’intérieur du contexte politique dans lequel ils se trouvent, ils pourraient être jetés en prison, de façon légitime dans le terrioire dans lequel ils se trouvent. Nous avons, à mon avis, absolument besoin, si nous souhaitons que le système démocratique tienne, de constituer des assemblées au sein desquelles tout peut être dit et que nous assumions des instances comme telles. Cela ne signifie pas que tout peut être dit tout le temps, car nous sommes dans un système normatif, ce qui est normal aussi pour que la vie sociale puisse à peu près fonctionner. Cultiver des espaces privés dans lesquels les personnes se sentent autorisées à dire ce qu’elles pensent sans filtre est absolument essentiel.
Je donne un exemple. À l’époque de l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015 (Charlie Hebdo étant un journal au contenu au vitriol), dans les écoles, il y a eu une minute de silence imposée aux enfants pour honorer les victimes de Charlie Hebdo. Deux remarques à ce sujet :
Il y a là un très grand paradoxe, ou plutôt un malheureux invariant. Charlie Hebdo aurait été censuré s’il avait été partagé au sein des établissements scolaires par sa pensée différente et agressive. Et au moment où on honorait les morts de Charlie Hebdo, une pensée différente était elle aussi censurée ! En réalité, cette minute de silence, à mon sens, n’a servi à rien. Elle n’a servi qu’à asseoir une domination de censure, une fausse défense de la liberté d’expression, une hypocrisie absolue à mon avis. En tout cas, l’absence complète de débat démocratique sur ce sujet de société très important qui venait d’avoir lieu et qui pouvait susciter des tensions. Si on interdit la pensée de quelqu’un, il va se radicaliser, car il ne se sent pas reconnu dans l’espace démocratique. Il va se construire en opposition à ce faux espace démocratique, qui apparaît comme un système hypocrite, dont tout le monde sait qu’il n’est plus démocratique. Il y a ceux qui s’auto-censurent pour y maintenir l’ordre et ceux qui sont censurés et qui doivent se construire contre ce faux système démocratique.
Nous devons refonder la démocratie dans des assemblées. C’est une proposition extrêmement difficile à mettre en œuvre, qui peut faire craindre notamment aux enseignants beaucoup de retours de bâton des parents, des rectorats, etc. Mais c’est au prix de ce risque démocratique que nous pourrons cultiver les valeurs que nous défendons. Sinon, cela produit une hypocrisie qui ne fait que nourrir le radicalisme violent. Car cela devient un simulacre de démocratie et plus une démocratie. On a d’ailleurs pu entendre pendant la période Covid des personnes a priori démocrates dire qu’un système autoritaire à la chinoise était sans doute plus efficace que le système démocratique pour gérer la crise Covid. Ce type de discours, vraiment dangereux pour la démocratie, devrait être pénalisé, comme d’autres le son. Mais ne l’a absolument pas été, c’est le discours le plus antidémocratique qui soit, extrêmement dangereux pour la démocratie, tout aussi dangereux, si ce n’est plus, que des discours sexistes, homophobes ou révisionnistes. Ce type de discours mine la démocratie.
Ce que je viens de proposer peut sembler un peu hors de la philosophie. Pour moi, c’est au cœur de la philosophie. Car la philosophie, c’est se donner le droit de penser et d’exprimer sa pensée. Cela passe par des actes, des dispositifs, des propositions sociales, un engagement, c’est-à-dire des risques à prendre. Tenir une philosophie politique démocratique, c’est produire des actes d’assemblée dans lesquels tous les discours ont droit de cité, sans exception, des « safe spaces », comme on dit. C’est au prix de ces risques à prendre, me semble-t-il, individuellement, que nous pourrons, en tant que citoyens, refonder des bulles d’espace démocratique qui, petit à petit, infuseront l’immense enrichissement des points de vue divers qui font la vie d’une société et qui fondent la tolérance des uns vis-à-vis des autres. Sans cette prise de risque individuelle en tant que citoyen qui consiste à écouter l’Autre, la seule chose qui se construira, c’est l’intolérance, d’un côté autant que de l’autre.
Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation
Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.