Régime d’autorisation et régime de liberté

28 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La gestion de la crise Covid-19 a révélé une confusion fondamentale dans nos sociétés : nous avons majoritairement accepté de nommer « liberté » ce qui était son exact opposé. Cette méprise n’est pas anecdotique mais symptomatique d’une confusion culturelle profonde qui irrigue toutes nos relations sociales.

Les fondements juridiques : deux régimes opposés

Le régime de liberté et le régime d’autorisation constituent deux modalités juridiques radicalement opposées de gestion des libertés publiques. Cette distinction, pourtant fondamentale en droit, reste largement méconnue du grand public, ce qui a des conséquences politiques majeures.

Dans un régime de liberté, également appelé régime répressif, tout ce qui n’est pas interdit est permis. Les citoyen·nes exercent leurs droits et libertés sans solliciter d’autorisation préalable. L’État n’intervient qu’a posteriori, en cas d’abus ou d’infraction, par le biais de sanctions. C’est le régime le plus libéral, garantissant une large autonomie individuelle et collective. La liberté y est le principe, l’interdiction l’exception.

À l’inverse, le régime d’autorisation, dit préventif, impose une démarche préalable auprès d’une autorité pour obtenir un acte formel avant de pouvoir exercer une activité ou une liberté. Ce régime institue une interdiction de principe, à laquelle on ne peut déroger qu’avec l’accord exprès de l’administration. Il s’applique normalement aux activités considérées comme sensibles ou potentiellement dangereuses.

Cette distinction n’est pas qu’académique. Elle structure notre rapport au pouvoir et à la citoyenneté. En démocratie, le régime de liberté devrait être la règle, le régime d’autorisation l’exception soigneusement justifiée et délimitée.

Le basculement historique : l’état d’urgence sanitaire

La gestion de la crise Covid-19 en France a illustré un basculement massif et largement impensé du régime de liberté vers un régime d’autorisation généralisé. Dès mars 2020, le confinement a interdit les déplacements sauf exceptions justifiées par une attestation dérogatoire. Pour la première fois dans l’histoire récente, il fallait s’auto-délivrer une autorisation pour exercer des droits fondamentaux : circuler, travailler, se réunir.

Mais le plus troublant reste l’arrivée du pass sanitaire en août 2021. Les responsables politiques avaient promis solennellement qu’un tel dispositif ne serait jamais mis en place, puisqu’on est en démocratie. Pourtant, iels l’ont institué sans jamais expliquer ce revirement ni s’en excuser. Plus étonnant encore : une partie de la population a accueilli ce pass comme un retour à la liberté. « Enfin, grâce à ce pass, nous allons être libres », entendait-on.

Comment a-t-on pu collectivement nommer « liberté » ce qui était exactement son contraire ? Cette confusion révèle quelque chose de profond sur notre culture politique. Nous semblons avoir intériorisé à tel point les logiques d’autorisation que nous ne reconnaissons même plus la liberté quand elle disparaît.

Une confusion culturelle ancrée

Cette méprise pendant la crise sanitaire n’est pas un accident isolé. Elle s’enracine dans une confusion culturelle profonde entre liberté et autorisation qui structure l’ensemble de nos relations sociales.

Dans notre culture, depuis l’enfance, nous baignons dans des systèmes d’autorisation. Les enfants doivent demander la permission pour les actes les plus banals. Cette éducation forge une intériorisation profonde : demander l’autorisation devient « normal », exercer sa liberté devient suspect. Les parents elleux-mêmes sont persuadé·es que leurs enfants n’ont pas de droits propres, alors que juridiquement, les enfants ont des droits, qui sont très peu respectés.

Cette culture de l’autorisation se perpétue dans le système scolaire, puis dans le monde professionnel. Même dans les entreprises qui se veulent « libérées », combien de salarié·es osent vraiment exercer leur autonomie sans chercher constamment l’aval hiérarchique ? La peur de la liberté est profondément ancrée.

Dans les systèmes carcéraux, censés priver de liberté de circulation mais respecter la dignité humaine, le régime d’autorisation s’étend bien au-delà de ce que prévoit la loi. Les personnes détenues subissent un régime d’autorisation total qui nie leur humanité même.

L’amour comme laboratoire de la confusion

C’est peut-être dans les relations amoureuses que cette confusion atteint son paroxysme. L’amour romantique, tel qu’il est culturellement construit, mélange sentiment amoureux et mise en place d’un système d’autorisations mutuelles.

« Est-ce que tu me donnes le droit de sortir avec mes amis ? » Cette question, banale dans de nombreux couples, révèle l’ampleur du problème. On confond respect de l’autre et soumission à son autorisation. La jalousie, présentée comme preuve d’amour, n’est que la manifestation de ce système d’autorisation : je souffre que tu uses de ta liberté car j’ai intériorisé que tu devrais me demander la permission.

L’histoire juridique éclaire cette confusion. Pendant longtemps en France, la femme mariée redevenait juridiquement mineure, sous l’autorité de son mari. Cette subordination légale a disparu, mais ses traces culturelles persistent. Combien de femmes demandent encore, consciemment ou non, l’autorisation pour des actes du quotidien ?

Les « crimes passionnels », encore partiellement excusés socialement, révèlent l’aboutissement extrême de cette logique. On peut tuer « par amour », c’est-à-dire parce que l’autre a exercé sa liberté sans autorisation. C’est l’exact opposé de l’amour véritable qui devrait célébrer la liberté de l’être aimé.

Les mécanismes de la servitude volontaire

Comment expliquer que nous acceptions, voire réclamions, ces régimes d’autorisation ? Plusieurs mécanismes psychosociaux sont à l’œuvre :

  • D’abord, l’autorisation rassure. Dans un monde complexe, demander la permission décharge de la responsabilité. Si j’ai l’autorisation, je ne peux être blâmé·e. Cette déresponsabilisation est confortable mais mortifère pour la citoyenneté.
  • Ensuite, le régime d’autorisation crée l’illusion de l’ordre et de la sécurité. Si tout le monde doit demander la permission, il y aura moins de chaos, pense-t-on. C’est oublier que les sociétés les plus créatives et dynamiques sont celles qui maximisent les espaces de liberté.
  • Enfin, nous avons intériorisé une méfiance profonde envers notre propre liberté et celle des autres. « Si on laisse les gens libres, iels vont faire n’importe quoi. » Cette croyance, jamais vérifiée empiriquement, structure nos rapports sociaux. Nous préférons contraindre et être contraint·es plutôt que de faire confiance.

Reconstruire une culture de la liberté

Face à ce constat, comment reconstruire une véritable culture de la liberté ? Il ne s’agit pas de prôner un individualisme débridé mais de repenser nos modes d’organisation sociale.

Distinguer liberté et licence
La liberté n’est pas l’absence de règles mais la possibilité d’agir sans autorisation préalable dans le respect des droits d’autrui. Dans un régime de liberté, je n’ai pas à me justifier de mes actes tant qu’ils ne portent pas préjudice. C’est une nuance fondamentale : la liberté s’exerce dans un cadre, mais ce cadre n’est pas fait d’autorisations préventives mais de responsabilités assumées.

Réinventer nos organisations
Dans un couple respectueux des libertés, l’organisation remplace l’autorisation. Au lieu de négocier des permissions, on partage des plannings, on communique ses besoins, on organise la logistique. Chacun·e décide pour soi en tenant compte des contraintes communes. C’est plus complexe qu’un système d’autorisation, mais infiniment plus respectueux.

Avec les enfants, il s’agit de passer du « tu dois m’obéir » au « voici le cadre dans lequel tu peux exercer tes choix ». On conseille, on accompagne, on pose des limites claires, mais on ne soumet pas systématiquement à autorisation. C’est reconnaître l’enfant comme sujet de droits, capable progressivement d’autonomie.

Cultiver la confiance
Le passage d’un régime d’autorisation à un régime de liberté exige de cultiver la confiance : confiance en soi, confiance en l’autre, confiance dans les processus collectifs. Cette confiance ne se décrète pas, elle se construit par l’expérience. Chaque espace de liberté réussi renforce la confiance et permet d’élargir encore les libertés.

Dans le monde professionnel, les entreprises qui ont vraiment réussi leur « libération » sont celles qui ont accepté de faire confiance radicalement. Non pas dans un laisser-faire généralisé, mais dans la construction patiente de cadres permettant l’exercice des libertés individuelles au service d’un projet collectif.

Résister aux régressions
L’expérience du Covid montre combien nos libertés sont fragiles. En quelques semaines, nous avons accepté des restrictions inédites, disproportionnées au regard des enjeux sanitaires réels. La facilité avec laquelle nous avons basculé dans un régime d’autorisation généralisé doit nous alerter.

Il ne s’agit pas de nier la nécessité de mesures exceptionnelles en temps de crise. Mais ces mesures doivent rester exceptionnelles, proportionnées, temporaires et constamment questionnées. Or nous avons assisté à une normalisation de l’exception, à une banalisation des restrictions, à une accoutumance à l’autorisation.

La vigilance démocratique exige de toujours questionner les régimes d’autorisation : sont-ils nécessaires ? Proportionnés ? Limités dans le temps ? Soumis à contrôle ? Trop souvent, des autorisations instituées pour des raisons conjoncturelles deviennent permanentes par simple inertie administrative et confort bourgeois.

Une transformation culturelle nécessaire

La confusion entre autorisation et liberté n’est pas qu’un problème juridique ou politique. C’est un enjeu culturel majeur qui touche à notre conception même de l’humanité et de la vie en société.

Nous devons réapprendre collectivement ce qu’est la liberté : non pas le chaos ou l’égoïsme, mais l’exercice responsable de notre autonomie. Nous devons désapprendre la peur de la liberté, la nôtre et celle des autres. Nous devons construire des institutions, des relations, des modes de vie qui favorisent l’épanouissement des libertés plutôt que leur restriction préventive.

Cette transformation est exigeante. Le régime d’autorisation est confortable dans sa simplicité : quelqu’un décide, j’obéis ou je désobéis. Le régime de liberté exige de chacun·e qu’iel assume ses choix, qu’iel prenne en compte les autres sans se soumettre à elleux, qu’iel participe à la construction permanente du commun.

Mais cette exigence est aussi une promesse. Une société de libertés est plus créative, plus dynamique, plus juste qu’une société d’autorisations. Elle permet à chacun·e de déployer ses potentialités tout en construisant du collectif. Elle fait le pari de l’intelligence collective plutôt que de la soumission hiérarchique.

Retrouver le goût de la liberté

Je crois qu’une forme d’évidence s’impose : nous avons collectivement perdu le goût de la liberté. Nous la craignons plus que nous ne la désirons. Nous préférons la sécurité illusoire de l’autorisation à l’exigence vivifiante de la liberté.

Cette perte n’est pas irréversible. Partout, des individus, des collectifs, des organisations expérimentent de nouvelles formes de liberté. Iels montrent qu’on peut s’organiser sans autoritarisme, aimer sans posséder, éduquer sans soumettre, travailler sans aliéner.

La distinction entre régime d’autorisation et régime de liberté n’est pas qu’une subtilité juridique. C’est une boussole politique et éthique. À chaque fois que nous devons nous organiser collectivement, la question devrait être : comment maximiser les libertés tout en assurant la coexistence harmonieuse ? Et non : qui doit autoriser quoi ?

La liberté n’est pas un acquis mais une conquête permanente. Elle est un risque à prendre, qui est le prix pour une société démocratique. Elle se gagne contre nos peurs, nos habitudes, nos conforts. Elle se construit dans le dialogue, l’expérimentation, parfois l’erreur. Elle demande du courage : celui d’assumer ses choix, de faire confiance, de lâcher le contrôle.

Retrouver le goût de la liberté, c’est retrouver le sens même de la démocratie. Car une démocratie où les citoyen·nes ont intériorisé qu’iels doivent sans cesse demander l’autorisation n’est qu’une façade démocratique. La vraie démocratie suppose des citoyen·nes libres, conscient·es de leurs droits, capables de les exercer sans crainte ni soumission.

L’enjeu dépasse largement la politique. C’est notre humanité même qui se joue dans cette question. Serons-nous des êtres libres, créateurs·trices de leurs existences, ou des sujets soumis, quémandant sans cesse l’autorisation d’être ? La réponse à cette question déterminera le visage de nos sociétés futures.

Les mécanismes de domination et les chemins de l’émancipation

Le pouvoir contemporain ne s’exerce plus tant par la contrainte visible que par la manipulation des récits et la fabrique du consentement. Nous pardonnons trop facilement la faillite morale de ceux qui nous gouvernent, nous acceptons de nommer « liberté » ce qui est autorisation, nous laissons l’information nous endormir dans une soumission volontaire. La crise sanitaire a révélé cette confusion fondamentale : le régime d’autorisation s’est substitué au régime de liberté sous couvert de protection. L’inversion des pouvoirs post-Covid montre comment la censure et le mensonge d’État fragilisent nos démocraties tout en réhabilitant paradoxalement les voix dissidentes d’hier. Face à la foule calme qui se soumet, face aux consensus fabriqués qui étouffent le débat, la résistance passe par une présence lucide qui refuse l’attrait de la soumission. La gauche elle-même, prisonnière du système qu’elle prétend combattre, doit retrouver une conscience politique authentique, distincte de la bonne conscience qui se contente de postures morales. Restaurer la démocratie exige de créer des espaces où tous les discours sont autorisés, où la vérité complexe et partielle peut émerger du dialogue plutôt que d’être décrétée par des experts ou des algorithmes. Le politique authentique naît de cette tension entre soin du collectif et résistance au biopouvoir qui contrôle les corps et les esprits.


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