« Attention, ça glisse »

Fabrication d’un abécédaire des mots qui travaillent les politiques culturelles.

11 juillet 2026 Benoît Labourdette  5 min

Au colloque de Cerisy « Transformations des politiques culturelles », en juin 2026, j’ai fabriqué un abécédaire en ligne des mots qui ont fait débat pendant six jours. Récit de la naissance de cet objet, parti d’une plaisanterie dans la salle, et de la manière dont une intention politique trouve sa forme technique.

Un binôme réflexif dans le colloque

Du 18 au 24 juin 2026, le Centre culturel international de Cerisy accueillait le colloque Transformations des politiques culturelles, dirigé par Jean-Paul Ollivier. J’y ai animé une matinée sur la médiation culturelle et porté, avec Jean-François Marguerin, un binôme réflexif sur toute la durée de la semaine. Nous proposions chaque matin une synthèse de la journée précédente, et nous pouvions aussi intervenir au fil des échanges pour mettre en perspective les imaginaires qui circulaient derrière les mots employés, souvent à l’insu de celles et ceux qui parlaient.

« Ça pourrait s’appeler : Attention, ça glisse ! »

L’idée est née pendant un de ces échanges. Quelqu’un venait d’employer l’expression « forces de l’ordre » ; j’ai renvoyé qu’on disait autrefois « gardiens de la paix », et que « forces de l’ordre » n’est pas un terme juridique mais un mot médiatique. En l’employant, on adopte sans y penser une vision du monde, et cette vision influence ensuite nos actes, car on agit selon la manière dont on se représente le monde. La discussion était joyeuse, elle a fait rire, et une voisine m’a glissé, sur le ton de la blague : « Ah oui, ça pourrait s’appeler : Attention, ça glisse ! » Le titre était trouvé avant l’objet.

J’ai d’abord pensé installer un tableau dans le couloir, où chacune et chacun serait venu écrire des mots. Puis je me suis dit que, vraisemblablement, les gens n’y participeraient pas tant que ça. L’idée est restée en tête, vague, pendant deux jours.

Une conversation, puis une nuit de fabrication

Le quatrième jour, une conversation avec Christelle Blouët, du Réseau culture 21, a tout mis en mouvement. Nous parlions de formes possibles, elle m’a dit son goût pour les abécédaires, qu’elle pratique volontiers. Ma première intuition classait les mots par thématiques, mais ce classement était trop normatif, il assignait chaque mot à une seule lecture, tandis que l’ordre alphabétique fait voisiner par son arbitraire des mots que rien ne relie, et ces voisinages produisent des rencontres. Cette conversation a surtout nourri mon envie de faire. C’est souvent ainsi que le désir naît, dans un échange où l’idée qu’on portait vaguement prend soudain une forme désirable, et l’on se met au travail parce que quelqu’un d’autre, un instant, y a cru aussi.

Mon idée première restait pourtant toute simple, imprimer les mots sur des pages A4 et les distribuer le lendemain matin, tout bêtement. Mais en dressant la liste, les mots ont afflué. En reprenant tout ce qui s’était dit depuis le début de la semaine, il en venait de partout, tant les échanges étaient traversés de glissements de sens, et ce qui devait tenir sur une ou deux feuilles allait en demander beaucoup plus. Je me suis demandé comment faire. Distribuer le lexique à toute la salle, c’étaient des centaines de pages à imprimer, et je ne pouvais pas demander cela à l’équipe du colloque. C’est chemin faisant, devant ce problème très concret, que la solution est venue, fabriquer une page web et n’imprimer que des codes d’accès. Six QR codes tiennent sur une feuille A4, une dizaine de feuilles suffirait, découpées en petits papiers que chacune et chacun pourrait prendre au moment voulu. Une considération toute pratique a ainsi été le point de départ de ce qui est devenu, de fil en aiguille, une interface sophistiquée. Le mouvement du désir passe aussi par là, il avance de proche en proche, une contrainte matérielle ouvre une possibilité qu’on ne cherchait pas, et l’on se retrouve le soir à concevoir bien plus que ce qu’on imaginait le matin.

Le jour même, j’ai donc commencé à poser les bases de l’objet technique. Au repas du soir, avant de lancer la fabrication finale, je suis passé de table en table pour demander aux personnes des mots qui, selon elles, avaient circulé et comptaient. Je les ai notés. J’avais mon propre point de vue sur ce qui s’était joué, mais il fallait aussi les points de vue des autres, car ce qui compte, c’est le sens qui circule dans les mots, pas la liste qu’une seule personne en dresserait. La première version a été fabriquée cette nuit-là.

Des notices écrites comme des récits

Chaque notice s’est écrite comme un travail de recherche dans la matière des échanges, retrouver qui avait dit quoi, dans quel contexte, avec quelles tensions. Un même mot, selon la personne qui le prononçait, ne portait pas le même monde ; la coopération nommait tantôt la relation vraie entre des personnes, tantôt l’habillage d’une mise en réseau commandée d’en haut. Les notices ne sont donc pas des définitions, elles relatent les sens différents qui ont traversé chaque mot, avec leurs débats et parfois leurs positions antagonistes. Ce travail demandait aussi des vérifications factuelles, les décrets fondateurs du ministère de la Culture, des textes de référence comme la Convention de Faro, l’orthographe des noms contre la liste des participantes et participants. Et il s’est poursuivi au fil du colloque, j’ai enrichi le lexique après la cinquième journée, puis après la sixième, à mesure de ce qui se disait.

Cerisy, où l’Oulipo est né

Ce n’est peut-être pas un hasard que cette énergie me soit venue à Cerisy, haut lieu de la pensée littéraire française et européenne. Le château a une histoire avec les formes que je manipulais sans y penser. C’est lors d’une décade consacrée à Raymond Queneau, en septembre 1960, que s’y sont rencontrés les futurs fondateurs de l’Oulipo, cet ouvroir qui a fait de la contrainte formelle un moteur de création, et la contrainte alphabétique de l’abécédaire appartient à cette famille, un arbitraire qui stimule au lieu de brider. Roland Barthes est venu à Cerisy en 1977, pour un colloque tenu en sa présence, l’année même où paraissaient les Fragments d’un discours amoureux, dont les figures sont rangées par ordre alphabétique afin de n’imposer aucun ordre du sens. Barthes figure d’ailleurs dans la galerie de personnages de l’abécédaire, pour ses Mythologies. Je n’avais pas cette filiation en tête en fabriquant l’objet, je la découvre après coup, et elle me réjouit.

Féminisme, un mot arrivé quinze jours plus tard

L’objet a continué de vivre après le colloque. Je l’ai transmis autour de moi, des personnes m’ont écrit, certaines m’ont proposé des mots avec leur texte déjà rédigé, que j’ai intégré tel quel. Quinze jours plus tard, en discutant avec des étudiantes lors d’un autre colloque, consacré à l’intelligence artificielle, en Allemagne, je me suis rendu compte qu’il manquait le mot féminisme, alors qu’en creux beaucoup d’enjeux avaient circulé autour de cette question pendant la semaine de Cerisy. Je l’ai ajouté. Comme la page l’indique, chacune et chacun peut m’écrire pour proposer un mot ou en retravailler un. C’est un objet vivant, il compte aujourd’hui cent trente-quatre mots, là où j’en imaginais une dizaine sur mes pages A4.

Une seule page web, pérenne et travaillée

L’objet rassemble un texte de présentation de la démarche, l’abécédaire, un accès par thématique, un moteur de recherche intégré, la galerie des références culturelles convoquées et la liste des personnes intervenues au colloque. J’ai porté un travail profond sur l’ergonomie, pour que la consultation soit agréable dans tous les usages, sur téléphone comme sur grand écran, dans la salle comme chez soi, et que chaque manière d’entrer dans le lexique, par un mot, par une lettre, par une famille, par une recherche, trouve son chemin sans effort. Techniquement, c’est une seule page web qui intègre tout son code, sans serveur, sans base de données, sans dépendance à une technologie propriétaire, ce qui la rend pérenne. La souveraineté sur l’objet est pleine et entière ; le mot souveraineté a d’ailleurs été mis en question pendant le colloque, et je vous suggère d’aller le chercher dans l’abécédaire.

Tracer du commun dans la diversité

Sur le fond, l’idée de cet abécédaire est politique, tracer du commun dans la diversité des points de vue, sans les lisser. Et ce besoin politique a trouvé sa forme dans un objet technique, parce que cet objet technique paraissait le meilleur possible pour y répondre, indépendant, durable, consultable par toute personne. C’est le même mouvement que je mets en œuvre dans les projets numériques que j’accompagne, où la conception éditoriale et les choix techniques découlent des enjeux politiques du projet, et non l’inverse.

L’abécédaire est consultable ci-dessous, et accessible directement à cette adresse : www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2026/2026_colloque_cerisy

Portfolio

« Attention, ça glisse » - 1 © Benoît Labourdette 2026. « Attention, ça glisse » - 2 © Benoît Labourdette 2026. « Attention, ça glisse » - 3 © Benoît Labourdette 2026.

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Dans la rubrique Sites web, plateformes vidéo, espaces numériques de coopération 22 publications

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