Écrire sans s’écrire

20 décembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’écriture commence souvent là où la peur de mal écrire l’empêche. Cette tension entre l’impulsion créatrice et l’exigence formelle façonne le rapport que chacun·e entretient avec ses propres mots.
 

Le piège du mot parfait

L’écrivain·e en herbe se trouve face à un paradoxe : il ou elle veut écrire mais craint d’écrire mal. Cette crainte ne relève pas d’une simple pudeur stylistique. Elle touche à quelque chose de plus profond, à la légitimité même de prendre la parole. Roland Barthes observe dans Le degré zéro de l’écriture (1953) que « l’écriture est précisément ce compromis entre une liberté et un souvenir ». Le souvenir ici, c’est celui des règles apprises, des modèles admirés, de tout ce qui fait qu’écrire n’est jamais un geste innocent.
 
Cette conscience aiguë de la forme devient un inhibiteur lorsqu’elle intervient trop tôt dans le processus créatif. Je peux quand j’écris me surprendre à refaire dix fois une phrase avant d’avoir seulement exploré où son propos la mène, à démarrer avec enthousiasme et à me sentir rapidement bloqué·e. Le souci de perfection immédiate coupe court au mouvement de la pensée. L’attention se fixe sur le comment dire plutôt que sur le quoi dire, sur l’enrobage plutôt que sur la matière première. Peter Elbow, dans Writing Without Teachers (1973), nomme cette tendance « premature editing » et la considère comme l’ennemi·e principal·e du processus d’écriture.
 
Le désir de bien faire produit alors l’effet inverse : il empêche de faire tout court. La page reste blanche ou se remplit de fragments avortés, de débuts de textes sauvegardés dans des dossiers aux noms évocateurs : « brouillon », « à reprendre », « idées vagues ». Ces fichiers témoignent moins d’une incapacité à écrire que d’une trop grande impatience à bien écrire. Virginia Woolf, dans son journal de 1920, confesse : « Le pire de l’écriture, c’est que l’on ne peut pas écrire quand on pense qu’on devrait ». Cette observation saisit le cœur du problème : le devoir-être étouffe l’être en train de se faire.
 

Séparer le flux de la forme

Face à cette impasse, j’ai découvert une voie de contournement : séparer radicalement le moment de génération du contenu et le moment de sa mise en forme. Cette distinction n’a rien de nouveau en théorie. Les manuels d’écriture la répètent depuis des décennies. Mais entre savoir qu’il faudrait procéder ainsi et parvenir effectivement à le faire, il y a tout un apprentissage. L’américaine Natalie Goldberg, dans Writing Down the Bones (1986), décrit cette pratique comme une forme de méditation : « Continuez à faire avancer la main, ne vous arrêtez pas, ne relisez pas ».
 
L’enjeu de cette séparation réside dans la reconnaissance d’une vérité simple mais souvent oubliée : la pensée créatrice et le jugement critique ne fonctionnent pas bien simultanément. Lorsqu’on laisse couler un flux de paroles ou de mots sans s’interrompre pour les juger, quelque chose d’autre émerge. Des connexions inattendues se font, des idées surgissent qui n’auraient jamais vu le jour dans le cadre d’une écriture surveillée. Paul Ricœur, dans Temps et récit (1983), parle de « l’innovation sémantique » qui naît précisément de cette liberté donnée au langage de se déployer hors des sentiers balisés.
 
Cette pratique demande cependant une forme de confiance : celle que le matériau brut produit dans cet état de semi-abandon contient effectivement quelque chose de valable pour l’après. Elle suppose d’accepter que la créativité « s’en fout des mots », qu’elle est « au-delà des mots », qu’elle les utilise sans se soucier de leur élégance immédiate. La mise en forme viendra après. Mais pour qu’il y ait quelque chose à embellir, il faut d’abord qu’il y ait matière. Maurice Blanchot, dans L’Espace littéraire (1955), évoque cette nécessité : « Écrire, c’est entrer dans l’affirmation de la solitude où menace la fascination ».
 

Les outils comme médiateurs

Si cette séparation entre création et correction (ou réécriture) apparaît comme une solution théorique, sa mise en pratique soulouve une question : comment concrètement y parvenir ? Comment s’empêcher de corriger en cours de route quand voir les mots écrits déclenche automatiquement le réflexe critique ? C’est ici qu’intervient le rôle paradoxal de certains outils techniques. Un dictaphone, un logiciel de reconnaissance vocale, peuvent servir de médiateurs inattendus dans ce processus.
 
L’usage de la voix plutôt que de l’écriture directe présente un avantage simple : elle empêche la relecture immédiate. Parler crée un flux continu que l’on ne peut pas interrompre aussi facilement que le geste d’écriture, pour moi en tous cas qui suis habitué·e à filmer en plan-séquence. Les mots sortent, se suivent, s’enchaînent sans qu’on puisse les rattraper au vol pour les corriger. Cette contrainte technique devient une libération créative. Elle impose ce que la volonté seule peine à maintenir : l’avancée sans retour en arrière. Marshall McLuhan, dans Pour comprendre les médias (1964), avait déjà conceptualisé que « le médium est le message » : l’outil ne transmet pas seulement le contenu, il le façonne.
 
Mais ces outils ne fonctionnent pas comme des solutions universelles et atemporelles. Un même outil peut aider une personne à un moment donné de son parcours et ne rien apporter à une autre, ou à la même personne à un autre moment. « Avant j’aurais pas pu le faire, mais je n’étais pas prêt·e », me disais-je à moi-même l’autre jour. Cette remarque pointe vers une dimension essentielle : l’efficacité d’une méthode d’écriture dépend autant de l’état psychologique et du stade de développement de la personne que des propriétés intrinsèques de la méthode elle-même. Julia Kristeva, dans Pouvoirs de l’horreur (1980), analyse comment le sujet se constitue dans et par le langage, processus qui varie selon les moments de vie.
 

La question de la légitimité

Derrière ces questions de méthode se cache une interrogation sur la légitimité : qui suis-je pour écrire ? Cette question traverse tous les discours sur les difficultés d’écriture. Elle ne concerne pas seulement les débutant·es mais touche aussi des personnes qui écrivent depuis longtemps. Michel Foucault, dans « Qu’est-ce qu’un auteur ? » (1969), montre que la notion même d’auteur·rice est une construction historique et sociale. Écrire, ce n’est pas simplement transmettre des idées, c’est aussi s’autoriser à prendre une place dans l’espace public du discours.
 
Cette auto-autorisation rencontre des résistances multiples. Il y a d’abord les résistances externes, réelles ou supposées : le jugement d’autrui, les normes du champ littéraire ou professionnel, les modèles inaccessibles des « grands auteurs et autrices » (qui bien souvent ne se sentaient pas légitimes eux-mêmes ou elles-mêmes). Mais il y a surtout les résistances internes, ces voix qui murmurent que ce qu’on a à dire n’est pas assez important, pas assez original, pas assez bien formulé. « Qu’est-ce que ça dit de moi de baisser les bras ? », me disais-je face à mes difficultés. Cette phrase révèle comment l’acte d’écrire engage l’image de soi.
 
Se donner le droit d’écrire implique alors un travail sur soi qui dépasse la simple acquisition de techniques. Je le sais, pour avoir été bloqué·e pendant trente ans, alors que je connaissais toutes les techniques. Il s’agit de modifier son rapport à l’imperfection, d’accepter que le premier jet soit imparfait par définition, que l’écriture soit un processus et non un produit fini qui jaillirait tout fait de l’esprit. Pierre Bourdieu, dans Les Règles de l’art (1992), analyse comment les positions dans le champ littéraire affectent la possibilité même de prendre la parole. Mais au-delà des positions sociales, c’est la position psychique de chaque personne face à sa propre production qui se joue dans l’écriture.
 

Une pratique en évolution

Reconnaître que les méthodes d’écriture évoluent avec les personnes et les moments de vie m’ouvre une perspective moins rigide sur la question. Il n’existe pas une bonne manière d’écrire qui vaudrait pour tous et toutes et pour toujours. Chacun·e invente, adapte, abandonne, reprend des techniques en fonction de ses besoins du moment. « Peut-être un jour je n’utiliserai plus jamais cette façon de faire », me disais-je à propos d’une méthode qui me convient actuellement. Cette lucidité sur le caractère provisoire et situé des solutions trouvées témoigne d’une sagesse pratique.
 
L’écriture apparaît alors non comme une compétence qu’on acquiert une fois pour toutes, mais comme une pratique vivante qui se transforme avec nous. Ce qui bloquait hier peut devenir fluide demain. Une technique qui semblait artificielle ou contraignante peut soudain faire sens. Cette variabilité n’est pas un défaut mais une caractéristique fondamentale de toute activité humaine complexe. Donald Schön, dans Le Praticien réflexif (1983), décrit comment les professionnel·les développent leur expertise par un processus de réflexion sur leur pratique, processus qui les amène à modifier constamment leurs approches.
 
Cette conception évolutive de l’écriture a des conséquences pratiques. Elle invite à expérimenter sans s’enfermer, à essayer des approches différentes selon les moments, les projets, les états d’esprit. Elle suggère aussi que les périodes de blocage ne sont pas des échecs définitifs mais des passages, des moments où l’ancienne façon de faire ne convient plus et où la nouvelle n’est pas encore trouvée. Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne (1958), rappelle que l’action humaine se caractérise par sa capacité à commencer du nouveau, à ne pas être entièrement déterminée par le passé.
 

Écrire pour de vrai

Au terme de ce parcours, l’écriture se révèle moins comme un don mystérieux que comme une pratique qui demande à la fois méthode et souplesse. La méthode, pour échapper aux pièges du perfectionnisme et de l’auto-censure. La souplesse, pour adapter constamment les approches aux besoins réels. Entre ces deux pôles se dessine un espace où il devient possible d’écrire sans être constamment jugé·e par son propre regard.
 
La séparation entre le flux créatif et sa mise en forme, méthode que j’emploie en ce moment, n’est finalement qu’un des moyens possibles pour accéder à cette liberté. L’essentiel réside dans la reconnaissance que l’écriture ne se fait pas d’un bloc, qu’elle autorise le détour, l’hésitation, le retour. Que le premier jet ait le droit d’être maladroit, confus, approximatif. Que c’est précisément dans cet état de moindre contrôle que se logent parfois les intuitions les plus fécondes.
 
Écrire sans s’écrire, ce serait alors trouver ce point d’équilibre où l’exigence ne tue pas l’élan, où la conscience de ses limites n’empêche pas d’essayer, où le souci de bien faire se met au service du faire tout court. Non pas écrire n’importe quoi n’importe comment, mais se donner d’abord la permission de produire du matériau brut, sachant que le temps du tri, du polissage, de l’amélioration viendra. Comme l’écrit Anne Lamott dans Bird by Bird : Some Instructions on Writing and Life (1994) : « Le premier brouillon de n’importe quoi est de la merde. C’est comme ça que ça doit être ».

La création est une pratique, et cette pratique peut être favorisée par des techniques indépendantes d’un objet précis. Je partage ailleurs dans ce site web des outils pour la création audiovisuelle, l’écriture de scénarios, l’intelligence collective ou la coopération. Ici, je mets en partage des techniques qui peuvent s’appliquer à tout média : écriture, création musicale, arts plastiques, cinéma, théâtre, danse, création numérique, etc.

L’idée est de cultiver des transversalités, qui suscitent l’étonnement, la découverte, l’innovation, l’imprévu, l’approfondissement, l’émerveillement. Mes pratiques artistiques sont pluridisciplinaires. J’ai mis longtemps à assumer cette identité multiple. Je sais désormais que c’est dans le dialogue entre ce qui semble a priori étranger, dans les traductions d’une langue à l’autre, dans les interprétations, que se trouvent souvent les chemins de traverse les plus riches, ceux qui paraissaient au départ les plus improbables, les plus fragiles, les moins conformistes.

On a le droit de faire de la musique en écrivant, de faire du cinéma en racontant ses rêves, de toujours improviser sans jamais avoir de projet, de s’inspirer les uns des autres, de faire de la peinture en pensant en musique, de nommer des sons ou des goûts par des couleurs, etc. On doit s’autoriser à tout, dans tous les domaines. J’espère que les techniques que je partage pourront être autorisantes.


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