Pendant une semaine, à Cerisy, des chercheuses et chercheurs, des artistes, des élues et élus, des praticiennes et praticiens ont confronté leurs manières de penser les politiques culturelles. J’en propose ici une traversée par les mots, parce que c’est là que tout se décide. À la lecture, j’espère qu’on repartira avec un outil simple et gratuit, une attention au vocabulaire qui permet de transformer ses propres pratiques sans attendre ni budget ni réforme.
Du 18 au 24 juin 2026, le Centre culturel international de Cerisy-la-Salle, en Normandie, a accueilli un colloque consacré aux transformations des politiques culturelles. Cerisy n’est pas un lieu neutre. Son château abrite depuis les années cinquante des rencontres résidentielles de plusieurs jours qui réunissent chercheuses et chercheurs, écrivaines et écrivains, artistes autour d’un thème, dans la filiation des Décades de Pontigny fondées par Paul Desjardins au début du vingtième siècle. Desjardins, qui avait participé aux rencontres d’été de l’Écossais Patrick Geddes, croyait qu’on apprend par le contact du réel et l’enquête partagée plutôt qu’en recevant un savoir d’en haut. Tenir un colloque sur la culture dans ce lieu, c’était déjà hériter de cette intuition.
Le colloque était dirigé par Jean-Paul Ollivier, ancien directeur régional des affaires culturelles de Normandie, en partenariat avec le Cycle des Hautes Études de la Culture, et avec le soutien de la DRAC Normandie, de Normandie Livre & Lecture et de la Matmut. Il a réuni des chercheuses et chercheurs, des artistes, des élues et élus, des responsables d’institutions et des praticiennes et praticiens. La conférence inaugurale de Jean-Paul Ollivier a retracé la trajectoire des politiques culturelles françaises depuis Malraux, suivie d’un dialogue entre deux générations de responsables, Bernard Latarjet, qui a marqué l’histoire de l’action culturelle française, et Valérie Senghor, directrice générale du 104 à Paris. Les jours suivants ont fait dialoguer l’autrice et metteuse en scène Eva Doumbia, l’urbaniste Maud Le Floc’h, la fondatrice de lieux culturels Fazette Bordage, des directrices et directeurs d’opéra et de scènes, des responsables du Pass Culture, des élues et élus de territoire, des sociologues du numérique, moi-même et bien d’autres voix.
Avec Jean-François Marguerin, ancien directeur d’une direction régionale des affaires culturelles, j’ai aussi tenu tout au long de la semaine un rôle de binôme réflexif. Chaque matin, pendant un quart d’heure, nous proposions une mise en perspective de la veille, et nous pouvions aussi intervenir dans la journée pour tisser les imaginaires qui sous-tendent tout ce qui se dit et se débat. Mon travail consistait à dévoiler ces imaginaires qui se cachent sous nos manières de décrire les choses, et à faire lien entre eux, pour que nous puissions ensemble, non pas surplomber, mais analyser nos propres pratiques et ce qu’elles présupposent sans qu’on s’en rende compte. J’ai été actif dans cette approche, mais tout le monde se l’est appropriée, et c’est devenu l’esprit de la semaine, travailler sur les mots, sur les représentations, sur les façons de faire récit.
Ce que j’ai appris, ou plutôt confirmé à grande échelle pendant cette semaine, c’est que les mots que nous employons portent des imaginaires, et que ces imaginaires font plus que décrire le monde, ils le fabriquent. Un même mot, selon qui l’emploie et depuis quelle place, ouvre ou ferme une politique culturelle, une action artistique, une relation. Apprendre à entendre ce que fait un mot, c’est se donner un moyen de transformation accessible à n’importe quel acteur ou actrice de la culture, sans budget et sans réforme.
Trois gestes me semblent directement applicables dans un travail quotidien :
Ce texte déplie ces gestes à travers quelques mots qui ont travaillé le colloque, et qui méritent qu’on s’y arrête.
Derrière chaque mot circule un récit sur qui détient la culture, qui la reçoit, qui décide, et une fois ce récit installé, il produit des dispositifs, au sens où Giorgio Agamben emploie ce mot, tout ce qui capture, oriente, modèle les gestes et les pensées. Un financement est un dispositif, une application est un dispositif, une salle de spectacle est un dispositif. Agamben propose de les profaner, de les rendre à un usage commun, de retirer ce qu’ils ont de séparé pour que les gens puissent à nouveau s’en saisir. Travailler sur les mots, c’est une manière de profaner.
C’est dans cet esprit qu’à la fin du premier jour du colloque est née l’idée d’un glossaire, « Attention, ça glisse », pour relever les mots qui changent de sens, qui sont remplacés, ou qui nous font glisser là où nous ne croyons pas encore être. Je me suis retrouvé à le fabriquer en plus, pendant la semaine, parce que c’était une façon d’écrire à l’intérieur de chaque mot les enjeux qui le traversaient. Non plus restituer le colloque de façon thématique ou linéaire, comme je le fais dans cet article, mais le donner à reprendre autrement, par l’abécédaire et par les familles de mots qui le rassemblent. Il compte aujourd’hui cent trente entrées, et il accompagne ce texte. Comme je l’ai noté un matin, les mots sont notre monde, ils sont notre organe de perception.
Dans la plupart des récits que nous nous racontons, une figure unique avance et l’emporte. Remplacer le héros par une héroïne n’y change rien, car le récit garde les mêmes valeurs guerrières. Eva Doumbia l’a rappelé à partir d’Ursula Le Guin et de sa théorie de la fiction-panier. Le premier outil de l’humanité ne serait pas l’arme du héros mais le sac à provisions, le panier qui cueille et rassemble, qui se remplit et se vide. Raconter en panier plutôt qu’en héros, c’est faire place au collectif, aux liens, à ce qui se cueille plutôt qu’à ce qui se conquiert.
Cette distinction est politique, parce que ce sont les récits qui fabriquent les imaginaires, et que ces imaginaires président aux dispositifs qu’on met ensuite en place. Raconter n’est pas décrire après coup, c’est faire advenir, et ce qui n’est pas raconté ne se transmet pas et, d’une certaine manière, n’existe pas. Mehdi El Afani, qui anime un festival de littératures urbaines, l’a dit d’une formule que j’ai gardée : qui contrôle le langage contrôle aussi les imaginaires. C’est pourquoi il revient aujourd’hui aux artistes de faire le récit de leur processus de création, pour qu’on en comprenne à nouveau la place dans le processus démocratique, et que les élues et élus eux-mêmes puissent s’en approprier les récits.
Tout récit n’a pourtant pas la même portée, et deux postures s’y distinguent, dans lesquelles se joue presque tout :
Un récit qui se sait situé peut s’ouvrir aux autres, là où un récit qui se croit la réalité finit par vouloir l’écraser. Le plus grand danger pour qui agit dans la culture, c’est donc le surplomb, le fait de parler depuis un point de vue qu’on croit neutre alors qu’il est lui-même une culture. Lors de la journée sur le numérique, un intervenant a jugé délirants les imaginaires technologiques des autres, sans voir qu’il parlait depuis un point de vue rationaliste, qui est lui aussi une culture parmi d’autres. Juger délirants les imaginaires d’autrui depuis une place qu’on croit extérieure, c’est faire comme si l’ethnologie n’existait pas. Le danger n’est pas de raconter, c’est de raconter en croyant qu’on ne raconte pas. Une position condescendante est toujours très assurante, et c’est précisément pour cela qu’elle rassure ; il serait plus juste de tourner vers soi-même le regard de l’ethnologue.
J’ai beaucoup insisté, surtout en début de colloque, sur l’imaginaire catastrophiste, et cela m’a valu des reproches dont je mesure aujourd’hui l’intérêt. Quand on a un imaginaire catastrophiste, en particulier sur le numérique et sur les pratiques des gens, on bloque sa propre énergie et l’on s’installe dans un a priori destructeur. Cultiver le catastrophisme, comme je l’ai écrit dans mes notes, c’est asseoir son pouvoir, parce qu’on se range du côté de ceux qui auraient tout compris et qui dénonceraient des choses terribles, comme si les autres n’étaient pas capables d’avoir une pensée sur ce qui leur arrive.
Je dois ajouter une chose, par honnêteté. En dénonçant vivement cette posture, j’ai pu me retrouver moi-même dans le même type de posture, à vouloir prendre le pouvoir à mon tour. Je le dis parce que ce colloque a connu beaucoup de débats et de tensions, au sens productif du terme, et que personne, moi compris, ne se tient à l’extérieur du système qu’il décrit. La vigilance ne consiste pas à se croire indemne, mais à regarder ce que produisent concrètement nos manières de faire.
En écoutant les récits et les discours de la semaine, un concept m’est venu, celui du syndrome du sauveur. Il s’éclaire par le triangle dramatique décrit par Stephen Karpman, où circulent trois rôles :
Ce qui fait tenir le triangle, c’est que chacun a besoin du rôle des autres, la figure du sauveur ayant besoin d’une victime pour exister comme telle. M’en saisir m’a permis de prendre une distance critique sur les rôles et les fonctions qu’on s’affecte sans s’en rendre compte.
L’action culturelle est traversée par ce triangle chaque fois qu’elle se pense comme un secours porté à des publics supposés moins cultivés. Cela atteint même le plus noble des mots du secteur, l’émancipation, car dès qu’on regarde qui émancipe qui, l’émancipation revendiquée pour autrui se retourne en surplomb. Vouloir sauver, c’est une forme de colonialisme, la croyance que la culture serait magique et qu’il suffirait d’y exposer les gens pour les élever. Les mots par lesquels on les désigne portent le même mouvement :
En sortir suppose de quitter les trois rôles d’un coup, de cesser de distribuer les places pour reconnaître l’autre comme capable. Quand on laisse tomber les a priori, les barrières tombent avec eux.
La leçon que je retiens le plus nettement tient en une exigence, regarder sa propre pratique comme on regarderait une culture étrangère. Une absence de pensée sur sa propre pratique conduit souvent à utiliser les outils à contresens. Je prends un exemple, non pour le critiquer, mais parce qu’il était révélateur. Une réalisatrice a conçu pour un territoire un objet numérique interactif, fabriqué par elle et un technicien, mais inaccessible sur un téléphone, et qu’on demande ensuite aux habitants de venir regarder ensemble dans une salle. Elle projetait sur ce projet sa pratique professionnelle et sa légitimité de réalisatrice, qui saurait mieux que les habitants ce qui est bien dans les images, et elle a traité par le mépris les pratiques numériques des jeunes, en se plaçant en surplomb.
L’intention était bonne, mais elle était prisonnière de sa pratique professionnelle, croyant que ce qu’elle avait à apporter aux gens, c’était sa compétence de réalisatrice. Or ce qu’elle faisait là n’avait rien à voir avec cela. C’était un projet de médiation, un projet collectif, une création partagée. Son dispositif ne devait donc pas reproduire les pratiques professionnelles, mais s’inventer avec les gens. La fabrication même de l’objet numérique aurait dû, dès le départ, être au service du projet démocratique, c’est-à-dire donner toute la place et toute la responsabilité aux personnes, y compris sur l’objet lui-même.
Le signe de réussite affiché, c’est que les gens se sont rassemblés pour voir l’objet. Mais on se moque de l’objet, ce qui compte, c’est ce que l’outil produit, et non d’être centré sur l’outil. Le même projet présumait que les habitants, surtout les jeunes avec leurs pratiques sur les plateformes, n’avaient pas de vraie culture numérique. Or même les personnes âgées, dans les villages les plus reculés, ont un usage quotidien du smartphone. Concevoir un outil numérique auquel ils ne peuvent pas accéder depuis leur téléphone, c’est projeter sur eux un récit d’arriération qui n’a rien de réel. Une approche plus juste aurait été plus simple, animer un atelier où les gens se filment et s’interviewent entre eux, et publient eux-mêmes leurs vidéos sur un compte partagé. Ce n’est pas une question de technique, c’est une question de posture.
Un autre fil traverse les projets que j’ai trouvés les plus justes, le refus de hiérarchiser. L’ensemble Correspondances, ensemble de musique baroque dirigé par Sébastien Daucé et en résidence au Théâtre de Caen, a mené une action d’éducation artistique dans le quartier prioritaire de la Grâce de Dieu. Sa responsable de l’action culturelle, Laure Ménégoz, n’a pas présenté une réussite close, mais une expérience qui l’interroge, comment une structure spécialisée dans un répertoire savant peut construire une relation durable avec des habitants qui ne fréquentent pas spontanément ni cette musique ni les lieux qui l’accueillent. La conviction de départ y est belle, la musique baroque peut émouvoir par elle-même, sans qu’il faille la transformer ou la mêler à d’autres esthétiques pour la rendre accessible. Reste l’écart entre cette conviction et la rencontre réelle, et c’est en assumant cet écart, plutôt qu’en le masquant, que le récit devient utile aux autres.
La même hiérarchie cachée se loge dans le mot excellence. À l’école, on a rappelé que les normes d’excellence sont celles d’une forme particulière, que les maths de l’école ne sont pas les maths de la recherche, ni la musique de l’école celle des praticiens. L’excellence dit le meilleur et signifie souvent le plus conforme à un modèle scolaire qui survalorise l’écrit sur l’oral. Eva Doumbia, qui a raconté sa propre décolonisation intérieure et la manière dont elle a dû décoloniser son rapport à la littérature, a dit une chose qui résume cet enjeu : ce dont il faut se débarrasser, c’est de la hiérarchisation, plus encore que de la visibilisation. Et c’est aussi ce que travaille la pratique amateur, dès lors qu’on reconnaît que chaque personne a des capacités créatives et que notre rôle est de les révéler.
Ce déplacement entre une culture qu’on apporte et une culture qu’on reconnaît a trouvé sa formule la plus simple dans une phrase de Jean-Claude Lemenuel, ethnomusicologue : « accompagner les gens dans ce qu’ils sont en train de faire, et non dans ce qu’on voudrait qu’ils fassent ». Le déplacement tient parfois à une seule préposition. Faire avec les gens suppose qu’on mène le projet et qu’on les y associe ; agir avec va plus loin, les gens se réapproprient les moyens eux-mêmes, ils ne participent plus à l’action d’un autre, ils sont sujets de la leur.
Émanciper, au fond, ce n’est pas hausser quelqu’un vers une culture qu’il n’aurait pas, c’est lui offrir le respect et la place qu’il peut prendre pour déployer ce qu’il porte déjà. C’est cela que nous avons à nous offrir mutuellement. La créativité collective ne naît pas de la virtuosité technique mais de la qualité du lien, et quand le lien est bien construit, les gens trouvent la place de s’exprimer, et la créativité se déploie sans qu’on ait besoin de la pousser.
Une chose que j’ai expérimentée pendant la semaine, en animant un atelier de création photographique collective, me paraît centrale et n’apparaît dans aucun discours sur la médiation. Pour qu’une relation ne se fige pas en face-à-face, il faut y mettre du tiers, sortir de la relation duelle. L’objet culturel, une photographie, un texte, une œuvre, joue précisément ce rôle de tiers. On le met au milieu, on crée l’objet ensemble, puis on le regarde ensemble, et chacun a le droit de dire ce qu’il veut sans avoir à se justifier.
J’avais donné une consigne large, et à l’intérieur de cette consigne chaque groupe faisait absolument ce qu’il voulait, comme il le voulait. La seule règle était de livrer une photographie et de la montrer aux autres ; libre à chacun d’y mettre ce qu’il voulait. Je l’avais formulé ainsi : « c’est la création qui compte, ne cherchez pas à illustrer ». Même si la thématique était celle de la transformation des politiques culturelles, un geste artistique vaut d’abord par l’intuition, par ce qu’on fait sans savoir pourquoi, et qui se mettra ensuite en relation avec les autres images. J’avais aussi proposé de commencer par trouver un lieu, même un peu arbitraire, et de se laisser inspirer par ce milieu, pour être en lien avec le non-humain, capter ce qui s’y passe et le retransmettre.
Anne Aubry et Christelle Blouët, du Réseau Culture 21 qui porte les droits culturels, m’ont fait une remarque sur ma manière d’animer : je documente tout le temps où nous en sommes, ce que nous faisons, si chacun est d’accord. Ce faisant, je m’assure que nous sommes ensemble. Le cadre n’est pas imposé une fois pour toutes au début, il est sécurisé tout du long, et c’est parce que les personnes se sentent rassurées qu’elles peuvent prendre le risque de s’exprimer. Dans cet atelier, il y a eu l’expérience de faire, de créer l’objet, mais une expérience plus forte encore, celle de dialoguer ensemble autour de cet objet. Ceux qui avaient fait une image ne parlaient pas, les autres parlaient, de sorte que chacun s’enrichissait du regard des autres.
Le mot territoire, d’usage constant en politique culturelle, est rarement interrogé, alors qu’il porte l’idée d’appropriation et de découpage. Un territoire est pourtant un espace socialement construit, fait de dimensions matérielles, symboliques et identitaires, un espace vécu et fait d’usages divers. Le définir de façon seulement quantitative, comme une zone de chalandise, manque ce qui s’y joue.
D’où la proposition, entendue plusieurs fois, de lui préférer le milieu, ce dont on fait partie, ce qui nous traverse, humains et non-humains mêlés. Passer du faire territoire au faire milieu, c’est accepter qu’on n’est pas au-dessus de ce qu’on aménage, mais dedans. Le Parlement de Loire, présenté par Maud Le Floc’h, en donne une image concrète, où l’on auditionne juristes, écologues, pêcheurs et artistes, et où l’enquête se nourrit de fiction pour ouvrir ce qu’un rapport refermerait, dans le sillage de Bruno Latour et de son Parlement des choses qui fait entrer les entités non humaines dans la délibération.
La journée sur le numérique a montré que le mot « numérique » charrie deux récits qu’on n’arrive plus à distinguer :
Le mot plateforme concentre la même ambiguïté, puisqu’on ne sait plus s’il désigne un type d’organisation, un service, un modèle d’affaires ou une catégorie d’entreprises, et cette imprécision n’est pas un défaut, c’est sa fonction, car elle fait passer pour une infrastructure neutre ce qui est un acteur économique aux intérêts précis.
Il faut pourtant distinguer trois réalités sous le même mot. Il y a les plateformes commerciales, il y a les GAFAM, et il y a toutes les plateformes publiques et indépendantes qu’on peut créer soi-même, opérer et sauvegarder, avec des logiciels libres, hébergées sur nos propres serveurs ou dans des services associatifs et écologiques en France. L’espace de contribution et d’intelligence collective que permet le numérique n’est pas entièrement capté par les GAFAM, et c’est notre responsabilité. Si l’on se laisse gagner par l’imaginaire catastrophiste qui dit que tout est pourri et déjà maîtrisé, on dépense son énergie dans ce qu’on croit être une lutte, et l’on s’en prive pour construire. Or le numérique est un outil que nous utilisons tous au quotidien, avec lequel on peut bâtir d’autres services, publics, généreux, ouverts, qui partagent à leur tour d’autres imaginaires.
Cela demande du travail, et c’est tout l’enjeu. Croire que le numérique devrait être facile et ne demander aucun effort, à titre personnel, libre à chacun, c’est une servitude volontaire. Mais au niveau professionnel, le prendre ainsi, c’est choisir politiquement de se soumettre, car si l’on ne travaille pas ses propres outils, d’autres nous inscrivent dans leurs imaginaires. Fabriquer nos outils et les échanger entre nous, c’est un geste politique qui permet de faire advenir d’autres imaginaires.
Le mot évaluation a été l’un de ceux dont le colloque a éclairé le principe. Évaluer, c’est comptabiliser au regard de critères fixés d’avance, et l’opération étant par nature quantitative, l’expression « évaluation qualitative » est une contradiction dans les termes. Pour rendre compte autrement d’un projet, il faut d’autres mots. Le bilan narratif raconte l’expérience, ses réussites et ses échecs. La trace suit ce qu’une action a semé au-delà d’elle-même.
Le récit le plus marquant à cet égard fut celui de Yannick Lefort, directeur du CEFEDEM de Normandie, qui forme les enseignants de la musique et de la danse. Le 21 juin après-midi, il a restitué un projet de formation diplômante mené pour la collectivité territoriale de Guyane, jusque dans les villages dispersés du Haut-Maroni, où l’on accède après des heures, parfois une journée de pirogue. Il a refusé d’en faire une plaquette, et a tenu à faire le récit depuis l’intérieur d’un projet en cours. Le geste central du projet était un refus, celui de modeler les musiques et les danses autochtones sur les catégories académiques européennes, classique, jazz, contemporain, pour les rendre acceptables par l’institution. Le dossier nommait ce danger, le risque du déni de culture. Et il a intitulé sa communication, par un palindrome, « Des écarts à la trace », parce que prendre au sérieux les écarts, les habitations dispersées le long du fleuve, c’est déjà produire une trace.
Le projet a fini par se refermer, sous l’effet de deux temporalités incompatibles, celle de la formation, longue et négociée, et celle de la gestion administrative, courte et irréversible, où le bon de commande prime sur l’avenir. Une compagnie aérienne liquidée, une sécheresse qui rend les fleuves non navigables, un rectorat qui met des mois à conventionner, autant d’obstacles qui ne sont pas des incidents qui s’ajoutent au projet, mais qui sont du territoire. Et pourtant la trace demeure, l’enquête de terrain a été menée, des relations avec les chefs coutumiers nouées, des personnes repérées et écoutées, un savoir produit. Ma thèse, c’est que Yannick Lefort, en n’allant pas dans le sens institutionnel attendu mais en prenant un risque personnel, fait précisément ce qui garde son institution vivante. Sans prise de risque personnel, une institution devient reproductrice du même, elle perd sa vie et jusqu’à son sens politique. C’est ce qu’on appelle aussi l’esprit critique, le fait de penser par soi-même, et qui suppose d’oser se mettre en danger.
Un colloque se fait avec des gens, et avec les penseuses et penseurs qu’ils convoquent. Plusieurs voix m’ont traversé au fil de la semaine, et c’est plutôt moi qui les ai mobilisées, parce que leur travail éclairait ce qui se jouait. Giorgio Agamben pour le dispositif et la profanation. John Dewey pour le public et la démocratie comme expérience, contre l’idée d’un public qu’on remplit. Jacques Rancière, pour qui expliquer peut subordonner une intelligence à une autre, et qui oppose à cela l’égalité des intelligences. Joëlle Zask pour l’épaisseur du droit à la participation, prendre part et recevoir en retour. Amartya Sen pour la capacitation et le pouvoir d’agir. Olivier Hamant pour la robustesse opposée au culte de la performance. Stephen Karpman pour le triangle dramatique. Victor Klemperer pour la manière dont le glissement des mots transforme le monde. Serge Tisseron pour le déni comme protection contre l’effondrement. Bruno Latour, mobilisé par Élisabeth Taudière, pour le milieu et la représentation des entités non humaines. Et le groupe de Fribourg, avec Patrice Meyer-Bisch, dont le Réseau Culture 21 a porté la Déclaration sur les droits culturels.
Et puis il y a les voix vivantes de la salle, dont je ne cite ici qu’une partie. Anne Aubry et Christelle Blouët, du Réseau Culture 21, pour la présentation des droits culturels. Eva Doumbia et Mathias Echenay sur la démocratie des mots et les récits décoloniaux. Fazette Bordage, qui défend une autre manière de compter et qui dit que l’économie a colonisé nos imaginaires. Maud Le Floc’h pour le Parlement de Loire et l’art comme manière d’enquêter. William, ce jeune stagiaire de dix-neuf ans, étudiant en philosophie et auteur de rap, qui aidait au déroulement du colloque et a été invité à témoigner sur l’usage du Pass Culture. Des élus aussi, comme Bernard Leroy, président de la Communauté d’agglomération Seine-Eure. Des directrices et directeurs de structures, comme Emmanuel Pousse au château de Gaillon, Sonia Leplat à la Maison des pratiques artistiques amateurs, Martine Zussi au Motoco à Mulhouse, ou François Catala au développement culturel du parc de sculpture. Et toutes les personnes dont les questions et les désaccords ont fait la matière vivante de ces journées.
Si je devais dire à quoi sert ce que j’ai appris pendant cette semaine, je répondrais que cela sert à coopérer. Ces moments-là, même un peu conflictuels, apprennent justement à coopérer, à écouter l’autre, et ils montrent à quel point c’est difficile dans un cadre où il n’y a a priori aucun enjeu, où l’on se contente de partager des pensées. On découvre alors qu’il y a beaucoup d’enjeux, beaucoup de représentations. Les coopérations qu’il faut absolument cultiver pour avancer sont très difficiles à mettre en œuvre, précisément parce que nous avons des visions différentes des choses, et il faut donc s’outiller pour dialoguer vraiment.
Mettre en place des dispositifs démocratiques, ce n’est pas tomber dans le relativisme, où tout se vaudrait. C’est au contraire inviter chacun à développer son expertise singulière, parce qu’on a besoin que chacun contribue le plus possible. Ce dont on n’a pas besoin, c’est qu’une expertise en domine d’autres et les empêche de se déployer. Et cela suppose une condition, mettre les gens en confiance. L’esprit critique est un risque social, parce que ne pas penser comme le groupe expose à en être exclu ; les neurosciences le confirment, il faut se sentir en sécurité pour oser prendre un risque et s’exprimer. Le rôle de l’acteur ou de l’actrice public, c’est donc d’autoriser, de créer la confiance sans laquelle personne ne se risquera à contribuer.
Le colloque s’est terminé sur une scène qui dit tout cela mieux qu’un long développement. Un artiste, qui dirige un lieu et une compagnie, a présenté son travail en se disant généreux, mais dans un registre de langage de domination, de pouvoir et de contrôle, avec les meilleures intentions. Une participante lui a renvoyé, en fin de colloque, tout ce que ses mots charriaient sans qu’il s’en rende compte. Elle l’a fait sans prendre de pouvoir sur lui, sans l’insulter, en lui disant seulement ce qu’elle avait ressenti, et cela l’a déstabilisé, dans le bon sens. On ne sait pas ce que cet échange lui aura fait. Mais il y a eu là un espace de dialogue sur des choses profondes, et non sur le décompte superficiel du nombre de participants. Qu’il l’ait reçu ou non, celles et ceux qui ont écouté, et moi qui le retranscris, et les actes qui en garderont la trace, nous pouvons tous nous en servir pour réfléchir sur nos propres postures. Car le mot posture, lui aussi, a beaucoup circulé.
Aucune des lectures de mots que je viens de partager n’est définitive. Chacune est une hypothèse née d’une semaine de conversations, ouverte, discutable, incomplète, et chacun peut contester une définition, en proposer une autre, ajouter un mot qui manque. Ce que je rapporte n’est pas une solution mais une attention, et une question à se poser devant chaque projet, qui a le droit de raconter, et de faire compter son récit. Un récit qui se sait situé peut s’ouvrir aux autres.
En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.