Le 4 mai 2026, j’ai animé à l’Alhambra de Marseille une rencontre professionnelle organisée par l’association Image Clé, dans le cadre du projet européen Erasmus+ Visual Thinkers. Une quinzaine de professionnelles et professionnels français du cinéma, de la médiation culturelle, du travail de jeunesse et de l’éducation à l’image étaient présents avec les quatre partenaires finlandais du projet. La discussion s’est tenue autour d’une question simple : comment la création artistique peut-elle être une voie de l’esprit critique ? Plusieurs lignes se sont dégagées au fil de l’après-midi : le primat du cercle de confiance (« safe place ») dans la pédagogie finlandaise de l’éducation aux médias ; les limites de l’approche défensive, par le fact-checking et le débunkage, qui domine le champ français ; la responsabilité de l’animateur face au risque social que prennent les personnes qui se mettent en représentation ; la nécessité de penser le pouvoir et la représentation comme questions politiques de l’image. Le compte rendu qui suit n’est pas exhaustif. Il en partage les contenus et les éléments de méthode qui me paraissent utiles au-delà du cercle des participants.
Visual Thinkers in Europe est un projet Erasmus+ de petite échelle, porté par l’association marseillaise Image Clé, dirigée par Pauliina Salminen, en partenariat avec la Finnish Society for Media Education (Mediakasvatus, à Helsinki) et deux structures sociales et médiatiques finlandaises : Signaalimedia, à Helsinki, et un service municipal de la ville de Turku qui accueille des jeunes adultes sans emploi. Le cinéma l’Alhambra, Pôle Régional d’Éducation à l’Image, est l’autre partenaire français du projet.
Sur dix-huit mois, le projet a articulé une mobilité en Finlande (Helsinki, Turku, Tampere), des webinaires mensuels, et un travail de co-création de modules d’atelier pour les jeunes de 13 à 18 ans. La rencontre du 4 mai était la dernière étape publique avant la rédaction des productions finales. Le public visé n’était pas constitué d’enseignants mais de professionnels de la médiation culturelle, du travail de jeunesse et du cinéma.
L’après-midi avait été conçue en deux temps : trente minutes d’introduction conceptuelle, puis quarante-cinq minutes de table ronde. Le tour de table a immédiatement débordé ce cadre. Chacune et chacun s’est présenté en parlant déjà de son métier, de sa structure, parfois en lançant des éléments de débat. La table ronde avait commencé d’elle-même.
Il y avait là une leçon de méthode pour qui anime un groupe. L’objectif d’une rencontre est que le groupe s’enrichisse mutuellement ; le format prévu n’est qu’un moyen au service de cet objectif. Quand le groupe trouve spontanément un autre chemin pour atteindre le même objectif, il faut l’accueillir. L’écoute prime sur le programme. Celui qui anime gagne à accepter d’être transformé par la situation, plutôt que de revenir par instinct à ce qu’il avait préparé. Suivre cet instinct, c’est faire passer le confort de l’animateur avant la qualité de la rencontre.
Comment la création artistique permet-elle de travailler l’esprit critique ? Convenue avec Pauliina Salminen comme axe central de l’après-midi, cette question a structuré l’ensemble des échanges.
À mon sens, l’esprit critique, c’est tout simplement penser par soi-même. C’est socialement la chose la plus dangereuse qui soit, parce que penser par soi-même, c’est risquer de ne pas penser comme la majorité. C’est s’exposer. La créativité tient au même geste : exprimer ce qui est en soi, le mettre dehors par un film, une photo, un podcast, un texte, un dessin, un objet. La psychanalyse appelle ce passage le processus de symbolisation, et l’on sait qu’il est constructif sur le plan personnel et social. C’est pour cela que l’on travaille la création avec les jeunes, non pour les faire devenir artistes, mais pour qu’ils prennent le risque de devenir auteurs et autrices de leur regard.
Il existe une autre façon de travailler l’esprit critique, que j’appelle l’approche défensive : celle du fact-checking, du débunkage, de l’opposition entre vérité et mensonge. Cette approche domine le champ français de l’éducation aux médias et à l’information, et elle est souvent portée par des journalistes. J’en ai un a priori défavorable, et je l’ai dit d’emblée puisque la rencontre était faite pour en discuter. La lutte contre la désinformation a sa valeur. Mais l’approche défensive gomme la subjectivité, suppose un mythe de l’objectivité, et installe le travail dans une tension permanente entre qui a raison et qui a tort. Cette tension est mauvaise pour l’apprentissage. Les neurosciences le montrent : on n’apprend pas quand on se sent en danger. Le corps se met alors en mode de préservation. Pour penser par soi-même, il faut un espace où l’on puisse se tromper sans être exclu.
La création offre cet espace. Travailler la créativité, c’est travailler de fait l’esprit critique : on se rend compte qu’une image ne porte pas un seul sens, que le cadrage est un choix, qu’on peut lui faire dire ce qu’on veut. On le fait en jouant. L’esprit critique se construit ainsi par la pratique, dans une situation détendue.
Plusieurs présentations finlandaises ont apporté à la conversation française des outils conceptuels et méthodologiques précis.
Dans le curriculum scolaire finlandais, comme l’a exposé Christa, directrice exécutive de Mediakasvatus, l’éducation aux médias n’existe pas comme discipline isolée : elle fait partie de la « multilittéralité » (multilukutaito), qui inclut images, textes et graphismes. Mediakasvatus distingue compétences de pensée et compétences pratiques, et travaille à former les capacités à penser les médias plutôt que la seule manipulation technique. La médialittéracie y est nommée comme compétence civique et démocratique, inscrite dans la politique culturelle nationale, et liée aux enjeux de sécurité (proximité de l’Ukraine, drones).
L’observation la plus marquante portait sur le primat du cercle de confiance, ce que les Finlandais appellent « safe place ». Dans la plupart des structures finlandaises visitées par les partenaires français pendant la mobilité, les premières séances d’un atelier sont consacrées uniquement à la création de ce cercle, sans aucune visée de production. En France, comme l’a souligné Pauliina, on n’a pas ce temps : il faut aller vite, les enseignants s’inquiètent. Et pourtant, quand ce temps est pris en amont, ce qui suit est extraordinairement rapide. C’est un point de méthode qui mérite d’être posé comme un préalable de notre travail.
Cette priorité accordée à la sécurité affective irrigue la définition même des structures finlandaises rencontrées. À Signaalimedia, à Helsinki, qu’anime la productrice médias de la ville Eevi Savolainen, les jeunes viennent gratuitement, sans contrat, comme on irait à un loisir. Un long projet de film de huit mois est parti d’une enquête menée par les jeunes eux-mêmes auprès de leurs camarades sur la question de leur place à Helsinki. Le rôle d’Eevi, dit-elle, est d’écouter d’abord ce que les jeunes ont à dire ; beaucoup parlent de leur santé mentale, de choses qu’ils ne peuvent dire ailleurs. Le podcast lui-même n’est presque qu’un prétexte au regard de ce qui se joue entre eux.
À Turku, Hans Siikonen est instructeur médias dans un service municipal qui accueille des jeunes adultes de 16 à 29 ans sans emploi, sous contrat de six mois et avec une allocation. Ce service est explicitement défini comme une extension du travail social : la personne y vient avant le produit. Sybille a complété en signalant un dispositif sans équivalent en France, les ateliers « starter », où l’on apprend à se réveiller le matin, à faire ses courses, à cuisiner, à tenir un foyer. La réinsertion sociale commence par soi-même, et cette philosophie irrigue toute la chaîne, jusqu’aux ateliers de création.
Christa a posé enfin deux notions du vocabulaire de Mediakasvatus que le projet Visual Thinkers a traversées. L’auto-représentation consiste à donner aux communautés les outils et le pouvoir de se représenter elles-mêmes, en évitant les approches infantilisantes. Le bien-être numérique ne se réduit pas à un à-côté thérapeutique : il constitue une dimension à part entière de l’éducation aux médias.
Plusieurs exemples partagés au cours de l’après-midi pointaient une même question : qu’arrive-t-il quand l’expression d’une personne rencontre le regard de la communauté ?
Dans un collège, la semaine précédente, j’avais animé un tournage avec des élèves en situation de handicap. À la fin de la journée, l’une des jeunes filles m’a demandé une clé USB pour repartir avec les rushes, qu’elle voulait montrer à sa mère le soir même, sans attendre que je les mette en ligne. J’ai dit oui sans demander à l’enseignant, parce que dire non m’aurait paru impossible.
Marius, de l’association Dodeskaden, a apporté plusieurs cas qui prolongent cette question. Un atelier de journalisme dans lequel des collégiennes se sont mises, micro en main, à parler entre elles d’agression sexuelle. Sybille a relevé sur ce point un fait essentiel : si elles ont parlé de cela, ce n’est pas parce qu’elles étaient en danger, c’est parce qu’elles se sentaient en sécurité. Un jeune de Felix Pyat, à Marseille, hyper fier d’avoir joué un personnage burlesque dans son film, mais qui suppliait que pas un seul de son quartier ne le voie, sous peine de lui ruiner la vie. Un atelier enfin dans un institut médico-éducatif avec des adultes polyhandicapés épileptiques, où la commande d’un film final avait fini par contredire l’objectif initial, alors que le simple usage des outils, caméra et enregistreur sonore, avait déjà des effets thérapeutiques très forts.
Pauliina, de son côté, a évoqué le cas d’une femme adulte issue de l’immigration, qui voulait absolument être filmée dans une performance où elle simulait être emprisonnée par un mari méchant. Le film a été montré dans son quartier, et la critique de la communauté a été si dure qu’elle l’a très mal vécu. Pauliina a eu l’impression d’avoir voulu l’aider et de lui avoir nui malgré elle.
L’enfer est pavé de bonnes intentions. Le risque social pris par les personnes qui se mettent en représentation est réel, et il ne disparaît pas parce qu’on l’ignore. La conclusion à en tirer n’est pas qu’il faut renoncer à faire prendre ce risque, mais qu’il faut l’accompagner, le préparer, en discuter avec les personnes elles-mêmes, et accepter que parfois, ça ne se passe pas comme prévu. Marius a apporté ici une formule juste : la propriété de la création doit revenir aux participants. Depuis une dizaine d’années, je propose à toutes les personnes avec qui je travaille de rentrer chez elles avec un code QR donnant accès à tous les fichiers de l’atelier. Ce sont leurs œuvres. C’est une question d’éthique avant d’être une question de droit.
Maxime, ingénieur du son et enseignant en école de cinéma, a apporté un point de désaccord constructif. Pour lui, l’enjeu central avec les jeunes est qu’ils apprennent à travailler ensemble, à écouter l’autre. Le cercle de confiance ne suffit pas, parce qu’il arrive que dans le groupe l’un dise « c’est mon idée, c’est ma création, c’est moi » et rejette tous les apports des autres.
Une voie efficace pour désamorcer ce problème consiste à distribuer les responsabilités plutôt que de faire travailler tout le monde sur la même tâche. Quelqu’un fait la musique, quelqu’un fait la lumière, quelqu’un fait le son, quelqu’un fait la fiche de scène. Chaque personne a quelque chose qu’elle est seule à faire. Il n’y a alors plus de comparaison possible, plus de concurrence : la situation rejoue à petite échelle l’image d’une société dans laquelle on est tous complémentaires.
J’utilise pour cela un outil simple : des feuilles A3 imprimées avant chaque scène, où l’on note qui fait quoi. Les jeunes l’ont sous les yeux, ils savent ce qu’on attend d’eux, et ils savent qu’ils sont utiles à quelque chose.
L’horaire ne nous a pas permis de tout déplier. Quelques notions méritaient pourtant d’être posées sur la table, même rapidement, parce qu’elles éclairent ces métiers.
Les compétences psychosociales, telles que les définit l’Organisation Mondiale de la Santé depuis les années 1990, sont une voie utile pour penser l’effet de nos actions sur les personnes : capacités psychiques et sociales, à la fois pour les professionnels et pour les publics.
L’intersectorialité et la pluridisciplinarité, c’est-à-dire la coopération entre des champs habituellement séparés (audiovisuel, arts plastiques, musique, santé, social), sont faciles à dire et difficiles à faire. Tout le monde nous demande des projets pluridisciplinaires, et chaque ligne budgétaire répond, lorsqu’on cherche du financement : vous n’êtes pas dans mon domaine.
Les droits culturels, inscrits dans la loi française depuis dix ans (loi NOTRe, 2015) et issus de la déclaration de Fribourg de 2007, sont un outil juridique et méthodologique pour respecter la dignité des personnes et reconnaître la diversité des pratiques. Ils croisent ce que Mediakasvatus appelle la sensibilité culturelle. La formule du webinaire d’avril était nette : la sensibilité culturelle en éducation aux médias ne concerne pas seulement l’inclusion, elle vise l’autonomisation, le respect et le partage des récits. Je m’efforce d’en parler simplement, parce que présentés en termes juridiques ou techniques les droits culturels paraissent rebutants, et ils méritent mieux.
En fin d’après-midi, Pauliina a partagé une formule trouvée dans un musée de photographie en Finlande. Le musée propose trois chemins de visite à travers la même collection : la photographie comme chimie, la photographie comme mémoire, la photographie comme pouvoir. Beatrice a complété : on peut regarder l’image avec la question de la manipulation, avec la question de ce qu’elle représente, avec la question de ce qu’on peut en faire. Et toujours avec la question de la représentation : quelles images on choisit de montrer, quelles images on choisit de ne pas montrer.
C’est la question que le projet Visual Thinkers a placée au centre de son modèle d’atelier, lors de la co-création à Helsinki, en choisissant comme thème principal « le pouvoir et la représentation ». Le choix dépasse l’angle plus étroit de la « manipulation d’images » et permet d’entrer dans la politique de l’image sans se réduire à une posture défensive.
À la fin de l’après-midi, j’ai dit au groupe que toutes et tous avaient pris le pouvoir, et que je les en remerciais. Le format préparé a été constamment débordé par la richesse des paroles échangées. Je n’ai pas réussi à présenter tout ce que je voulais présenter, et je le regrette à peine, parce que ce qui s’est dit en place de mes développements préparés valait largement la peine.
Jamal, dans l’assemblée, a formulé en fin de journée une phrase qui me reste : la créativité est subversive, et nous sommes aujourd’hui dans une injonction à faire de l’EMI, à décrypter, décoder, prévenir, au risque de passer à côté de ce que la dimension créative peut apporter. Il faut, dit-il, sortir un peu la tête, faire des choses joyeuses, expressives, pas toujours sérieuses.
Merci à Pauliina Salminen et à toute l’équipe d’Image Clé pour cette invitation, à Amélie de l’Alhambra pour son accueil au pied levé en remplacement de Sephora, malade, à Christa, Johannes, Hans et Eevi pour leur partage, et à toutes celles et ceux qui ont parlé. Le projet Visual Thinkers se poursuit par la rédaction de ses productions finales.
En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.