Les 16 et 17 mars 2026, Normandie Images a organisé à Rouen la Rencontre nationale des pôles régionaux d’éducation aux images, intitulée « Le temps des regards ». Cent cinquante professionnel·les y ont participé, venu·es de toute la France. J’y ai participé comme intervenant dans la table ronde de l’après-midi du premier jour, dont j’ai publié un compte rendu détaillé, et j’ai suivi l’ensemble des deux journées. Ce qui suit n’est pas un récit de l’événement. Certaines questions de politique culturelle ont été posées explicitement dans les échanges, d’autres sont des réflexions que cette rencontre m’a inspirées et que je partage ici.
L’Association des pôles régionaux d’éducation aux images a publié, à l’occasion de cette rencontre, un Panorama national 2024-2025 qui consolidait pour la première fois des données chiffrées à l’échelle du réseau. C’est un travail utile. Les chiffres y sont : 550 000 bénéficiaires annuels, 4 300 partenaires, 3 000 artistes et professionnel·les mobilisé·es, 4 300 interventions, 400 journées de formation. Le document assume ses limites méthodologiques (comptages hétérogènes, données budgétaires absentes, périmètres variables selon les structures) et pose les jalons d’un observatoire appelé à se pérenniser.
Ces chiffres sont utiles, et ils sont incomplets. 550 000 bénéficiaires, cela ne dit rien de ce que ces personnes ont vécu. 4 300 interventions, cela ne dit rien de ce que les intervenant·es ont transmis ni de ce que les participant·es en ont retiré. La consolidation quantitative est un outil de dialogue avec les tutelles, et c’est bien à cela qu’elle est destinée : justifier des financements, démontrer une présence territoriale, produire des indicateurs de pilotage. Mais ce n’est pas un outil de compréhension de ce qui se joue dans l’éducation aux images.
À titre de comparaison, le travail d’état des lieux participatif que j’ai mené en Nouvelle-Aquitaine en 2025-2026 avec Aurore Schneekönig (ALCA, coordinatrice d’Imagi’NA) procède différemment. La démarche repose sur l’intelligence collective : on part de la parole des acteur·rices de terrain, on les fait travailler ensemble sur les problèmes qu’iels rencontrent, on laisse émerger les constats et les propositions de celles et ceux qui font le travail au quotidien. Le résultat ne se présente pas sous la forme d’un tableau de chiffres mais d’une cartographie des enjeux, des tensions et des pistes d’action, enracinée dans l’expérience vécue des personnes.
Les deux approches ont leur valeur. Ce qui me préoccupe, c’est que la première domine à ce point la seconde dans les espaces institutionnels. Les prises de parole du premier jour à Rouen, les discours du CNC, des DRAC, des élu·es, étaient quasi exclusivement structurés par des chiffres et des annonces de dispositifs. C’est normal pour des prises de parole institutionnelles, c’est leur rôle. Mais quand les intervenants de terrain prennent la parole, il faudrait que l’espace qualitatif s’ouvre, et il s’est ouvert, mais avec difficulté. Christian Dutertre, professeur d’économie, a alerté depuis la salle sur les dérives de l’évaluation purement quantitative. Il avait raison. Et il était pratiquement seul à le dire dans ce cadre-là.
Pendant la table ronde du matin, un·e intervenant·e a formulé une remarque qui m’a arrêté net. Des adolescent·es, dans le cadre de « Ma classe au cinéma », se permettraient de contester les choix de films qui ont été faits pour eux. Et il faudrait leur réapprendre l’autorité.
Cette remarque dit quelque chose de la logique dans laquelle une partie de l’institution fonctionne encore. L’éducation aux images, dans cette logique, consiste à transmettre un corpus prédéfini à des publics qui doivent le recevoir. Si le public conteste, le problème est du côté du public.
Les droits culturels, inscrits dans la loi française depuis 2015 et 2016 (loi NOTRe, loi LCAP), proposent une toute autre lecture. Chaque personne est porteuse d’une culture, de pratiques, de références. Le travail d’éducation aux images ne consiste pas à remplacer ces pratiques par d’autres, jugées meilleures. Il consiste à créer les conditions d’une rencontre entre les cultures, à partir du respect de ce que chacun·e porte.
Quand un·e adolescent·e conteste un film, c’est une prise de parole. C’est l’expression d’un regard qui s’affirme. Il se peut que ce regard soit peu élaboré, peu informé, maladroit. Mais l’autorité ne répond à rien ici. Ce qui répond, c’est le lien : prendre au sérieux cette parole, chercher à comprendre ce qu’elle dit, accompagner le regard vers d’autres perspectives sans invalider la sienne. C’est plus long, plus difficile, et c’est le seul chemin qui ne reproduise pas une logique de domination culturelle.
Dans mon intervention de l’après-midi, j’ai rappelé que la politique de démocratisation culturelle, née dans les années 1960 sous l’impulsion d’André Malraux et d’Émile Biasini, porte les traces de ses origines coloniales. Biasini avait été administrateur colonial avant de devenir le bras droit de Malraux. La logique descendante, apporter la « vraie » culture à ceux qui en seraient privés, est structurellement la même que la mission civilisatrice. Reconnaître cette filiation ne revient pas à condamner le travail accompli. Cela permet de comprendre pourquoi cette logique produit encore des impasses, et pourquoi tant de personnes, dans les quartiers, dans les zones rurales, dans les milieux populaires, continuent de dire « ce n’est pas pour moi ».
La table ronde de l’après-midi, modérée par Jean-Marie Vinclair, a réuni trois approches très différentes qui se sont articulées dans leur complémentarité de façon presque immédiate. Il n’y a pas eu de conflit, mais un enrichissement mutuel.
Mélanie Boissonneau, enseignante-chercheuse à la Sorbonne-Nouvelle, a déconstruit les discours alarmistes sur les écrans en s’appuyant sur les travaux d’Anne Cordier. Il n’existe aucun consensus scientifique sur les effets cognitifs et comportementaux de l’usage des écrans, hormis les aspects physiologiques (sommeil, vue, audition). Elle a raconté l’exemple d’une collégienne qui affirmait ne plus regarder de films « en entier » mais enchaînait cinq épisodes de k-drama coréen sous-titré sans difficulté. Le problème n’est pas l’attention, c’est à quoi on est attentif·ve. Elle a aussi rapporté le cas d’une élève qui, pour une analyse de La Féline de Jacques Tourneur, a fait un rapprochement avec le cinéma de Bollywood, un angle inédit et pertinent. Ces pratiques ne sont pas un signe de dégradation. Elles témoignent de cultures visuelles qui s’élargissent.
Jean-Fabrice Janaudy, distributeur (Les Acacias) et exploitant du cinéma Le Vincennes, a apporté un contrepoint plus conservateur, assumé comme tel, mais ancré dans une pratique de terrain de trente ans. Il défend la transmission du cinéma de répertoire par le choix des films et la qualité de la médiation. L’un de ses exemples les plus parlants : dans un lycée de bâtiments publics à Vincennes, avec des élèves venant de cités d’Île-de-France, la projection d’un film américain indépendant avait été reçue avec hostilité (« on nous montre ça parce qu’on est noirs et qu’on vient de cité »). Le programme suivant, Yojimbo de Kurosawa, L’Homme qui tua Liberty Valance de Ford, La Mort aux trousses d’Hitchcock, a produit l’effet inverse. Les élèves ont adoré Yojimbo (un film en noir et blanc, japonais, sous-titré). Deux ou trois pleuraient à la fin de Liberty Valance. L’un d’eux a dit : « Pourquoi on ne nous montre jamais des films comme ça ? » Janaudy a aussi raconté comment il avait montré l’intégrale de Shoah de Claude Lanzmann sur deux matinées entières à des lycéen·nes de Belleville, dans un silence absolu.
De mon côté, j’ai proposé un cadre conceptuel différent. J’ai commencé par l’exercice de la filmographie collective, où je demande à chaque personne dans une classe quel est son film préféré. L’exercice autorise chacun·e à exister culturellement dans le groupe, il fait du bruit (ce qui inquiète souvent l’enseignant·e, mais c’est le signe du plaisir), et il révèle des cultures visuelles que l’intervenant·e lui-même ne connaissait pas. C’est un geste simple de démocratie culturelle. J’ai ensuite posé le cadre des droits culturels et de la culture comme fait anthropologique : la culture avec un grand C, celle que les politiques culturelles défendent, n’est qu’une des formes culturelles, liée historiquement à des logiques de pouvoir. Nous, professionnel·les de la culture, sommes les marginaux·ales de la culture, pas son centre, puisque le temps d’écran moyen est de quatre heures trente par jour. Comme le disait Godard, ce sont les marges qui font tenir la page. J’ai également proposé des pistes méthodologiques concrètes : consacrer du temps officiel pour demander aux jeunes ce qu’iels regardent et font avec les images, évaluer nos propres pratiques avec les outils des droits culturels, et ne pas oublier que le cinéma lui-même a commencé comme un art méprisé, vu dans des œilletons, avant de devenir un art à part entière.
Ces deux approches ne s’opposent pas. Mélanie Boissonneau l’a dit : plus on connaît les pratiques hors salle, plus on renforce la salle. Les adolescent·es qui regardent des vidéos en accéléré sur leur téléphone se mettent dans d’autres conditions quand iels ont envie de voir un film qui les intéresse. Ce n’est pas le même écran pour le même usage. Et la médiation, telle que la pratique Janaudy (livrets, avant-programmes, dialogues en classe avant la projection), crée le désir qui rend le film possible. Ce qui les réunit, c’est la conviction que le problème n’est jamais du côté des jeunes. Il est du côté des conditions qu’on leur offre ou qu’on ne leur offre pas.
La question du vocabulaire a traversé les échanges du premier jour. Catherine Morin-Desailly, sénatrice et présidente de la commission Culture, a parlé de « guerre », guerre de l’attention, guerre informationnelle, fragilisation de la jeunesse par les réseaux sociaux. Elle a cité les travaux de David Colon. Olivier Meneux, coordinateur de la FACC, a proposé de ne pas utiliser ce mot.
Le désaccord n’est pas sémantique, il est politique. Un diagnostic posé en termes de guerre appelle des réponses de guerre : protection, filtrage, contrôle, interdiction. Poser le même diagnostic en termes d’accompagnement oriente tout autrement : écoute, présence, outillage, confiance.
Les travaux scientifiques actuels, notamment ceux d’Anne Cordier, montrent qu’il n’existe pas de consensus sur les effets cognitifs et comportementaux des écrans, hormis les aspects physiologiques (sommeil, vue, audition). La corrélation entre usage intensif des écrans et mal-être ne dit rien du sens de la causalité. Ce que l’on sait, c’est que la qualité de l’attention dépend de la qualité de la relation. Un·e enfant qui regarde un film avec un adulte qui lui en parle ensuite n’est pas dans la même situation qu’un·e enfant laissé·e seul·e devant un écran. La responsabilité est d’abord celle des adultes.
Le discours de guerre produit de la panique morale. La panique morale produit des politiques de contrôle. Les politiques de contrôle éloignent les jeunes des institutions qui prétendent les protéger. Les pôles régionaux, dans leur travail quotidien, savent cela. Ils savent que les adolescent·es qui passent trois heures sur TikTok ne sont pas des victimes passives mais des personnes qui font quelque chose de culturellement signifiant, même si ce n’est pas ce que les adultes voudraient qu’iels fassent. Accompagner ces pratiques suppose de les reconnaître, pas de les combattre.
La nature même du travail des pôles est difficile à nommer, et ces deux jours l’ont confirmé.
Un pôle régional d’éducation aux images, ce n’est pas une salle de cinéma, ce n’est pas une école, ce n’est pas un festival, ce n’est pas un laboratoire de recherche. C’est un peu de tout cela, au service d’un travail qui ne porte pas de nom simple : le lien. Le lien entre les œuvres et les publics, entre les institutions et les territoires, entre les professionnel·les et les enseignant·es, entre les artistes et les populations. Olivier Meneux l’a dit : les acteurs du lien sont ceux qui reçoivent le moins de subventions.
Le Panorama national le confirme à sa manière. Les cinq missions des pôles, coordination territoriale, observatoire, actions d’éducation artistique, laboratoire et ressources, formation, décrivent des fonctions d’interface. Les pôles ne produisent pas (ou peu) d’actions en propre ; ils rendent possibles les actions des autres. C’est un travail invisible par nature, et c’est pour cela qu’il est menacé chaque fois qu’un budget est resserré. Couper un pôle, c’est couper le fil qui relie les mailles entre elles. Le filet ne se troue pas, il se défait.
Philippe Germain (Ciclic) a mis trois propositions sur la table lors de la matinée du premier jour : sortir des silos scolaires pour penser le parcours du jeune citoyen dans sa globalité, oser l’évaluation en acceptant d’arrêter des dispositifs pour les repenser, et transformer le rôle de l’État pour qu’il soit plus stratège et moins prescripteur. Jean-Marie Vinclair (Normandie Images) a présenté la cartographie normande, un outil interactif développé depuis 2019 qui rend visibles les maillages territoriaux et les zones blanches. Ce type d’outil change la conversation avec les partenaires : on passe des impressions aux réalités géographiques.
Si la matinée du premier jour était institutionnelle, la suite a été tout autre chose. L’après-midi et le lendemain ont été consacrés à des présentations de projets, des retours de terrain, des ateliers, des discussions de fond. C’est là que la rencontre a rempli sa fonction principale : outiller les participant·es, leur donner de la confiance, des idées, des exemples concrets qu’iels pourront réinvestir dans leurs propres territoires.
Le mardi, la question des jeunes comme passeurs a occupé la journée. Tom Allaire, jeune ambassadeur du cinéma et étudiant à l’INSPE Normandie, co-modérait une table ronde avec Juliette Vargas (CNC). Ce qui s’est dit dans cette séquence m’a frappé par son énergie. Les jeunes présent·es ne parlaient pas de la cinéphilie comme d’un héritage à recevoir. Iels en parlaient comme d’un espace de rencontre. Le film, dans leur pratique, fonctionne comme un tiers, au sens que donne la psychanalyse au tiers symbolique : un objet qui permet à deux personnes de se rencontrer sans se confronter directement. On se retrouve autour d’un film, on en parle, et dans cette conversation quelque chose d’autre circule, qui est de l’ordre du lien.
L’association Nouvel Œil, le Festival du Grain à démoudre à Gonfreville-l’Orcher (un festival entièrement programmé par des jeunes), les « BFF du ciné » de Salim Hamzaoui, les Jeunes Ambassadeurs de l’AFCAE accompagné·es par Anne Ouvrard, le travail d’Unis-Cité présenté par Baptiste Marchand : autant de dispositifs où les jeunes ne sont pas des bénéficiaires mais des acteur·rices. Tom Allaire a souligné un enjeu que les autres intervenants n’avaient pas formulé aussi clairement : la transmission entre ceux de 25 ans et ceux de 15 ans est un levier au moins aussi puissant que la transmission entre adultes et adolescent·es. Le regard d’un·e jeune de 25 ans sur le cinéma n’est pas le même que celui d’un·e professionnel·le de 50 ans, et la proximité d’âge crée une crédibilité que l’institution ne peut pas fabriquer.
Valérie Mocydlarz (Les Yeux Verts, Brive) a complété le tableau par la réalité des territoires ruraux, où les jeunes cinéphiles sont dispersé·es et isolé·es. Les dispositifs de mise en réseau, rencontres, échanges, déplacements, jouent pour eux un rôle vital de reconnaissance et de confiance.
L’après-midi du mardi a ouvert un autre chantier : les festivals comme espaces d’éducation aux images. Plein la Bobine, Clermont-Ferrand, Poitiers Film Festival, Festival Résistances, Festival du Film de Cabourg. La diversité des modèles montre que l’éducation aux images n’est pas un format mais une intention. Un festival de court métrage, un festival pour enfants, un festival de cinéma engagé travaillent tous à la même chose par des voies différentes : créer les conditions d’une rencontre entre un public et des œuvres.
Les intervenantes et intervenants qui ont pris la parole dans ces séquences ne parlaient pas de chiffres. Iels parlaient de ce qui avait marché, de ce qui avait échoué, de ce qu’iels avaient appris en faisant. C’est ce type de partage qui outille les professionnel·les et qui justifie, au fond, que 150 personnes se déplacent pendant deux jours.
Un sujet a traversé les deux jours sans trouver tout à fait sa place dans l’ordre du jour officiel : la formation des intervenantes et intervenants, et les obstacles que leur oppose l’institution scolaire.
Olivier Meneux a décrit la réalité des intervenantes et intervenants en Hauts-de-France : autocensure croissante face à des publics parfois hostiles, le film Tomboy de Céline Sciamma quasiment proscrit sous la pression d’associations de parents. Carole Desbarats, intervenant depuis la salle, a rappelé que les personnels de direction de l’Éducation nationale constituent au quotidien un obstacle administratif et humain. Elle a ajouté, avec une ironie lucide, qu’elle tenait les mêmes propos en 1999.
Vingt-sept ans plus tard, le problème est intact. Les 15 mesures annoncées fin 2025 par le ministère de l’Éducation nationale et le CNC n’y changeront rien à elles seules. Un référentiel national, un doublement des effectifs de « Ma classe au cinéma », des conservatoires pilotes de cinéma : ce sont des leviers. Ils ne produiront d’effet que si les intervenant·es qui entrent dans les classes sont formé·es, soutenu·es, payé·es décemment, et qu’iels trouvent en face d’eux des directrices et directeurs d’établissement qui comprennent la valeur de ce qu’iels apportent. Cela ne se décrète pas par un plan ministériel. Cela se construit sur le terrain, dans la durée. C’est le travail des pôles.
Les rencontres professionnelles sont utiles et nécessaires. Les professionnel·les de l’éducation aux images sont souvent isolé·es sur leurs territoires, travaillant dans des structures petites, avec des moyens limités. Se retrouver à 150 pendant deux jours, c’est se compter, au sens propre.
Mais l’utilité d’une rencontre se mesure à ce que chaque personne en rapporte chez elle. Des contacts, des idées, des exemples, de la confiance. La cartographie normande de Jean-Marie Vinclair donne envie d’en faire une pour son propre territoire. Les dispositifs de jeunes passeurs donnent envie d’en imaginer un dans sa région. Le Panorama national donne des chiffres à mettre dans les dossiers de financement. La confrontation entre Emmanuel Ethis et Daphné Bruneau sur le rôle des institutions vis-à-vis de la création donne matière à repenser ses propres positions. Et les moments informels sont complémentaires des tables rondes pour construire les coopérations qui feront avancer les projets dans les mois suivants. Il pourrait d’ailleurs y avoir encore davantage de formalisation de ces temps de rencontre directe entre participant·es.
Cet article est ma manière de participer à ce partage. Les vidéos des sessions seront accessibles en ligne, et chaque personne présente à Rouen en a retiré ses propres réflexions. Je partage les miennes, d’autres partageront les leurs, et c’est dans la diversité de ces regards sur les mêmes événements que l’intelligence collective se fabrique.
J’aurais pu venir à Rouen le lundi après-midi, faire ma table ronde, et repartir. J’ai choisi de rester les deux jours. C’est ce choix qui a ouvert mon regard à des choses que je ne connaissais pas.
Ce qui m’a le plus surpris, c’est l’énergie des jeunes professionnel·les du mardi. Iels utilisent les films comme des médias de rencontre, au sens littéral : le film est le tiers qui permet de se retrouver, de dialoguer, de construire du lien sans passer par la confrontation directe. Ce n’est pas nouveau en soi, c’est le principe même de la médiation culturelle. Mais ces jeunes le réinventent avec leurs outils, leurs réseaux, leurs codes, et une motivation pour la diffusion qui m’a surpris. Le Festival du Grain à démoudre, programmé par des jeunes, les BFF du ciné, les ambassadeurs et ambassadrices : ce ne sont pas des dispositifs pour jeunes, ce sont des dispositifs par des jeunes, et la différence est fondamentale.
Ces rencontres m’ont mis en contact avec une génération de professionnel·les qui ont trente ans de moins que moi. Je ne suis plus dans les « nouvelles générations », j’ai fait beaucoup de choses dans ce domaine, mais les choses que j’ai faites ne me semblent pas loin dans le passé. Ce qui m’a frappé, c’est de sentir à quel point je peux être utile à ces jeunes collègues, par l’expérience, par les méthodes, par la confiance que je peux les aider à prendre, et à quel point iels peuvent m’apporter des méthodes et des regards que je n’ai pas. Je sors de Rouen avec l’envie de collaborer davantage avec ces personnes, de me déplacer vers elles.
C’est d’ailleurs la question que la rencontre portait dans son titre : le temps des regards. J’ai beaucoup parlé, dans ma table ronde, de la qualité du temps, du temps du lien, du temps du soin de l’autre. En restant ces deux jours, j’ai vécu ce que je défendais. Prendre le temps d’une rencontre professionnelle, c’est accepter d’être transformé par ce qu’on y trouve. Et les organisateurs et organisatrices de Normandie Images, par les personnes qu’iels ont fait venir et par la manière dont iels ont construit ces journées, ont créé les conditions pour que cette transformation soit possible.
J’en retire aussi quelque chose sur mon propre rôle. Pendant longtemps, j’ai été sur le terrain, dans l’action, dans l’animation de formations et de projets. J’écrivais peu. Quelque chose a changé. L’écriture me permet de contribuer autrement : structurer la pensée, nommer ce qui se passe, partager au-delà du cercle des personnes présentes. Ce n’est pas un retrait du terrain, c’est un prolongement. Et c’est aussi pour cela que j’écris cet article : parce que ces contenus méritent de circuler, et que chacun·e d’entre nous peut apporter sa part de conceptualisation à ce travail commun.
En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.