Le 2 décembre 2025, une centaine de professionnels·les de la jeunesse, de l’animation et de la culture se sont retrouvés·ées à l’auditorium de la MECA à Bordeaux pour explorer ensemble les enjeux contemporains de l’éducation aux images. J’ai co-construit cette journée et j’en ai animé les temps forts : conférence inaugurale, table ronde du matin et atelier intelligence artificielle l’après-midi.
Cette journée professionnelle est née d’une collaboration entre Pauline Lavallée, chargée d’éducation aux images hors temps scolaire et coordinatrice de « Passeurs d’images » et « Des cinés, la vie ! » pour ALCA et Cécile Lucas pour le Conseil Départemental de la Gironde. ALCA (Agence Livre, Cinéma, Audiovisuel en Nouvelle-Aquitaine), en partenariat avec le Conseil Départemental et avec le soutien de la DRAC Nouvelle-Aquitaine, souhaitait valoriser les projets d’éducation aux images hors temps scolaire. Nous avons pensé ensemble un événement qui s’inscrive dans une réflexion plus large sur l’accompagnement des jeunes face aux mutations numériques, à l’heure où les images et l’intelligence artificielle occupent une place grandissante dans leur quotidien.
Le public visé était volontairement large : professionnels·les de la jeunesse, de l’animation et de la prévention, mais aussi acteurs·rices de l’éducation aux images, du cinéma et de l’audiovisuel. Cette mixité professionnelle constituait l’un des paris de la journée, partant du constat que les cloisonnements entre secteurs nuisent souvent à la qualité des projets menés avec les jeunes.
J’ai ouvert la matinée par une conférence intitulée « Repenser l’éducation aux images à l’ère du numérique : entre innovation et fondamentaux ». J’ai choisi de commencer par un exercice participatif qui a immédiatement révélé les paradoxes de l’assemblée : nombreux·ses étaient ceux·celles qui se méfiaient des réseaux sociaux tout en passant eux-mêmes·elles-mêmes plusieurs heures quotidiennes devant des écrans. Cette mise en situation a permis de créer un climat d’honnêteté propice à la réflexion collective.
Le premier axe que j’ai abordé concernait le constat d’un certain échec des institutions culturelles françaises à toucher la jeunesse. Malgré l’ambition malrucienne de « rendre accessibles au plus grand nombre les grandes œuvres de l’humanité », le fossé avec les pratiques réelles des adolescents·es ne cesse de se creuser. J’ai mobilisé les travaux du sociologue Camille Peugny, notamment son ouvrage « Pour une politique de la jeunesse » (2022), pour déconstruire l’illusion d’une jeunesse homogène aux goûts culturels uniformes. Ses recherches démontrent au contraire une diversité extrême des pratiques culturelles, directement liée au contexte socioculturel de chaque jeune.
J’ai ensuite clarifié deux distinctions fondamentales :
Une partie substantielle de mon intervention a été consacrée aux droits culturels, inscrits dans le droit français depuis les lois NOTRe et LCAP de 2015-2016, mais encore méconnus de nombreux·ses acteurs·rices. Ces droits, structurés par la Déclaration de Fribourg de 2007, concernent la culture dans son acception anthropologique : ce qui nous constitue, nos langues, nos pratiques, nos références, nos modes de vie. Respecter les droits culturels signifie reconnaître la valeur de la culture propre de chaque personne, sans hiérarchisation ni jugement de valeur.
J’ai présenté le concept de « tiers symbolique » comme un outil permettant de dépasser la relation duelle traditionnelle entre « sachant·e » et « apprenant·e ». J’ai illustré ce principe par un exemple concret tiré de ma pratique : l’utilisation d’un drone dans un quartier en rénovation urbaine : l’objet médiateur, le drone, permet une rencontre authentique où chacun·e développe sa propre relation avec l’outil avant de partager son expérience. Cette confiance accordée génère en retour une responsabilisation remarquable des participants·es.
J’ai aussi proposé la notion de « gouverner pour les 3 % » : cette tendance des institutions à créer des dispositifs sécuritaires complexes pour se prémunir contre une infime minorité de comportements problématiques, au détriment des 97 % qui ne demandent qu’à participer. Confier un appareil photo à 200 euros à un·e jeune de quartier populaire sans garantie de retour, accepter qu’un drone se casse, laisser les participants·es transformer le projet initial : ces prises de risque calculées construisent des relations authentiques, et des projets bien plus ouverts, appropriés et créatifs.
J’ai ensuite invité l’assemblée à dépasser l’opposition stérile entre « réel » et « virtuel ». Pour les générations nées avec Internet, le numérique n’est pas un espace séparé mais un milieu d’existence, au même titre que l’air qu’elles respirent. Michel Serres, dans son essai « Petite Poucette » (2012), analysait l’invention du langage SMS non comme une dégradation culturelle mais comme l’émergence de nouvelles compétences cognitives.
Le cas de TikTok a fait l’objet d’un développement particulier. Les données que j’ai présentées ont bousculé certaines représentations : 95 minutes d’usage quotidien en moyenne, une moyenne d’âge de 27 ans, un usage principal de nature éducative au sens large. Surtout, 83 % des utilisateurs·rices ont posté au moins une vidéo, ce qui en fait une plateforme de création massive et non de simple aconsommation. TikTok dispose d’outils de création simples et puissants qui correspondent à la « table de montage idéale » rêvée en son temps par Jean-Luc Godard.
Un parallèle historique avec l’invention de l’imprimerie a permis de relativiser les craintes contemporaines. Gutenberg fut décrié par les élites intellectuelles de l’époque qui pensaient que l’imprimerie galvauderait la culture et pervertirait la religion. Elle menaçait en réalité surtout leur pouvoir. Or, l’imprimerie a eu les conséquences démocratiques bénéfiques que l’on connaît, à commencer par la Renaissance.
J’ai ensuite animé la table ronde qui constituait la seconde partie de la matinée, permettant de confronter les réflexions théoriques à des expériences concrètes menées sur le territoire girondin. Lauranne Simpere et Thomas De Almeida, de Douze Films, collectif de réalisateurs·rices installé à Bordeaux, ont présenté des projets accompagnés dans le cadre du dispositif Passeurs d’images.
L’expérience au Brésil, fondée sur le « réel », illustre une approche où ce n’est pas tant le texte ni l’équipe qui fait le film, mais ce qu’on capte du réel. Cette posture implique de reproduire en France avec peu de budget des techniques qui ont montré leur fécondité ailleurs. Le collectif intervient notamment dans le cadre de projets hors temps scolaire, via les dispositifs Passeurs d’images et les accompagnements du Département, travaillant avec des jeunes de quartiers prioritaires.
Lauranne Simpere a témoigné d’une approche où les jeunes qui connaissent leur quartier arrivent en position de parler. Cette inversion du rapport sachant·e/apprenant·e rejoignait précisément les principes que j’avais évoqués en conférence. Thomas De Almeida a présenté des projets sur des sujets identitaires, notamment autour des questions LGBTQIA+, avec une méthodologie précise : ne pas se placer comme sachant mais s’inclure dans l’échange de parole, privilégier le « se raconter » plutôt que « être raconté·e ».
Les échanges ont mis en lumière plusieurs points de convergence : l’importance donnée au vécu des personnes, la transmission des techniques comme moyen et non comme fin, la symbolisation par les objets et les protocoles, la valorisation du processus autant que du résultat. Une question récurrente a traversé les discussions : comment articuler projets courts et projets longs ? Comment passer du « film à documenter » à « l’écriture du projet en coopération » ?
L’après-midi proposait aux participants·es de choisir deux ateliers parmi les trois proposés.
Le premier, animé par Douze Films, permettait d’expérimenter concrètement les méthodes de doublage et de bruitage évoquées le matin. Les participants·es ont notamment travaillé sur des séquences du film d’animation « Frozen », s’interrogeant ensemble : « Ça grogne un loup ? Comment on fait ça ? » ou « On a un corps qui tombe dans la neige, ça fait quel bruit ? ». Cette dimension ludique et collective caractérise l’approche défendue par le collectif.
Le deuxième atelier, animé par Pauline Lavallée, consistait en un échange de pratiques entre les participants·es, sur le sujet de l’organisation, le montage et la participation à un projet d’éducation aux images. Cet atelier fut très constructif.
Le troisième atelier, que j’animais, était un atelier de création de films avec l’intelligence artificielle, dont je souhaite détailler le déroulé car il illustre une méthodologie reproductible. L’objectif était de créer un film complet en une heure trente, à partir d’applications gratuites sur smartphone – CapCut pour le montage et Poe.com pour la génération d’images.
J’ai commencé par une brève introduction historique et critique sur l’intelligence artificielle, de la pascaline à Ada Lovelace, de Turing à Asimov, du deep learning à la question des droits d’auteur·rice et de l’impact écologique. Un « icebreaker » en questions assis·e-debout a permis de cartographier les usages : qui a déjà utilisé ChatGPT ? Qui l’utilise pour faire ses devoirs ? Qui a déjà généré des images avec une IA ?
Les participants·es, organisés·ées en binômes, ont ensuite traversé toutes les étapes de la création : écriture de scénario avec l’aide de l’IA, génération d’images pour créer un storyboard, animation et montage. Les thématiques proposées pour les films (l’avenir, les risques de l’IA, ses promesses, les futurs métiers) ont été croisées avec des pistes formelles : personnage face caméra, objets qui parlent, clip musical avec textes, fiction à deux personnages. Cette contrainte créative, caractéristique des ateliers d’éducation aux images, permet de canaliser l’énergie créative tout en laissant une grande liberté d’expression.
La dimension critique de l’atelier s’est déployée au moment de la projection collective et du débat qui a suivi. J’ai invité les participants·es à interroger les limites de ces outils, leurs stéréotypes visuels, leurs enjeux éthiques. Est-ce un bon outil de création ? Pourquoi ? Et pourquoi non ? Quels formatages induit-il ? Et quelles potentialités ouvre-t-il ? Cette réflexivité constitue le cœur de ma démarche : mobiliser la créativité cinématographique pour construire un esprit critique sur le sujet de l’IA.
Cette méthode, que j’ai éprouvée avec plus de 350 jeunes dans d’autres contextes (Studio 13/16 du Centre Pompidou, école TUMO au Forum des images), ne nécessite aucun prérequis technique. Les participants·es repartent avec des compétences directement transposables dans leurs structures. L’objectif n’est pas de promouvoir l’IA mais de comprendre ces outils pour mieux accompagner les jeunes qui y sont déjà confrontés·ées, dans une démarche d’éducation aux images contemporaine et critique.
Tout au long de la journée, l’illustratrice Sarah Ayadi a réalisé des croquis capturant les moments forts des échanges. Cette documentation visuelle en temps réel, exposée en fin de journée, a constitué une forme de restitution artistique qui a ému l’assemblée. Les participants·es ont également été invités·ées à accrocher sur une guirlande leurs impressions et réflexions, créant une installation collective qui rendait visible la diversité des préoccupations.
Parmi les mots accrochés, on pouvait lire : « De très belles rencontres », « Éducation PAR l’image », « Valoriser le processus », « S’adapter, la clé pour donner envie aux jeunes », « L’importance de faire des ponts entre les projets dans et hors l’école », « Dignité culturelle », « L’audiovisuel rassemble tous les arts ». Des interrogations aussi : « Catastrophe écologique : réguler l’IA ? », « Temporalité = frein ou début d’un cheminement ? », une référence à Pierre Le Bret suivie d’un point d’interrogation.
Certains messages témoignaient de préoccupations plus structurelles : « Les coupes budgétaires imposées par les politiques culturelles mettent à mal les projets d’éducation aux images. Nos métiers sont en DANGER. » Ou encore : « Beaucoup d’€ sont fléchés pour uniquement du temps scolaire OU du hors temps scolaire. Rarement les 2. » Ces remarques rappellent que la réflexion pédagogique ne peut s’abstraire des conditions matérielles d’exercice des professionnels·les.
Cette journée a permis de mettre en circulation plusieurs idées fortes. La première concerne la nécessité de distinguer clairement éducation aux images et éducation aux médias, tout en les articulant quand les projets le permettent. La seconde porte sur le passage d’une logique de démocratisation culturelle, descendante et prescriptive, à une logique de démocratie culturelle qui reconnaît la valeur des pratiques culturelles des jeunes.
La troisième idée, peut-être la plus déstabilisante pour certains·es participants·es, invite à considérer les plateformes numériques comme des espaces de création légitime et non comme des menaces à combattre. Cette position refuse tant le technophobisme que l’enthousiasme naïf, « Ce n’est pas l’intelligence artificielle qui pose problème, c’est l’usage qu’on en fait », comme l’a illustré Sarah Ayadi dans l’un de ses croquis.
La journée s’est achevée sur un appel à la transformation des pratiques institutionnelles. Plutôt que de produire du contenu pour les réseaux sociaux avec une communication descendante qui échoue systématiquement, les institutions pourraient faciliter la création de contenus par les jeunes eux-mêmes·elles-mêmes. Mettre à disposition un studio de tournage, offrir un accompagnement technique, fournir des ressources libres de droits : autant de pistes concrètes qui inversent la logique traditionnelle.
Les participants·es sont repartis·ies avec des ressources documentaires, des contacts entre professionnels·les et, pour beaucoup, des questionnements renouvelés sur leurs pratiques.
Cette journée aura contribué à faire émerger une communauté de pratiques sur le territoire girondin. Les échanges informels pendant les pauses, les collaborations esquissées entre structures, les projets évoqués pour l’année à venir témoignent d’une dynamique collective que nous espérons voir se prolonger. Comme l’écrivait l’un·e des participants·es sur la guirlande : « L’envie de créer par soi-même. Donner la possibilité aux jeunes de s’impliquer. »
La question des droits culturels, fil rouge de cette journée que j’ai eu le plaisir de co-construire et d’animer, offre un cadre pour penser ces transformations. Il ne s’agit pas d’appliquer des recettes mais de réinterroger continuellement nos postures. La démocratie, c’est la conversation. C’est accepter que le dialogue transforme, que la rencontre change, que l’échange enrichit. Les professionnels·les présents·es ce 2 décembre 2025 à la MECA ont, l’espace d’une journée, fait l’expérience de cette conversation.
En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.