Un atelier en neuf petits groupes, quinze minutes pour créer une photo, puis un temps de regard collectif où les auteur·ices se taisent et où ce sont les autres qui disent ce qu’iels voient.
Cet article relate l’atelier photographique que j’ai animé l’après-midi du 14 avril 2026, dans le cadre des Rencontres professionnelles « Cinéma, images et santé mentale des jeunes » qui se sont tenues les 14 et 15 avril 2026 au cinéma Le Trianon de Romainville. Ces deux journées ont été organisées par l’ACRIF dans le cadre de sa mission de coordination de Passeurs d’images en Île-de-France, la seconde ayant été co-organisée avec Cinémas 93. L’initiative de ces rencontres revient à Claudie Le Bissonnais, alors coordinatrice de Passeurs d’images Île-de-France. J’ai co-construit la première journée avec Diane Olivier, qui a pris la suite de Claudie dans cette coordination, et avec Maxime Bouillon, médiateur cinéma à l’ACRIF.
Deux autres articles publiés sur ce site complètent celui-ci : la présentation de l’ensemble des deux journées d’une part, et le texte de mon intervention d’ouverture sur les notions de santé mentale, de jeunes et d’images d’autre part. Je renvoie à ces articles pour ce qui concerne le cadre général et les définitions de base. Le présent texte, lui, se concentre sur un seul moment : l’atelier de pratique qui a ouvert l’après-midi. Il est pensé comme un document de travail pour des professionnel·les qui voudraient réemployer ce dispositif, ou simplement comprendre de l’intérieur ce qu’il produit.
Après une matinée dense, consacrée à la définition des notions et à une table ronde, l’après-midi s’ouvrait par un atelier de pratique. Je l’avais annoncé dès le matin : il ne suffit pas de réfléchir aux images, il faut les vivre. L’atelier, dans sa forme comme dans sa progression, allait mettre en pratique plusieurs des idées développées dans l’intervention du matin.
Le dispositif tenait en peu de choses : neuf groupes de quatre à six personnes, une photo mise en scène par groupe, quinze minutes pour la réaliser dans les rues et les espaces autour du Trianon, puis un temps de regard collectif sur les images réalisées.
Les consignes ont été données rapidement, mais elles étaient chargées d’intentions précises.
La première consigne concernait le point de départ. Ne pas commencer par le concept. Trouver d’abord un décor, un endroit qui inspire, et laisser l’endroit guider la photo, plutôt que de chercher le décor qui correspondrait à une idée préconçue. Ce renversement, qui consiste à aller vers l’inconnu plutôt que de confirmer ce qu’on sait déjà, est une invitation à l’imprévu.
La deuxième consigne portait sur le sujet. La thématique était celle de la journée : santé mentale, images, jeunes. Mais il ne s’agissait pas d’une commande illustrative. Comme je l’ai dit aux groupes : « On n’est pas à l’école. Le but n’est pas d’expliquer quelque chose, mais de créer quelque chose. » Une photo abstraite peut être parfaitement juste, et il arrive même qu’une photo qui ne s’explique pas entièrement se révèle plus riche qu’une photo didactique.
La troisième consigne tenait à la signature. Chaque photo serait titrée uniquement des prénoms des personnes qui l’avaient faite. Pas d’anonymat. Cette insistance sur la signature porte une conviction : l’expression ne vaut que si elle est assumée. Se cacher est plus confortable, mais c’est renoncer à exister dans l’espace commun.
La quatrième consigne, implicite celle-là, portait sur la répartition des rôles. Tout le monde participe à sa façon. Certain·es seront devant l’objectif, d’autres derrière, d’autres encore apporteront des accessoires ou des idées. Il n’y a pas de hiérarchie des contributions.
Les groupes sont partis dans les rues de Romainville avec leur téléphone. Le Trianon se trouve à deux pas d’un important chantier de rénovation urbaine lié au Grand Paris Express : barrières de chantier orange et rouge, trottoirs défoncés, signalisations provisoires, lieux en mutation. Les participant·es ont circulé dans cet environnement à la fois familier et déstabilisant, à la recherche d’un décor qui leur parle.
Certains groupes ont choisi de se mettre en scène eux-mêmes. D’autres ont travaillé avec des objets, des reflets, des points de vue inattendus. Un groupe a photographié des poubelles jaunes devant un tag sur un mur. Un autre s’est penché à contre-plongée depuis un pont, créant une image inversée. Un troisième a trouvé la devanture d’un restaurant pour jouer avec les reflets dans la vitre.
Les photos ont été mises en ligne sur une plateforme partagée par QR code, titrées des seuls prénoms des participant·es, et affichées au vidéoprojecteur dans la salle.
C’est là que le protocole prenait tout son sens. Au moment de regarder les photos, j’ai posé une règle que j’utilise depuis longtemps et qui désoriente toujours un peu au départ : les personnes qui ont fait la photo n’ont pas le droit de parler. Ce sont les autres, celles et ceux qui n’ont pas fait l’image, qui décrivent ce qu’iels y voient, ce qu’iels y ressentent, à quoi cela leur fait penser.
L’inversion est délibérée. Dans la plupart des ateliers, le moment de restitution est celui où l’on explique ce qu’on a voulu faire. Ici, on fait le contraire. On découvre ce que les autres voient dans ce qu’on a créé, et c’est parfois très éloigné de ce qu’on avait en tête.
Après avoir regardé les neuf photos avec les participant·es, j’ai pris quelques minutes pour expliciter les enjeux du dispositif. Ces remarques permettent de comprendre ce qu’il y a derrière cet outil, et comment le réemployer dans d’autres contextes.
L’expression collective comme protection. Le fait d’être en groupe autorise quelque chose que l’expression individuelle rend difficile : oser montrer quelque chose aux autres. Dans un groupe, on participe à quelque chose de commun, on n’est pas seul·e à s’exposer. C’est particulièrement important dans le champ de la santé mentale, où chaque personne a des capacités différentes, notamment sur les dimensions émotionnelle et sociale des compétences psychosociales dont j’ai parlé le matin. Dans ce type de protocole, chacun·e participe comme il·elle peut, sans qu’il y ait une hiérarchie des contributions.
L’autonomie des groupes. Il y a une consigne, mais les groupes sont ensuite complètement autonomes. L’animateur n’est pas « au-dessus » : lui aussi découvre les images. Elles ne sont pas le résultat d’une co-fabrication guidée, mais d’une création réellement autonome. Ce n’est pas une situation biaisée dans laquelle l’animateur tiendrait la main et dirait ensuite « c’est bien ce que vous avez fait ». Ce qui a été créé est vraiment venu des groupes.
Commencer par l’action : rencontrer la personne avant la pathologie. Il y a une dimension de cet atelier qui ne m’apparaît pleinement qu’à distance, et qui touche directement au sujet de la journée. Dans la salle, le matin puis l’après-midi, plusieurs des participant·es au court-métrage qui serait projeté en deuxième partie d’après-midi étaient présentes. Ce sont des personnes vivant avec des troubles psychiques. Elles étaient là sans étiquette, simplement comme participant·es au même titre que tout le monde. Je ne savais pas précisément, le matin, qui, parmi le public, était venu·e pour présenter ce film ; je n’avais pas saisi combien de personnes concernées étaient effectivement dans la salle. Pendant l’atelier photo, les groupes se sont formés naturellement, sans tri : professionnel·les de la culture, du soin, du travail social et personnes concernées se sont retrouvé·es ensemble autour d’une même tâche, faire une photo en quinze minutes. L’une des participantes m’a écrit le lendemain pour me dire qu’elle avait découvert seulement en deuxième partie d’après-midi, au moment de la présentation du film, que certaines des personnes qui étaient dans son groupe lors de l’atelier vivaient avec une pathologie psychique. Elle n’avait rien soupçonné jusque-là. Elle les avait rencontrées d’abord comme des personnes.
Ce point n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose de ce que peut faire l’action créative collective sur la question de la stigmatisation. Commencer par une action qui a un objet tiers, ici une photo à faire ensemble, c’est se donner un point de départ qui n’est pas la pathologie. L’attention est dirigée ailleurs, vers le décor à trouver, vers la mise en scène à imaginer. Les personnes se rencontrent comme personnes, à travers ce qu’elles font ensemble, et non à travers ce dont elles souffrent ou ce dont elles s’occupent professionnellement. C’est précisément là l’un des enjeux essentiels d’une bonne prise en compte des problématiques de santé mentale : revenir à la personne, à qui elle est, sans la réduire d’emblée à sa pathologie. La pathologisation, quand elle occupe toute la place, est déshumanisante, et elle ferme les espaces de construction dans lesquels la personne pourrait exister autrement.
Il faut préciser une nuance, parce qu’elle est facile à manquer. Rencontrer la personne avant sa pathologie ne signifie pas dénier cette pathologie, ni faire comme si elle n’existait pas. Les participant·es au film l’ont d’ailleurs dit eux·elles-mêmes pendant la discussion de l’après-midi : nommer la pathologie est important, et le diagnostic psychiatrique a été pour plusieurs d’entre eux·elles un soulagement, la fin d’une errance, la possibilité de mettre un mot sur quelque chose qui était là depuis longtemps. L’un d’eux a utilisé le mot de coming out, et ce mot était juste. Ce qui est en jeu dans le dispositif que nous avons mis en place n’est donc pas l’effacement de la pathologie, mais sa mise en contexte. Il faut des espaces où la pathologie peut être nommée, partagée, accompagnée, et c’est précisément ce que le film et les échanges qui l’ont suivi ont rendu possible. Il faut aussi des espaces où le sujet n’est pas la pathologie, où la personne existe comme personne, parmi d’autres, autour d’une activité qui ne tourne pas autour d’elle. La coexistence de ces deux types d’espaces, à l’intérieur d’une même journée, est ce qui a donné au dispositif sa force. L’un n’aurait pas fonctionné sans l’autre.
Le silence des auteur·ices. Quand on explique ce qu’on a voulu faire, on réduit la création à son intentionnalité. Or la création artistique nous dépasse. Les regards des autres nous permettent de mieux comprendre ce qu’on a fait : ils ouvrent, alors que l’explication ferme. On voit des choses dans sa propre image qu’on n’y avait pas mises, et parfois, on peut se dire que les autres voient des choses superbes dans une image qu’on trouvait médiocre. Il y a là quelque chose de la reconnaissance et de la découverte. C’est constructif dans le sens fort du terme.
La réception comme expérience de construction. Il y a un point que je voudrais souligner, parce qu’il me semble souvent sous-estimé : la réception n’est pas un moment secondaire par rapport à la création. C’est en soi une expérience de symbolisation, et de construction de soi. J’ai rappelé le matin les trois fonctions que les images peuvent remplir dans nos pratiques : symboliser, partager, agir. L’atelier permet d’éprouver concrètement ce que veut dire « partager ». Celui ou celle qui a créé une image va en effet se confronter à elle en plusieurs temps. Il y a d’abord la confrontation à sa propre image, au moment où on la voit apparaître à l’écran, passée du côté du regard : c’est déjà un événement, souvent inattendu. Il y a ensuite la confrontation à cette même image dans un espace social, quand les autres la regardent, et en disent des choses qui ne coïncident pas forcément avec ce qu’on y voyait soi-même. Ce décalage n’est pas un problème, c’est une ressource : il ouvre, il enrichit, il déplace. Et il y a enfin ce que l’on éprouve à regarder les images des autres, à découvrir leur poésie, leur profondeur, leur dimension sociale, alors même qu’on a vu ces images se faire en même temps que la nôtre. Ces trois moments se cumulent dans une même expérience, et c’est pour cela que je dis que les regards des autres sont constructifs, et même constitutifs. On ne se construit pas seulement en créant. On se construit tout autant en regardant, et en étant regardé·e dans ce qu’on a fait.
La polysémie comme ressource. On a vu, dans les lectures de chaque photo, combien les regards étaient différents, parfois opposés. Personne n’a eu tort. Une image n’a pas un sens fixe. Dire que les regards diversifiés ont toute leur place et leur valeur, qu’il n’y a pas une vérité mais autant de vérités que de regards singuliers, c’est une leçon qui dépasse l’atelier. Dans un monde d’images où des acteurs puissants prétendent que les images ont un seul sens (le leur), dire que c’est faux est un geste politique.
La question de la restitution. Un point souvent négligé dans les ateliers de pratique : quand on montre le « résultat », le film, les photos, à des partenaires ou à des financeur·euses, on entre dans un registre de jugement. Est-ce que c’est bien ? Est-ce que c’est assez bien ? Cela peut pousser les animateur·ices à « améliorer » les productions des participant·es pour l’exposition finale, ce qui trahit le processus. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je préfère, dans le vocabulaire des ateliers de pratique artistique, le mot « construction » au mot « valorisation » que l’on entend si souvent : valoriser présuppose une dévalorisation préalable, et cela installe une hiérarchie fragilisante. Une alternative consiste à restituer non seulement le résultat, mais le processus : par quelles étapes on est passé·es, qu’est-ce qui s’est construit, quelles rencontres ont eu lieu. Cela déplace le regard de l’évaluation vers la découverte. Et cela exige de documenter, au fur et à mesure, ce qui s’est passé en cours de route, par des photos de séance, un journal de bord, des traces diverses.
On passe plus de temps à regarder ensemble qu’à faire : c’est là que l’image prend existence dans l’espace social. C’est au moment où on la regarde ensemble qu’elle devient quelque chose pour chacun·e.
Je rassemble ici, photo par photo, les réactions qui ont été formulées pendant le temps de regard collectif. Ce ne sont pas des analyses construites, mais des paroles au fil du regard, telles qu’elles ont été dites dans la salle. Si je tiens à en garder la trace, c’est qu’elles donnent à voir, de façon très concrète, ce qui vient d’être décrit dans la partie méthodologique de cet article : la diversité des regards que peut susciter une même image, la manière dont ces regards ouvrent plutôt qu’ils ne ferment, et le caractère constructif, voire constitutif, qu’ils ont pour celles et ceux qui les expriment autant que pour celles et ceux dont l’image est regardée. On verra qu’une même photographie peut appeler des lectures très différentes, parfois contradictoires, et que cette pluralité n’est pas un flou, mais la forme même par laquelle l’image existe dans l’espace social. Chaque photo est précédée d’une courte description visuelle, puis suivie des commentaires recueillis.
Aline, Louise, Sarajoy, Aïcha — les barrières de chantier
La photo montre quatre personnes assises sur des barrières de béton oranges, devant un carrefour en travaux. Le groupe est disposé avec un espace entre certaines personnes et les autres.
Amaury, Océane Pacifique, Albin, Jérémy, Adèle — le portrait composé
La photo reconstitue un visage humain en assemblant des photos d’yeux, de nez et de bouche affichées sur trois téléphones portables, tenus par plusieurs mains, devant le visage réel d’une personne dont la tête est en arrière-plan. L’un des porteurs de téléphone a un bracelet avec une croix rouge.
Anne-Sophie, Germain, Claudie, Laurence — l’ombre et le téléphone
La photo est prise en plongée depuis une hauteur. Elle montre une femme vue de dos, de dessus, tenant un téléphone. L’ombre projetée sur le sol montre la même posture, mais légèrement différente, comme si l’ombre tenait le téléphone différemment.
Charlotte, Nicolas, Olivier, Stéphane — la façade et le bois
La photo montre la façade d’un bâtiment en pierre, avec des fenêtres à croisillons rouges, une petite architecture semi-historique, et au premier plan une construction en bois brûlé, irrégulier, qui évoque une potence ou un chevalet.
Émilie, Anissa, Suzanne, Camille, Maria-Lucia — les poubelles jaunes
La photo montre des bennes à ordures jaunes débordantes au premier plan, occupant la grande majorité du cadre, avec en arrière-plan deux personnes qui photographient un tag sur un mur.
Flore et Lucie — le reflet dans la vitrine
La photo montre la vitrine d’un restaurant nommé « Cuisine Maison » avec un reflet complexe : la photographe se voit dans la vitre, donne un signe de la main (une sorte de victoire ou de paix), et dans le reflet on aperçoit aussi la rue derrière et l’intérieur du restaurant.
Natacha, Stéphanie, Barbara, Sarah — l’image inversée
La photo montre trois personnes debout contre un mur couvert de vieille peinture écaillée, en vue plongeante depuis le sol : elles sont à l’envers dans l’image, comme suspendues par les pieds, avec un numéro 99 visible sur le sol.
Noémie, Clémence, Ava, Julie, Blandine — le film ’Tout va bien’
La photo est prise dans le hall du Trianon. Une jeune femme est assise par terre contre l’affiche du film Tout va bien (de Thomas Ellis), dans laquelle sont représentés des adolescents. Une deuxième personne se tient debout un peu à l’écart, regardant l’affiche. L’affiche, avec ses cadres et ses personnages, s’imbrique dans les portes et l’architecture du hall.
Zeynep, Vincent, Ludovic, Océane, Aurélia, Faustine — l’escalier
La photo est prise dans l’escalier du Trianon, à contre-plongée. Deux personnes sont assises dans un coin, l’une cachant son visage dans ses mains, l’autre regardant vers la caméra. Une troisième personne descend les escaliers, dos à la caméra, semblant indifférente. En haut, une personne photographie la scène avec son téléphone.
En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.