La jeunesse et la culture : pour un changement radical de posture

17 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Comment les institutions culturelles peuvent-elles sortir de leur échec chronique avec les jeunes ? En abandonnant la condescendance pour embrasser une véritable démocratie culturelle basée sur la confiance et l’autonomie créative. J’ai été sollicité le 17 octobre 2025 pour intervenir sur la jeunesse dans le cadre du CHEC, en compagnie d’un groupe de l’édition précédente qui avait travaillé sur le sujet de la jeunesse. Voici une synthèse des idées que j’ai développées.

Le Cycle des hautes études de la culture (CHEC), porté par le ministère de la Culture, est un programme annuel de formation et de réflexion stratégique destiné à des responsables publics, des acteur·rice·s culturel·le·s, des chercheur·euse·s et des professionnel·le·s issu·e·s de divers horizons. Sa septième édition, en 2025-2026, placée sous le thème « Rouvrir nos futurs », propose de repenser le rôle de la culture face aux grands défis contemporains (crises climatiques, mutations technologiques, replis politiques) en réaffirmant sa capacité à imaginer des avenirs communs et émancipateurs. Structurée en neuf modules entre septembre 2025 et octobre 2026, cette session explore des enjeux tels que les lieux de vie, la transmission des savoirs, le travail, les libertés, la relation entre culture et nature ou encore l’ouverture internationale. Fidèle à son esprit de décloisonnement et de co-construction, le CHEC favorise le dialogue entre acteur·rice·s et la production d’idées concrètes pour renouveler les politiques culturelles et renforcer la puissance d’agir du champ culturel.

L’échec d’un système qui refuse de se questionner

J’ai commencé par une série de questions apparemment anodines que j’ai posées en préambule de mon intervention au CHEC (chacun·e doit se lever si la réponse est oui, c’est très drôle à faire) :

  • Qui a des enfants ? 
  • Qui travaille directement avec les jeunes ?
  • Qui pense que les réseaux sociaux sont dangereux ? 
  • Qui passe plus de 5 heures par jour devant des écrans ?
  • Qui a l’application TikTok sur son téléphone ?
  • Etc. 

Cet exercice ludique révèle immédiatement les paradoxes qui nous habitent : nous sommes méfiant·e·s vis-à-vis des pratiques numériques des jeunes tout en étant nous-mêmes immergé·e·s dans ces technologies. Nous prétendons transmettre une culture légitime tout en constatant le fossé grandissant avec les pratiques réelles des adolescent·e·s.

Le problème fondamental réside dans notre posture. Nous venons avec nos certitudes, notre culture supposée supérieure, et nous essayons de la transmettre à des jeunes qui n’ont rien demandé. L’artiste arrive avec son esthétique particulière, persuadé·e de devoir éduquer. Mais peut-être que ça ne va pas leur plaire. Peut-être que ça ne va pas leur parler. Alors on fait quoi ? On les oblige ? Le système scolaire français, l’un des pires au monde selon le rapport PISA qui le répète tous les quatre ans sans que rien ne bouge, harcèle institutionnellement les jeunes. Ces jeunes arrivent dans nos théâtres, bruyant·e·s, mal à l’aise, et se font traiter de tous les noms. Leurs droits culturels ne sont pas respectés. On ne leur a pas demandé s’ils ou elles voulaient venir, on ne les a pas préparé·e·s, et on s’étonne qu’ils ou elles considèrent le théâtre comme une annexe de l’école, qui les dégoûte à vie.

Au MAC VAL par exemple, les conservateur·rice·s reprochent aux jeunes de faire trop de bruit lors de leur propre événement. Ces résistances révèlent des enjeux de pouvoir et de définition même de ce qu’est la culture.

Les droits culturels : une révolution conceptuelle ignorée

Les droits culturels, inscrits dans le droit français depuis 2015-2016, restent méconnu·e·s de nombreux·ses acteur·rice·s culturel·le·s. Ils ne concernent pas la culture au sens élitiste, celle des œuvres légitimées par les institutions, mais la culture dans son acception anthropologique : ce qui nous constitue, nos langues, nos pratiques, nos références, nos modes de vie. Respecter les droits culturels signifie reconnaître la valeur de la culture propre de chaque personne, sans hiérarchisation ni jugement de valeur.

Prenons l’exemple d’un·e enfant qui parle couramment quatre langues mais maîtrise mal le français. Le système scolaire le ou la considère comme déficient·e, occultant sa richesse linguistique qui devrait être valorisée. Cette approche distingue fondamentalement la démocratisation culturelle, qui vise à donner accès aux œuvres légitimées, de la démocratie culturelle, qui crée des espaces d’échange et de création partagée où chaque culture peut s’exprimer et être reconnue. La démocratisation culturelle procède d’une logique descendante : on transmet du haut vers le bas des savoirs légitimes à des publics supposés ignorant·e·s. La démocratie culturelle facilite, accompagne, outille, fait confiance à l’intelligence et à la créativité des participant·e·s.

Camille Peugny, dans son livre « Pour une politique de la jeunesse » (2022), démolit méthodiquement l’illusion d’une jeunesse homogène aux goûts culturels uniformes. Ses recherches montrent une diversité extrême des pratiques culturelles chez les jeunes, directement liée à leur contexte socioculturel. Ces préférences, loin d’être éphémères, se cristallisent dès l’adolescence pour rester remarquablement stables jusqu’à 65 ans environ. Le seul trait véritablement partagé par cette génération ? Une inquiétude diffuse face à l’avenir, une anxiété collective qui transcende les clivages sociaux.

Le tiers symbolique et la confiance comme fondements

Le concept psychanalytique du tiers symbolique éclaire notre approche pédagogique défaillante. Dans la médiation culturelle traditionnelle, la relation est souvent duelle : une personne sachante transmet à une personne apprenante dans une hiérarchie implicite mais omniprésente. Le tiers symbolique introduit un objet médiateur qui permet une rencontre authentique. Cet objet, drone, caméra, micro, table avec papiers et ciseaux, devient le support d’expériences autonomes que chacun·e peut s’approprier différemment. La relation n’est plus verticale mais triangulaire, chaque participant·e développant sa propre relation à l’objet avant de partager son expérience avec les autres.

J’ai expérimenté cette approche dans un quartier en rénovation urbaine par exemple. J’arrive avec un drone, je le fais décoller au milieu de la cité. En trois minutes, quinze jeunes sont là. La première personne qui prend les commandes l’envoie s’écraser contre un mur. Je sais qu’il peut se réparer, et de toute façon, j’en ai un deuxième. On le répare ensemble. Les jeunes filment leur cité vue du ciel, découvrent leur environnement sous un angle inédit, enregistrent des commentaires sonores. Des films naissent de ces explorations, parfois maladroits techniquement mais d’une authenticité saisissante.

Cette confiance accordée génère en retour une responsabilisation remarquable. Je parle de « gouverner pour les 3% » : cette tendance à créer des dispositifs sécuritaires complexes pour se prémunir contre une infime minorité de comportements problématiques, au détriment des 97% qui ne demandent qu’à participer. Confier un appareil photo à 200 euros à un·e jeune de quartier populaire sans garantie de retour, accepter qu’un drone se casse, laisser les participant·e·s transformer complètement le projet initial : ces prises de risque calculées construisent des relations authentiques et des projets ancrés dans la confiance.

TikTok et l’intelligence artificielle : outils de démocratisation créative

TikTok n’est pas ce monstre dangereux que l’on imagine. Avec 95 minutes d’utilisation moyenne par jour chez les jeunes, c’est devenu le réseau social principal. La moyenne d’âge est de 27 ans, et son usage principal est éducatif, pas l’éducation scolaire, mais l’apprentissage au sens large. L’algorithme propose une diversité remarquable, loin de la bulle de filtres qu’on imagine. Et surtout, c’est le seul réseau social qui permet la création immédiate : filmer, monter, ajouter des filtres en appuyant sur un bouton. Les tendances sont des palimpsestes créatifs où chacun·e réinterprète à sa manière. Quand Jean-Luc Godard décrivait l’outil idéal de création et de diffusion audiovisuelle, on l’a maintenant : c’est TikTok.

L’intelligence artificielle, loin d’être diabolique, est un outil de création accessible. Au Centre Pompidou, dans l’espace du Studio 13/16, j’ai mis en place des ateliers où les jeunes créent des films complets en un temps libre. Ils ou elles écrivent des scénarios, génèrent des images avec l’IA, les animent avec CapCut directement sur téléphone. J’ai répliqué cet atelier pour 350 jeunes de l’école TUMO au Forum des images, qui ont participé lors d’ateliers de 2h30, produisant 200 films sur le thème de l’avenir de l’intelligence artificielle. L’IA est une catastrophe écologique majeure, certes, mais c’est aussi absolument merveilleux en termes de démocratisation. On gagne des compétences qu’on n’avait pas, notamment pour les jeunes stigmatisé·e·s par l’orthographe : ils ou elles peuvent enfin envoyer des mails sans fautes, être moins exclu·e·s.

Au Musée de la Grande Guerre de Meaux, un atelier sur le sport pendant la Première Guerre mondiale prend une ampleur inattendue. Le dispositif est simple : une table, des reproductions d’archives à découper, de la colle, du papier. L’idée initiale de douze tableaux collectifs explose : quatre-vingts tableaux sont produits, chacun racontant une histoire singulière. Les jeunes créent, photographient, projettent, ajoutent de la musique jouée sur place. Les accompagnateur·rice·s finissent par s’asseoir et créer leurs propres collages, abolissant la frontière entre encadrant·e·s et participant·e·s.

L’autonomie créative comme moteur de transformation

Dans mes interventions, je montre comment des outils simples peuvent produire des résultats professionnels. Une caméra IPEVO VZR à 280 euros connectée directement à un vidéoprojecteur, sans ordinateur : les participant·e·s dessinent des fusées, des maisons, des fleurs qu’ils ou elles projettent sur les murs. L’émerveillement est palpable quand les dessins s’animent, se déforment selon les angles. La simplicité du dispositif contraste avec l’effet produit. Un micro Fifine K670 à 38 euros passe de main en main, chacun·e murmurant un secret. En quelques minutes, un podcast collectif existe, accessible via QR code juste après l’atelier. La qualité sonore surprend les participant·e·s habitué·e·s à associer qualité et prix élevé.

Cette approche « low-cost » révèle sa dimension politique : il ne s’agit pas simplement de faire des économies mais de rendre les outils de création véritablement accessibles. Quand un·e jeune découvre qu’il ou elle peut faire des films de qualité avec son téléphone et une application gratuite, qu’un micro à quarante euros permet d’enregistrer des podcasts professionnels, qu’un petit projecteur transforme n’importe quel mur en écran de cinéma, c’est tout son rapport à la création qui change. Les pico-projecteurs à 300 lumens permettent de transformer la rue en salle de cinéma. Au festival War on Screen de Châlons-en-Champagne, des lycéen·ne·s guident 150 spectateur·rice·s dans une déambulation nocturne où ils ou elles projettent leurs créations sur l’écologie, soirée inscrite dans la programmation officielle du festival.

Dans un quartier dit sensible, un centre social avait organisé des ateliers mais aucun·e jeune ne s’était inscrit·e. Au lieu d’annuler, je sors avec mon pico-projecteur et projette « Le Voyage dans la Lune » de Georges Méliès sur un muret. Les enfants s’approchent, demandent Aya Nakamura. Le lendemain, ils ou elles reviennent avec leurs parents. L’atelier prévu se transforme en rendez-vous spontané où les rôles s’inversent : ce sont les jeunes qui m’éduquent à leur culture musicale tout en découvrant le cinéma des origines.

Documentation et mémoire : les traces essentielles

La question de la documentation traverse toute ma réflexion. Dans un contexte où les projets culturels disparaissent sans laisser de traces, où les sites internet sont refondus en effaçant des années d’histoire, où les vidéos sont déléguées à YouTube au risque de disparaître, la conservation de la mémoire devient un enjeu majeur. Je plaide pour une reprise en main de cette dimension patrimoniale par les acteur·rice·s culturel·le·s elles-mêmes et eux-mêmes, utilisant leurs propres serveurs comme espaces pérennes de conservation et de partage.

Documenter les processus, pour ne pas partager seulement les résultats, change tout. Confier aux jeunes le fait de faire des photos, de tenir un journal de bord : lors de la restitution, on présente le processus ET le résultat, ce qui « détend » tout le monde et rend tout le monde acteur·rice, en conscientisant les chemins parcourus. L’artiste n’est plus jugé·e sur la qualité finale de la production mais sur la richesse du cheminement. Pour les jeunes aussi, cette documentation les aide à identifier la valeur du parcours qu’ils ou elles ont fait. Bernard Stiegler parlait de « mémoire outillée » : on a le résultat mais sans la documentation du processus, on ne se souvient plus des étapes franchies.

L’importance de la participation de l’animateur ou de l’animatrice lui-même ou elle-même constitue un principe pédagogique central. Je ne me contente jamais d’observer ou de donner des consignes : je dessine, filme, enregistre avec les participant·e·s. Cette implication personnelle abolit la distance hiérarchique et crée les conditions d’une véritable rencontre. Quand les médiateur·rice·s du Musée de l’Homme créent leurs propres films d’animation en papier découpé aux côtés des visiteur·euse·s, la qualité relationnelle se transforme radicalement. Albert Jacquard racontait cette expérience où une classe de « cancres », déplacée dans un autre établissement et présentée comme excellente, voyait la moitié de ses élèves devenir effectivement excellent·e·s. Cette question de l’affectation qu’on fait aux jeunes est fondamentale.

Repenser radicalement les institutions culturelles

Les institutions culturelles sur les réseaux sociaux font généralement fausse route. Elles tentent d’investir ces espaces avec une communication descendante classique et échouent systématiquement. Les comptes institutionnels accumulent des contenus vus par une poignée de personnes, généralement les collègues. Le problème fondamental est que les réseaux sociaux fonctionnent sur la désintermédiation et la relation directe entre personnes, alors que les institutions cherchent à maintenir leur position surplombante.

La solution est radicale : plutôt que de produire du contenu pour les réseaux sociaux, les institutions devraient faciliter la création de contenus par les jeunes eux-mêmes. Mettre à disposition un studio de tournage dans le hall du théâtre, offrir un accompagnement technique pour améliorer la qualité des productions, fournir des images et des sons libres de droits que les créateur·rice·s peuvent s’approprier. Dans certains festivals, des centaines de petites vidéos sont créées lors d’ateliers mais les participant·e·s peinent à récupérer leurs créations - voilà le vrai problème à résoudre.

Cette transformation exige de l’humilité, de la flexibilité et une authentique curiosité pour les cultures des autres. Elle implique d’accepter que nos références culturelles ne sont pas universelles, que notre légitimité institutionnelle ne nous donne pas automatiquement raison, que les pratiques culturelles des jeunes ont une valeur intrinsèque qui mérite respect et intérêt. Comme le découvrent les professionnel·le·s qui expérimentent cette approche, quand on a vraiment goûté à l’autonomie créative, on ne peut plus penser la médiation culturelle de la même manière. Dans une époque marquée par les fractures sociales et les incompréhensions générationnelles, ces expériences modestes mais transformatrices ouvrent des pistes pour reconstruire du commun autour de la création partagée.

Bilan de la journée par l’équipe du Ministère de la culture

Diversité culturelle et transmission des savoirs - Retour sur le module 2 de la Session 25-26 du CHEC

C’est au groupe de travail « Culture des jeunes adultes, quelles inflexions générationnelles dans les pratiques ? » de la session 24-25 du CHEC qu’est revenue la tâche de clôturer cette journée, aux côtés du cinéaste et consultant en innovation culturelle et stratégies numériques Benoît Labourdette. Le groupe est revenu sur les principales conclusions et préconisations de son rapport (à découvrir en janvier 2026 sur le site du Ministère) — passage d’une politique de l’offre à une politique de la demande, considération et confiance à l’égard des jeunes qui doivent être associés à la programmation et à l’encadrement des manifestations culturelles — qui sont entrées en résonance avec les réflexions de Benoît Labourdette issues de ses rencontres sur le terrain avec les jeunes. Pour lui, il s’agit désormais pour les artistes-enseignants d’accepter de valoriser le processus en défaisant l’exigence de résultat et en se plaçant non plus en meneur mais en collaborateur aux côtés des apprenants.

Une belle conclusion à ce module ayant vocation à inspirer les auditeurs dans leur réflexion sur de meilleures façons de transmettre et de promouvoir les expressions culturelles de demain.

En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.


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