Comment transformer nos salles de cinéma en espaces de rencontre authentique avec les 15-25 ans ? Cette question a guidé un moment de formation intense avec les professionnel·le·s réuni·e·s par la Ligue de l’enseignement du Lot-et-Garonne.
Le 14 octobre 2025, j’ai animé une moment de formation et d’échange pour la Ligue de l’Enseignement du Lot-et-Garonne, réunissant des médiateur·rice·s, des directeur·rice·s de salles et des responsables culturels, autour des neuf cinémas indépendants du département. La configuration en visioconférence, loin d’être un pis-aller budgétaire, s’est révélée particulièrement adaptée, et était en elle-même un espace d’expérimentation. J’ai structuré ces trois heures en trois temps distincts d’environ cinquante minutes chacun, entrecoupés de pauses actives où les participant·e·s synthétisaient leurs réflexions sur papier avant de les partager via un QR code dans un espace numérique collaboratif, afin que leurs contributions soient concrétisées et mises en forme par elles et eux-mêmes.
Cette méthode illustrait concrètement l’approche que je défendais : plutôt que de recevoir passivement un savoir descendant, les participant·e·s devenaient co-constructeur·rice·s du moment. Chacun·e pouvait exprimer sa synthèse, ses controverses et ses contributions. L’outil numérique utilisé n’était pas infréodé aux GAFAM, un détail qui a son importance quand on travaille sur les pratiques numériques des jeunes. Cette architecture pédagogique permettait de faire l’expérience directe de ce que nous explorions théoriquement : comment créer les conditions d’une participation authentique ?
Le contexte qui motivait cette rencontre était de faire avec les défis actuels. Comme l’évoquait le texte préparatoire co-écrit avec Davina Brunot (coordinatrice de la Ligue de l’enseignement 47), les multiplexes captent l’attention avec leurs partenariats YouTube ou leurs retransmissions d’e-sport (le documentaire d’Inoxtag sur l’Everest a réalisé 340 000 entrées pour MK2). Mais les salles indépendantes du Lot-et-Garonne, souvent mono-écrans, n’ont ni ces moyens ni ces objectifs commerciaux. Comment peuvent-elles « redonner sens à une expérience culturelle en salle de cinéma pour les jeunes » ? Cette question nécessite à mon sens de repenser nos schémas de pensée, de comprendre le lieu d’où nous parlons, comme le soulignait notre texte initial.
J’ai ouvert la formation par un exercice participatif : une dizaine de questions auxquelles on répondait en se levant ou restant assis. « Qui a des enfants ados ? », « Qui pense que les réseaux sociaux sont dangereux ? », « Qui a l’application TikTok ? ». Cet exercice ludique révélait immédiatement la diversité des positions et créait ce sentiment de communauté nécessaire à tout apprentissage. Il permettait aussi d’identifier les biais et représentations de chacun·e, notamment cette tendance à considérer certaines pratiques culturelles comme intrinsèquement inférieures.
J’ai ensuite introduit le concept des droits culturels, inscrit dans la loi française depuis 2015-2016 mais encore trop méconnu sur le terrain. Cette approche, issue de la Déclaration de Fribourg de 2007, invite à considérer la culture dans son sens anthropologique. Il ne s’agit plus seulement des « grandes œuvres de l’humanité » chères à Malraux, mais de tout ce qui nous constitue : langue, pratiques, références, modes d’expression. Respecter les droits culturels des jeunes, c’est reconnaître la valeur sociale de leur culture propre pour qu’ils puissent ensuite contribuer à l’espace collectif. Si leur culture n’est pas reconnue, ils ne peuvent pas contribuer car ils ne s’en sentent pas légitimes ; et même à leurs propres yeux, leur propre culture peut leur sembler illégitime. Les droits culturels ont pour objet le respect de la dignité humaine.
L’exemple que j’ai donné a particulièrement résonné je crois : des jeunes arrivent bruyants dans une salle, amené·e·s par leur enseignant·e. S’ils se font disputer par le personnel d’accueil et leur enseignant·e, on peut dire que leurs droits culturels n’ont pas été respectés ! Plutôt que de les stigmatiser, les droits culturels nous invitent à comprendre qu’ils n’ont peut-être pas été accompagné·e·s dans l’appropriation des codes de cet espace. Un·e enseignant·e m’a confié que certains jeunes pensent que « les salles de cinéma, c’est que pour les profs ». Cette grille de lecture transforme notre posture : nous passons de la démocratisation culturelle, descendante, de la personne sachante vers la personne ignorante, à la démocratie culturelle, horizontale, où chacun·e enrichit l’autre. Ce n’est pas du relativisme où tout se vaudrait, mais la reconnaissance que l’autre peut nous transformer, nous faire évoluer dans nos connaissances et nos représentations.
J’ai consacré un temps à l’analyse des pratiques numériques, particulièrement TikTok. Je sais que ce réseau cristallise les peurs, mais j’ai voulu montrer une autre facette. TikTok intègre nativement des outils de tournage et montage ultra-sophistiqués et accessibles, c’est le seul réseau social qui fait cela. En appuyant sur un bouton, on accède à une suite de création audiovisuelle complète. Cette démocratisation rappelle les utopies de Jean-Luc Godard qui rêvait d’un cinéma où chacun·e pourrait « faire des films comme on veut, les partager avec ses ami·e·s ». J’ai même observé des séances de cinéma organisées en live sur TikTok, où des centaines de personnes regardent ensemble un film de Louis de Funès par exemple en le commentant, une réinvention spontanée de l’expérience collective.
Les travaux d’Olivier Houdé sur la résistance cognitive éclairent notre rapport aux jeunes. Pour apprendre ou recevoir quelque chose de nouveau, il faut pouvoir résister à ses réflexes de pensée, ce qui nécessite un sentiment de confiance absolue. Si je me sens en danger, si j’ai peur d’être jugé·e, mon cerveau active la pensée-réflexe et bloque tout apprentissage. Les jeunes subissent beaucoup de stigmatisation, j’ai montré aux participant·e·s le livre de Salomé Saqué « Sois jeune et tais-toi » rappelant qu’Hésiode en 720 avant J.-C. déplorait déjà une jeunesse « insupportable, sans retenue ». La stigmatisation constante bloque leur processus d’apprentissage, au niveau neurologique.
Alice Miller, dans ses travaux sur les « racines de la violence dans l’éducation de l’enfant » (C’est pour ton bien, 1984), montre comment la violence subie fabrique une société violente. La France n’a interdit les violences éducatives ordinaires qu’en novembre 2022, nous sommes le dernier pays européen à l’avoir fait... Cette violence, physique ou symbolique, « désaxe complètement les gens ». Dans nos salles, nous devons créer des espaces de confiance absolue, sans jugement, pour que la rencontre puisse advenir et que chacun·e en sorte enrichi·e.
Le concept psychanalytique de tiers symbolique, que j’ai introduit en fin de première heure, offre une clé méthodologique essentielle à mon sens. Dans une relation duelle médiateur·rice-jeune, on tombe facilement dans des rapports de domination, d’autoritarisme défensif. Le tiers symbolique, un objet, un projet, une création commune, permet de déplacer la relation. J’ai raconté mon expérience à Choisy-le-Roi, dans une cité en renouvellement urbain. Les jeunes n’avaient aucune raison de s’intéresser à ma proposition de filmer leur quartier, pourquoi feraient-ils confiance à cet·te artiste parachuté·e ?
J’ai sorti un drone au milieu de la cité. En cinq minutes, quinze adolescent·e·s m’entouraient. « Tu veux le piloter ? » La télécommande changeait de mains, le drone s’écrasait contre un mur, on le réparait ensemble. L’émotion était palpable, car piloter un drone, c’est émotionnellement très fort. Nous nous étions rencontrés autour de cet objet, créant les conditions d’une vraie collaboration. Certains jeunes n’ont passé qu’une heure, d’autres sont revenus plusieurs jours. L’objet tiers avait permis la rencontre sans que personne ne perde la face.
Cette approche transforme notre rapport à la médiation. À Bordeaux, samedi dernier encore, j’animais un atelier de films d’animation en papiers découpés sur la prévention des risques naturels. La grande table avec les matériaux devient l’objet tiers autour duquel on se rencontre, on coopère, on dialogue. L’autonomie devient possible car la technique est simple et partagée. Ce n’est plus « faites ci, faites ça » mais une exploration commune. Et les médiateur·rice·s avec qui je travaillais avaient pour instructions de faire eux aussi des films, pour ne pas être dans une posture d’attente, mais dans une posture créative aussi, ce qui horizontalise les relations : la démocratie culturelle.
La deuxième heure était prévue pour relater de riches expériences innovantes menées sur le territoire. Nous l’avions préparée attentivement, afin que ce moment soit riche, dense et vivant, et que chacun·e ait préparé une synthèse rapide et complète. J’ai noté en mind mapping tout ce qui se disait, créant une cartographie vivante των initiatives. Vincent anime des ateliers « Pocket Films » où 90 jeunes par matinée refont des séquences avec leurs smartphones. Son autre projet, les machinimas, transpose le suédage dans l’univers des Sims, une hybridation entre cinéma et jeu vidéo. Arnaud commence ses interventions en confiant aux élèves que « la vie n’est pas une ligne droite », créant immédiatement une connivence. Son projet « Filmer le travail » produit des documentaires sur une année entière, les jeunes écrivant directement devant l’écran, discutant chaque évolution.
Savannah organise des « Nuits d’Halloween » marathoniennes de 17h à 3h du matin, mêlant projections et jeu de loup-garou, ainsi que des tournois mensuels de Mario Kart. Alice explore les passerelles cinéma/jeu vidéo et anime un ciné-club où les jeunes programment eux-mêmes. Théo du cinéma Le Plaza à Marmande a créé un groupe d’ambassadrices, uniquement des lycéennes, qui participent activement à la vie du cinéma. Laura a soulevé une question fondamentale : les jeunes veulent être considéré·e·s comme des adultes, avec de vrais moyens techniques, pas seulement des téléphones. "Ils veulent réaliser de vrais films avec ambition, pas des ’petites choses’. »
Ces expériences révèlent une vérité simple mais essentielle, qu’un·e participant·e a formulée ainsi : « Le fait de pratiquer, cela permet d’aiguiser leur regard. » Cette observation rejoint les théories de l’apprentissage expérientiel : on comprend mieux ce qu’on a soi-même expérimenté. La salle de cinéma devient laboratoire, espace d’expérimentation où les jeunes ne sont plus seulement spectateur·rice·s mais créateur·rice·s, programmateur·rice·s, médiateur·rice·s.
La troisième heure nous a permis d’approfondir les implications de ce changement de paradigme. Les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus dans leur vie seulement spectateur·rice·s. Avec les réseaux sociaux, ils peuvent produire du contenu. Qu’ils le fassent ou non, ils le savent, et cette conscience transforme leur rapport aux médias. La salle de cinéma ne peut plus être pensée comme à l’époque de son invention, quand c’était le seul lieu de diffusion des images animées. Sa fonction devient forcément multiple, diversifiée.
Les travaux de Camille Peugny, dans son livre « Pour une politique de la jeunesse » (2022), confirment qu’il n’existe pas une culture jeune homogène. La diversité des goûts chez les 15-25 ans est immense. Ce qui les unit, c’est plutôt une inquiétude partagée face à l’avenir, social, climatique, professionnel. Cette fragilité, accentuée par la période Covid, nous oblige à repenser notre accompagnement. Les goûts formés vers 15 ans tendent à persister jusqu’à 65 ans, où il y a un changement.
J’ai aussi évoqué mes autres expériences : le festival Pocket Films créé en 2005 avec le Forum des images, les projets de réalité virtuelle, les projections itinérantes. La légèreté du matériel moderne ouvre des possibilités impensables avec les techniques traditionnelles. Ces « interventions inopinées dans l’espace public » touchent des publics qui ne viendraient jamais en salle, créant des liens dans des contextes inattendus.
Cette formation, par son format participatif et sa progression en trois temps, a créé les conditions d’une confiance collective. Les participant·e·s sont reparti·e·s non pas avec des recettes toutes faites, mais avec une compréhension renouvelée des enjeux. L’espace de partage numérique reste accessible, contenant leurs synthèses, controverses et contributions, ainsi que le mind mapping et les ressources documentaires. Ce n’est pas un simple archivage mais un commun vivant qui peut continuer à s’enrichir.
Le sentiment dominant à la fin était celui d’avoir vécu ensemble ce que nous prônions : une expérience participative où chacun·e contribue depuis sa position, ses savoirs, ses questions. Nous avions fait l’expérience de la démocratie culturelle, pas seulement parlé d’elle. Les salles indépendantes du Lot-et-Garonne font face à des défis, mais elles ont aussi des atouts uniques : leur ancrage territorial, leur liberté de programmation, leur capacité à créer des espaces intimes de rencontre.
L’enjeu n’est pas de transformer toutes les salles en espaces numériques ni de singer les stratégies des multiplexes. Il s’agit de reconnaître que l’expérience cinématographique s’est diversifiée, que les jeunes arrivent avec des compétences et attentes nouvelles. Nos espaces peuvent devenir ces « lieux d’expérience » évoqués dans notre texte initial, des espaces où surviennent « une action, un geste, une culture, des identités, des communautés, et donc, toujours, une intention, un ’aller vers’, ou encore mieux une rencontre. » Cette formation aura été, je l’espère, le début de cette transformation pour les salles du Lot-et-Garonne.
(photographie : maquette d’une entrée de salle de cinéma réalisée enfant par Bruno Bouchard avec son grand-père)
Co-écrit par Davina Brunot et Benoît Labourdette.
Nouveaux contenus pour un public plus jeune : quelle stratégie pour les salles Art et Essai du Lot et Garonne ?
En Mai 2023, l’exploitant de salles MK2 annonçait une collaboration avec la plateforme Youtube, avec création d’un label Youtube Ciné Club, afin de programmer plusieurs avant-premières de vidéos créées par des Youtubeurs sur l’année à venir. Pour exemple, Kaizen, le documentaire réalisé par Inoxtag sur son ascension de l’Everest, à permis à l’exploitant de réaliser plus de 340 000 entrées. L’année précédente, en 2022, le réseau CGR annonçait déjà lui-aussi un changement majeur dans sa stratégie de programmation en y intégrant, en plus des avant-premières de contenus ciblés jeune public, des diffusions en direct de grands évènements de l’e-sport.
L’ambition de ces exploitants est claire : ne pas rester en marge des nouveaux phénomènes de société concernant les contenus et tendances vidéo, et profiter de la notoriété de certains créateurs ou de certaines pratiques afin de rajeunir l’âge moyen de fréquentation des salles, le public des 15-25 ans étant de plus en plus difficile à attirer, a fortiori depuis l’essor de plateformes comme Netflix, Amazon Prime ou même TikTok.
Mais cette dynamique, mise en avant dans les médias, est portée par des réseaux de salles privés qui se caractérisent entre autres par leur structure de multiplexes, leur puissance opérationnelle et financière et leur stratégie orientée rentabilité et pas toujours sur l’intérêt culturel. Or, qu’en est-il des salles indépendantes, associatives, de taille souvent modeste (les mono-écrans sont fréquents dans cette catégorie), qui n’ont pas les mêmes objectifs, et qui ne peuvent rivaliser avec ces réseaux privés et les moyens (aussi bien techniques qu’économiques) dont ceux-ci disposent, et qui pourtant se retrouvent confrontés à cette même question : comment attirer les jeunes en salle ? Mais surtout : comment redonner sens à une expérience culturelle en salle de cinéma pour les jeunes ? En effet les salles dites « de proximité », souvent classées Art & Essai, sont en première ligne face au vieillissement de leurs spectateurs voire, à terme, à la chute de leur niveau de fréquentation.
Afin de trouver des possibilités d’action, il convient déjà de s’interroger sur nos propres modes de fonctionnement, et en premier lieu, sur nos schémas de pensée et d’appréhension de ce public multiple que constitue « les jeunes ». Car pris dans des biais qui canalisent nos raisonnements, nous manquons souvent de recul sur notre propre situation, nous perdons de vue le lieu d’où nous pensons.
De même, avant de s’interroger sur les choix de programmation et la possible ligne éditoriale d’un cinéma, serait-il pertinent de repenser le cinéma d’abord en tant que portion d’espace à investir, mais aussi parfois justement à désinvestir ou décaler, créant ainsi un appel d’air et rendant possible l’émergence, la nouveauté, l’invention, la coopération avec les jeunes, indispensable à quelque renouvellement que ce soit. Car nous savons qu’un cinéma n’est jamais neutre mais toujours déjà connoté, marqué, (r)attaché, « compris comme ». Cette démarche permettrait de comprendre ce qui fait le cinéma non plus simplement comme espace mais comme lieu d’expérience, si l’on considère le lieu comme un espace investi d’un mouvement, un espace dans lequel surviennent une action, un geste, une culture, des identités, des communautés, et donc, toujours, une intention, un « aller vers », ou encore mieux une rencontre.
Ce temps de formation, proposé par la Ligue et mené par Benoît Labourdette, spécialiste des nouveaux contenus, doit permettre tout d’abord d’enclencher une réflexion, mais rattachée à la réalité des salles, des personnes qui les animent et de leur manière de fonctionner. Il s’agit également de prendre connaissance des innovations enclenchées dans certaines salles, de partager des projets réalisés, en cours de réalisation, aussi bien que des élans ou des intuitions pour l’avenir. Il s’agit enfin d’esquisser la possibilité de leviers pour les salles Art et Essai du territoire, dans le cadre et les contraintes qui sont les leurs, afin qu’elle puisse devenir, pour les 15-25 ans, un objet de désir à la fois géographique et culturel.
En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.