Santé mentale, jeunes, images : de quoi parle-t-on ?

14 avril 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Avant d’entrer dans les projets, poser les mots. Santé mentale, jeunes, images : trois notions qu’on emploie souvent ensemble sans les définir, et qui recouvrent des réalités bien plus larges que l’usage courant ne le laisse croire.

Une rencontre co-construite

Ce texte reprend, sous une forme écrite et révisée, l’intervention que j’ai donnée le 14 avril 2026 au cinéma Le Trianon de Romainville, en ouverture des Rencontres professionnelles « Cinéma, images et santé mentale des jeunes ». Ces deux journées, les 14 et 15 avril 2026, ont été organisées par l’ACRIF dans le cadre de sa mission de coordination de Passeurs d’images en Île-de-France, la seconde étant co-organisée avec Cinémas 93. L’initiative de cette rencontre revient à Claudie Le Bissonnais, alors coordinatrice de Passeurs d’images Île-de-France. J’ai co-construit la première journée avec Diane Olivier, qui a pris la suite de Claudie dans cette coordination, et avec Maxime Bouillon, médiateur cinéma à l’ACRIF.

Deux autres articles publiés sur ce site complètent celui-ci : la présentation des deux journées et la synthèse de la première journée. Ce qui suit a un objectif simple : avant d’entrer dans les pratiques, poser les mots. Santé mentale, jeunes, images. Trois notions qui recouvrent des réalités plus larges que ce que l’usage courant en dit, et qu’il est utile de préciser, sans quoi on risque vite de se parler à côté.

Un outil pour commencer : les questions assis-debout

Avant d’entrer dans les définitions, je propose souvent en ouverture un exercice simple que j’appelle les « questions assis-debout ». Le principe est le suivant : je pose une série de questions à voix haute, et chacun·e se lève si la réponse est oui, reste assis·e si la réponse est non. Cela ne demande aucun matériel et les effets sont immédiats.

D’abord, on peut lire un groupe sans que personne n’ait eu à prendre la parole. En quelques questions, on voit qui vient de quel horizon, quelles familles de pratiques sont représentées, où se situent les zones d’accord ou de doutes. Ensuite, c’est déjà une forme d’expression : on s’expose au regard des autres, on indique quelque chose de soi, mais sans avoir à construire une phrase ni à défendre une position. Pour des personnes qui ne se connaissent pas, c’est un seuil d’entrée accessible.

Mes questions portaient sur des choses très concrètes : comment êtes-vous venu·es ? Êtes-vous parent d’adolescent·es ? La santé mentale, est-ce une notion que vous utilisez dans votre travail ? Les CPS, vous savez ce que c’est ? Qui est allé·e au cinéma dans le dernier mois ? Qui est abonné·e à Netflix ? Qui pense que les réseaux sociaux sont dangereux pour les adolescent·es. Etc.

En cinq minutes, tout le monde a une idée de qui est dans la salle. Les silences qui suivent sont moins pesants, et la discussion démarre à partir de quelque chose de concret. L’outil est déclinable à l’infini selon les contextes et les publics. Il a d’ailleurs été repris le lendemain par l’équipe de l’ACRIF, pour l’après-midi de la deuxième journée, où j’étais cette fois assis dans la salle. J’ai pu vivre de l’intérieur à quel point il engage une empathie immédiate dans le groupe.

La santé mentale ne commence pas là où ça va mal

Quand on entend « santé mentale », on pense spontanément aux pathologies et aux personnes qui ont besoin de soins. L’association est compréhensible, mais elle réduit beaucoup la réalité. Santé publique France distingue trois espaces, et cette distinction m’est vraiment utile dans le travail :

  • Le premier espace est ce qu’on appelle la santé mentale positive : l’épanouissement, le bien-être, la capacité d’agir. On a le droit de parler de santé mentale à propos de personnes qui vont bien. C’est une logique de prévention, ou, pour ne pas rester dans un vocabulaire trop médical, de promotion de « l’aller-mieux ». On peut agir pour aller bien, même quand on ne va pas particulièrement mal.
  • Le deuxième espace est la détresse psychologique réactionnelle : les difficultés liées à des événements de vie comme un deuil, une rupture, une violence subie. Elles ne sont pas forcément durables, mais elles ont un impact réel. Pour qui travaille avec des publics, cela change quelque chose de concret : quand une personne n’est pas attentive dans un atelier, ce n’est peut-être pas de l’indifférence. Peut-être qu’elle traverse quelque chose. Cette dimension mérite d’être prise en compte dans toute relation d’accompagnement.
  • Le troisième espace regroupe les troubles psychiatriques qui nécessitent une prise en charge médicale. C’est ce qu’on entend le plus souvent par « santé mentale » dans le langage courant, alors qu’il ne s’agit que d’un des trois espaces.

La santé mentale des institutions

Il y a un angle qu’on oublie souvent dans nos secteurs : la santé mentale ne concerne pas que les individus. Les institutions aussi peuvent être malades. Dans le champ du soin, c’est une idée connue. Dans le champ culturel, on se la pose beaucoup moins. « Est-ce que mon association fonctionne de façon saine ? » est pourtant une vraie question, et les symptômes existent.

J’évoque à ce propos une actualité récente : pour la première fois en France, une enseignante a été condamnée à un an de prison avec sursis pour harcèlement envers une élève qui s’est suicidée. Je ne cite pas cela pour jeter la pierre à cette personne, mais parce que cela montre que la question de la santé mentale touche les professionnel·les autant que les publics. Le manque d’accompagnement, la solitude face à la classe, l’absence de formation à la pédagogie dans le parcours des enseignant·es du secondaire : tout cela produit des situations où des personnes agissent sans conscience de l’impact de ce qu’elles font. La mauvaise volonté n’est pas en cause : ce qui manque, ce sont des outils et du temps pour penser ce qu’on fait.

Les compétences psychosociales : un outil pour tout le monde

Les compétences psychosociales, ou CPS, ont été définies par l’OMS en 1993 comme l’ensemble des aptitudes permettant de faire face aux exigences de la vie quotidienne. Santé publique France a actualisé cette classification en 2022 en distinguant trois dimensions : cognitive (conscience de soi, maîtrise de soi, capacité à prendre des décisions), émotionnelle (gérer son stress, réguler ses émotions, ne pas réagir de façon univoque face à un groupe dans une situation tendue) et sociale (communication, relations constructives, résolution des conflits). Dans la pratique, c’est souvent la dimension émotionnelle qui pose le plus de difficultés.

Ces questions se posent à deux endroits dans notre travail. Du côté des publics d’abord : faire des projets avec les images contribue effectivement au développement des CPS des jeunes. Mais les CPS nous concernent aussi directement, nous, les professionnel·les, avant même qu’elles concernent les personnes qu’on accompagne. La façon dont on mène un projet a un impact sur les participant·es. Si notre propre capacité à réguler nos émotions ou à comprendre ce qui se passe dans un groupe laisse à désirer, il y a des conséquences concrètes pour les participant·es. C’est un point sur lequel j’insiste, parce qu’il est souvent escamoté.

On entend parfois l’objection : « Je ne suis pas psychologue. » C’est précisément pour cela qu’on a besoin de se former et de s’outiller mutuellement. L’isolement professionnel est lui-même un facteur de risque. Les enseignant·es du secondaire en sont peut-être le cas le plus visible : peu formé·es à la pédagogie, peu accompagné·es, souvent très seul·es face à leur classe.

Empathie, sympathie, compassion

Ces trois notions méritent qu’on s’y arrête, parce qu’on les confond souvent, et cette confusion pose de vrais problèmes dans la pratique :

  • L’empathie, c’est la capacité à se mettre à la place de l’autre, à comprendre son vécu sans le vivre à sa place.
  • La sympathie, c’est la fusion émotionnelle : je ressens ce que l’autre ressent, je suis envahi·e par ses émotions.
  • La compassion, c’est la réponse affective à la souffrance de l’autre : je suis touché·e et je veux agir.

Ces trois postures ne produisent pas les mêmes effets. Ce qui nous concerne professionnellement, c’est le travail sur l’empathie, la capacité à comprendre sans se perdre. Serge Tisseron et Marie-Noël Clément ont beaucoup écrit là-dessus, avec bien plus de nuances que je ne peux en donner ici.

Les images ne se hiérarchisent pas, elles se distinguent

Je veux aborder les images non pas du point de vue esthétique, mais du point de vue de leurs fonctions : ce qu’elles font aux personnes, ce qu’elles fabriquent. Et je veux commencer par quelque chose qui me semble structurant : il n’y a pas de hiérarchie entre les images amateurs et les images professionnelles.

Le sémiologue Roger Odin a beaucoup travaillé, dans les années 1970-80, sur ce qu’il appelait le cinéma privé : les films de famille, les films amateurs. Sa thèse, c’est que ces images ne sont pas inférieures aux films professionnels. Elles ont des fonctions différentes. Les films de famille construisent nos identités, nos mémoires personnelles et collectives. Les films professionnels divertissent, informent, font réfléchir. Ce sont des rôles différents, qui n’appellent pas de hiérarchie entre eux.

Pourquoi est-ce que j’insiste là-dessus ? Parce que dans nos pratiques, notamment avec les jeunes, on part souvent de l’a priori que ce qu’ils et elles font avec leurs téléphones, les images qu’ils·elles créent, regardent, partagent, vaut moins que ce qu’on va leur montrer au cinéma. C’est une posture condescendante, et elle ferme le dialogue avant même qu’il commence. Je ne dis pas que tout se vaut : voir un film en salle de cinéma, ce n’est pas la même chose que regarder un Reels sur Instagram. Ce sont des expériences différentes, avec des fonctions différentes. Mais pour les prendre au sérieux, il faut d’abord demander aux jeunes ce qu’ils et elles font réellement, plutôt que de le supposer.

L’arrivée des téléphones avec caméra, qui est la raison pour laquelle j’avais créé le festival Pocket Films en 2005, a produit des changements anthropologiques. Ces appareils ont modifié notre rapport au monde et aux autres. Avec les intelligences artificielles, on vit aujourd’hui une nouvelle vague de ces transformations. Nier la réalité de ces changements, ou les stigmatiser en bloc, c’est se couper de la réalité des personnes avec qui on travaille.

Ce que les images font

Si je devais résumer ce que les images font qui me semble pertinent pour nos pratiques, j’en identifie trois fonctions :

  • Symboliser. Quand on crée une image, on met quelque chose à distance de soi, et cette mise à distance nous constitue en retour. Symboliser, c’est se construire. A fortiori quand l’image est vue par d’autres : le regard de l’autre renforce la construction de soi. C’est pourquoi je préfère le mot « construction » au mot « valorisation », qu’on entend beaucoup dans les discours sur les ateliers de pratique artistique. Valoriser présuppose une dévalorisation préalable. Cela installe une hiérarchie qui est potentiellement fragilisante. Construire, c’est autre chose : j’ai fait quelque chose, c’est sorti de moi, cela me constitue.
  • Partager. C’est la force du cinéma, et de tout ce qui se vit en commun autour des images. Montrer des images à d’autres, être reconnu·e dans le regard de l’autre, voilà des expériences collectives devenues rares à notre époque dominée par des usages solitaires. Les salles de cinéma offrent quelque chose de singulier à cet égard, qui mérite d’être cultivé et assumé comme tel.
  • Agir. Faire des images, c’est agir. Regarder des images aussi : c’est une pratique à part entière, qui s’apprend et se développe.

Les jeunes ne forment pas une catégorie

On dit « les jeunes » comme si c’était un groupe homogène. Le sociologue Camille Peugny l’a bien documenté dans ses travaux récents : il n’y a aucune homogénéité dans les goûts des jeunes, qui varient selon les classes sociales, les territoires et les histoires individuelles. Dire « on va faire quelque chose qui va plaire aux jeunes » n’a à peu près aucun sens.

Ce qu’on peut cultiver dans le champ de la culture et de l’art, c’est l’expression, qui est par définition singulière et différente des autres. Et ce qu’on cherche à développer, c’est l’esprit critique. Mais l’esprit critique n’est pas une compétence douce et confortable. Penser par soi-même, c’est parfois s’exclure du groupe, ou en être exclu·e. Cela suppose une disposition à l’altérité et une tolérance au conflit symbolique qu’il faut entretenir activement dans nos pratiques.

Éducation aux images et éducation aux médias : deux choses distinctes

Entre l’éducation aux images (EAI) et l’éducation aux médias et à l’information (EMI), certains et certaines considèrent qu’il ne faut pas faire de différence. Je pense au contraire qu’il y a une utilité réelle à les distinguer.

L’EMI est centrée sur l’information, sur les médias et sur les pratiques journalistiques. Elle vise principalement le développement de l’esprit critique face aux contenus médiatiques. L’EAI est centrée sur l’art, sur la création, sur l’expression et sur la symbolisation. Elle travaille davantage sur le processus que sur le jugement. Ce ne sont pas les mêmes gestes, et les confondre peut conduire à des malentendus sérieux sur ce qu’on est en train de faire avec les jeunes.

Je me permets une remarque personnelle. J’ai un rapport critique à la façon dont l’EMI est souvent conduite, parce qu’elle l’est fréquemment par des journalistes, et que les journalistes sont juges et partie. Ils et elles défendent leur profession, et ne peuvent pas exercer un regard vraiment critique sur les pratiques journalistiques elles-mêmes. Pour une éducation aux médias réellement critique, il faudrait des sociologues, des anthropologues, des psychologues. Pierre Bourdieu n’était pas tendre avec les journalistes sur ce point, et la distance qu’il invitait à exercer sur leur pratique est précisément ce qui manque dans beaucoup de dispositifs d’EMI.

Je ne dis pas cela pour nous jeter des fleurs. Mais je crois que le passage par l’art est souvent plus ouvert. Il n’y a pas d’enjeu de qui a raison, pas de vérité à défendre, simplement des expressions qui s’enrichissent mutuellement. C’est aussi un chemin vers l’esprit critique, moins direct peut-être, mais moins crispé.

En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.


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