L’action et la médiation culturelles auprès des adolescents·es interrogent les fondements de nos pratiques : entre cadre et transgression, entre présence physique et pratiques numériques, quelle place pour l’horizontalité ?
Les droits culturels, désormais inscrits dans la législation française (loi NOTRe en 2015 et loi LCAP en 2016), établissent une distinction fondamentale entre démocratisation culturelle et démocratie culturelle :
Cette distinction n’est pas qu’intellectuelle : elle engage des postures professionnelles radicalement différentes dans l’accompagnement des jeunes publics.
Le rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE), « Vers la démocratie culturelle » (2017), souligne que les politiques culturelles doivent intégrer ces approches participatives pour renforcer véritablement la participation citoyenne. Pourtant, les pratiques de médiation auprès des adolescents·es restent largement marquées par le modèle descendant de la démocratisation culturelle.
Laisser la place aux adolescents·es implique d’abord, pour les adultes, de se déplacer eux-mêmes et elles-mêmes. Les professionnels·les de la médiation doivent être en capacité de bouger, de modifier leurs propres positions pour créer cet espace de liberté. Cette question se cristallise souvent autour de la transgression : comment les adultes, qui tiennent le cadre, accueillent-ils·elles les déplacements, les écarts, les propositions inattendues, potentiellement transgressives, des adolescents·es ?
Cette interrogation ramène à la notion même de cadre, trop souvent confondue avec un dispositif disciplinaire. Prenons l’exemple d’un·e artiste intervenant dans une classe où des enseignants·es souhaitent rester « pour faire un peu la police ». Ce type de présence représente l’inverse d’un cadre sécurisant. C’est un dispositif, contrairement à ce qu’on croit, profondément déstabilisant pour les jeunes, parce qu’il introduit une contrainte, une sanction possible, ce qui provoque l’inhibition des mécanismes biologiques de l’apprentissage, car le corps passe dans une modalité de protection réflexe. La logique disciplinaire s’oppose à toute possibilité cognitive d’apprentissage. Comme l’explique Bernard Stiegler dans Prendre soin (2008), la capacité d’attention est étroitement liée au sentiment de confiance et de liberté cognitive. La résistance cognitive, cette capacité à résister contre sa pensée-réflexe développée par le psychologue Olivier Houdé, ne peut se déployer que dans un environnement de confiance, sans peur du jugement.
Un cadre véritable n’est donc pas ce qui contraint, mais ce qui autorise. Dans le cadre d’une proposition artistique, les personnes doivent se sentir autorisées à créer, à se risquer au regard de l’autre. La participation à une création collective, même modeste, représente toujours un risque personnel. La question devient alors : comment créer les conditions de confiance suffisantes pour que ce risque devienne possible ? Dès lors, la transgression change de nature : elle n’est plus à combattre mais à accueillir comme partie intégrante du processus créatif.
La question du patrimoine numérique et de la reconnaissance des créations collectives soulève des enjeux essentiels de médiation. Lorsque des participants·es réalisent des photographies, des vidéos ou toute autre création dans le cadre d’un atelier, noter leurs prénoms et les associer aux œuvres produites n’est pas un détail administratif. C’est une reconnaissance fondamentale de leur identité créatrice. Cela peut prendre du temps, car parfois les personnes n’osent pas se déclarer, par sentiment de honte. Et tenir un cadre constructif pour elles, c’est justement les accompagner, entre autres, à oser s’exposer, sans crainte d’être jugées. Ce que cela produira, c’est une reconnaissance de leur création, ce qui leur fera vivre une expérience psychique forte.
Sans cette reconnaissance nominative, la personne qui a créé n’est pas identifiée comme auteur·rice de son travail. Or, il s’agit de vraies créations collectives, même lorsqu’elles s’inscrivent dans un cadre pédagogique. Au regard du droit d’auteur et de la loi française, les œuvres doivent être nommées. Cette obligation juridique recouvre un enjeu plus profond de dignité et de droits culturels. Comme le rappelle Patrice Meyer-Bisch, « toute personne a le droit de voir respectée son identité culturelle dans la diversité de ses modes d’expression ».
Cette question de la nomination ouvre sur celle de la documentation des projets, des processus des actions culturelles. Documenter, c’est se donner les moyens de faire des récits. Ces récits ont une double fonction :
Dominique Cardon souligne dans Culture numérique (2019) que « les algorithmes façonnent notre accès à l’information en privilégiant certains formats et certaines sources ». Les récits textuels restent les vecteurs les plus puissants de transmission dans l’écosystème numérique. Les élus·es et responsables institutionnels·les ne peuvent pas inventer ces récits : ils·elles ont besoin des professionnels·les de la culture pour les construire et les partager.
Le numérique n’est ni bon ni mauvais en soi. C’est devenu un milieu d’existence. On ne peut pas être pour ou contre le numérique de façon abstraite : c’est l’environnement dans lequel se déploient désormais une grande partie de nos vies. On peut faire le même raisonnement pour l’intelligence artificielle. Cette réalité impose de regarder en face les pratiques culturelles contemporaines : nous avons tous et toutes des pratiques culturelles via le numérique. Nous écoutons de la musique, regardons des films, des spectacles, de la danse. Nous pouvons même pratiquer ces arts par le biais d’outils numériques.
Les enquêtes d’usage montrent que TikTok, souvent décrié, est avant tout utilisé dans un objectif éducatif par les adolescents·es. Cette plateforme mérite une attention plus nuancée que les jugements a priori qu’elle suscite généralement. L’article « Et si on changeait de posture ? » de ma part publié dans L’Observatoire des politiques culturelles (n°60, 2023) documente précisément ce changement de regard nécessaire chez les professionnels·les de la culture.
Les « trends » sur TikTok illustrent bien cette dimension créative : il s’agit d’une musique sur laquelle les utilisateurs·rices peuvent créer et filmer leur propre chorégraphie en quelques clics. Des dizaines de milliers de chorégraphies se répondent ainsi, formant des palimpsestes artistiques, des histoires de l’art en accéléré. Ce phénomène culturel massif mérite d’être pris au sérieux plutôt que d’être disqualifié d’emblée. Il témoigne d’une vitalité créative et d’un désir d’expression artistique chez les jeunes qui utilisent ces outils.
TikTok représente le premier réseau social qui intègre un outil de création complet et accessible. Ce qui change en termes anthropologiques dans la place des personnes qui utilisent cette plateforme, c’est la conscience d’une potentialité créatrice immédiate. Un·e utilisateur·rice peut être simple spectateur·rice, mais il·elle sait qu’il·elle peut devenir créateur·rice en un seul clic, s’il ou elle le décide. Ce n’est pas pour autant qu’il·elle active systématiquement cette fonction, mais la possibilité existe, immédiatement disponible. Son statut est donc celui d’un·e acteur·rice potentiel·le, pas d’un·e simple spectateur·rice.
Dans une salle de spectacle traditionnelle, les spectateurs·rices n’ont pas ce type de place potentielle au départ. Ce changement anthropologique mérite d’être pris en compte dans la réflexion sur la médiation culturelle. Dans la réalité vécue par les jeunes, la place a changé. Cette possibilité de regarder, créer et diffuser correspond d’ailleurs exactement à ce que Jean-Luc Godard décrivait dans les années 1970 comme l’outil idéal : pouvoir faire des films librement, pouvoir les partager avec ses amis·es.
Comme le rappelle Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935), les techniques de reproduction ont fait sortir l’art de sa fonction d’outil au service de la tradition, ce qui lui a permis d’accéder à une forme de démocratie culturelle. Les plateformes numériques actuelles prolongent et amplifient ce mouvement historique de démocratisation des moyens de production culturelle. Nier cette réalité, c’est se couper de la compréhension des pratiques culturelles contemporaines des adolescents·es.
Les pratiques culturelles via le numérique sont désormais extrêmement développées. Les jeunes consacrent un temps considérable à ces activités culturelles numériques : écoute musicale, visionnage de vidéos, création de contenus, jeux vidéos, participation à des communautés en ligne. Ce que proposent les institutions culturelles traditionnelles, théâtres, musées, salles de cinéma, ne représente qu’une infime partie de leurs pratiques culturelles quotidiennes.
Les professionnels·les de la culture ne sont pas LA culture pour les adolescents·es. Ils·elles en constituent un segment, parfois important, mais le plus souvent extrêmement minoritaire. Cette prise de conscience n’a rien de dévalorisant pour le travail des acteurs·rices culturels·les. Elle permet simplement de mieux situer la place réelle des institutions culturelles dans l’écosystème culturel contemporain, profondément transformé par le numérique. Comme le note Bernard Lahire dans La Culture des individus (2004), « la démocratisation culturelle passe aussi par l’invention de nouveaux espaces de rencontre entre les œuvres et les publics » (à l’époque, le terme « démocratisation culturelle » recouvrait les deux notions, démocratie et démocratisation).
Il y a vingt ans, cet écosystème numérique n’existait pas sous sa forme actuelle. Les pratiques culturelles des adolescents·es étaient structurées très différemment. Cette transformation rapide et profonde implique de repenser les missions d’action culturelle, non pas en renonçant aux ambitions artistiques et éducatives des institutions, mais en acceptant de composer avec un paysage culturel infiniment plus diversifié, où la légitimité culturelle se construit avant tout par d’autres voies que celles des institutions traditionnelles. Accepter cette réalité constitue le premier pas vers des pratiques d’action culturelle plus horizontales, plus respectueuses des droits culturels des adolescents·es, et finalement plus efficaces dans leur capacité à créer des rencontres authentiques avec les arts et la culture.
L’offre culturelle est parfois questionnée de façon brutale par le public « jeune ». Une remise en cause qui se manifeste notamment par une indifférence vis-à-vis des prescriptions des institutions culturelles, voire par un désintérêt pour les lieux culturels. En 15 ans, le numérique a par ailleurs bouleversé le rapport des jeunes, et de tou·te·s, au temps et à l’espace privé. La définition même de la culture et son mode d’accès se sont transformés.
Pour se mettre en capacité de repenser des projets adaptés aux besoins réels de la jeunesse contemporaine, ce qui relève de la mission des politiques culturelles, il convient à mon sens tout d’abord de déconstruire nos idées reçues, les jugements que l’on peut avoir sans connaître. Il s’agit de prendre la mesure des nouvelles représentations du monde et des nouvelles pratiques culturelles étroitement liées au numérique.
Comment faire ? Je crois que passer par le « faire », justement, est une voie très riche pour les professionnels. Éprouver par sa propre expérience les enjeux des pratiques culturelles à l’ère numérique, en participant à des ateliers avec des jeunes, en « jouant » avec les technologies digitales, en explorant de nouveaux dispositifs de coopération, etc., dans le but de dépasser ses critères habituels, pour pouvoir être enrichi par les idées et usages de la jeunesse. Il ne s’agit pas de démagogie, mais de tissage de liens, qui permet la transformation mutuelle, l’hybridation créative.
La recherche-action sur les politiques culturelles pour la jeunesse est depuis toujours un des axes principaux de travail de Benoît Labourdette, en coopération avec de nombreux acteurs des champs culturel, éducatif et social. Nous proposons ici des méthodes, des récits d’actions et de formations, que nous espérons inspirants pour des acteurs des champs culturel, social et éducatif de tous niveaux. Proposer une analyse des enjeux, ainsi que des bases sociologiques, psychologiques, culturelles, pour créer des appuis solides au service des missions de service public auprès des jeunesses.