Le 26 novembre 2025, à Reims, une soixantaine de professionnel·les de l’éducation se sont réuni·es pour une journée de formation intitulée « Former les regards à l’ère de l’IA ». J’ai contribué à sa construction, et j’y intervenais l’après-midi pour une conférence et un atelier, pour enrichir la pédagogie à l’esprit critique autour de l’Intelligence Artificielle. Voici un récit de cette journée avec des éléments concrets, dans mon regard.
Cette journée de formation s’inscrivait dans le cadre des missions du Blackmaria, pôle régional d’éducation aux images de Champagne-Ardenne. Structuré autour de trois entités complémentaires – La Pellicule Ensorcelée à Charleville-Mézières, le Télé Centre Bernon à Épernay et Saint-Ex Culture Numérique à Reims –, ce pôle œuvre depuis plusieurs années à la transmission d’un regard critique sur les images et les médias. L’événement bénéficiait du soutien du CNC, de la DRAC Grand Est et de la Région Grand Est.
Le choix du lieu, Saint-Ex Culture Numérique, n’était pas anodin. Cet espace rémois dédié à la culture numérique offre un cadre propice aux expérimentations technologiques et aux réflexions sur les mutations contemporaines de l’image. Les participant·es, venu·es de toute la région, représentaient une diversité de profils : enseignant·es du secondaire, documentalistes, médiateur·rices culturel·les, animateur·rices de structures jeunesse, et jeunes en service civique engagé·es dans des missions d’éducation populaire.
Florence de Talhouët, coordinatrice du Blackmaria, avait conçu un programme articulant apports théoriques et expériences pratiques. L’objectif affiché était double : outiller les professionnel·les face aux transformations induites par l’IA générative, tout en leur permettant de vivre eux-mêmes et elles-mêmes des situations créatives qu’ils et elles pourraient ensuite adapter à leurs propres contextes d’intervention.
La matinée était consacrée à une conférence de Pascal Doucet-Bon, journaliste, intitulée « Transformations des médias à l’ère de l’IA », suivie d’un atelier sur les « fake news » et les outils de décryptage. Cette intervention relevait d’une approche classique de l’éducation aux médias et à l’information (EMI), centrée sur la distinction entre le vrai et le faux, la vérification des sources et la détection des contenus trompeurs.
Cette approche n’est pas celle que je pratique, car je considère que les journalistes sont juges et parties sur le sujet de l’éducation aux médias et à l’information. Ils et elles sont à mon sens les plus mal placé·es en termes d’esprit critique sur le sujet, car ils et elles défendent leur profession avant tout. Je m’inscris davantage dans le champ de l’éducation aux images, qui part d’un présupposé différent : toute image est une construction. Il ne s’agit pas tant de distinguer le « vrai » du « faux » que de comprendre comment les images sont fabriquées, par qui, pour quoi, depuis quelle position. Je suis dans une posture sociologique et non pas corporatiste. L’après-midi allait me permettre de développer cette perspective complémentaire. Cette diversité d’approche est justement la richesse d’une journée comme celle-ci, car les personnes se forgent leur propre point de vue.
L’après-midi débutait par ma conférence « IA et culture : état des lieux et perspectives ». J’ai souhaité y développer un point de vue ancré dans ma pratique de cinéaste, de pédagogue et de chercheur·euse. Plutôt que d’aborder l’intelligence artificielle sous l’angle de la menace ou de l’émerveillement technologique, j’ai proposé de la situer dans une histoire plus longue des rapports entre humanité et machines, entre création et technique.
J’avais apporté de nombreux ouvrages que j’avais disposés sur une table accessible aux participant·es, et présentés à l’écran via une caméra. Cette bibliothèque éphémère comprenait des textes de philosophes comme Vanessa Nurock ou Mark Alizart, d’anthropologues comme Tim Ingold, de chercheur·euses en neurosciences comme Olivier Houdé. L’intention était de montrer que la réflexion sur l’intelligence artificielle gagne à s’enrichir d’apports disciplinaires variés, et que les questions qu’elle soulève, sur l’intelligence, la conscience, la créativité, ne sont pas nouvelles mais trouvent avec ces technologies une actualité renouvelée.
L’esprit critique comme posture d’humilité
J’ai ouvert ma conférence par un préambule sur ce qui me semble constituer le véritable enjeu de l’éducation aux médias : la question de l’esprit critique et de ses difficultés intrinsèques. L’esprit critique, tel que je le conçois, c’est avant tout la capacité de penser par soi-même. Or cette pensée autonome représente paradoxalement un risque social, car elle peut conduire à se trouver en désaccord avec le groupe, avec l’opinion dominante, avec ce qui semble aller de soi.
Hannah Arendt, dans La Crise de la culture (1972), soulignait déjà que la pensée critique implique une forme de retrait du monde commun pour mieux y revenir. Cette difficulté n’est pas réservée aux apprenant·es : elle concerne tout autant les éducateur·rices. J’ai partagé avec les participant·es cette conviction que celles et ceux qui, dans le champ de l’éducation aux médias, croient détenir la bonne parole à transmettre, sont précisément les personnes qui auraient le plus besoin d’être éduquées aux médias ! Car elles se trouvent, sans s’en rendre compte, à l’opposé des valeurs démocratiques qu’elles prétendent défendre.
Pour illustrer cette exigence d’ouverture, j’ai pris l’exemple de TikTok, affirmant devant les participant·es que ce réseau social constituait un espace « merveilleux ». Je sais que cette affirmation allait à rebours de l’opinion dominante dans les milieux éducatifs et culturels. C’était précisément mon intention : prendre le contre-pied d’une idée reçue pour nous inviter collectivement à interroger nos propres préjugés. Si nous ne sommes pas capables de nous ouvrir à ce qui nous dérange, comment pouvons-nous prétendre accompagner d’autres personnes dans le développement de leur esprit critique ?
Ce que l’IA change à notre humanité
Une partie de mon intervention portait sur ce que l’intelligence artificielle modifie dans notre conception même de l’humanité. Pendant longtemps, l’intelligence a constitué le critère distinctif de l’espèce humaine par rapport aux autres animaux et aux machines. La supériorité cognitive semblait garantir notre place singulière dans l’ordre du vivant. Or les intelligences artificielles contemporaines, trois ans après l’apparition publique de ChatGPT en novembre 2022, remettent en question cette certitude.
J’ai évoqué le concept de « singularité » développé par Ray Kurzweil dès les années 1990, qui postule qu’à un horizon de quelques décennies, les conditions mêmes de la vie pourraient être transformées par l’intelligence des machines. Mark Alizart, dans Informatique céleste (2017), propose de considérer que les machines, loin de s’opposer à la nature, cherchent à en reproduire les logiques profondes : l’ADN n’est-il pas lui-même un code ?
Face à ces bouleversements, j’ai suggéré que ce qui nous définit en tant qu’humain·es n’est peut-être plus l’intelligence mais l’empathie, le lien, la capacité à cultiver des relations d’écoute et de respect mutuel. La question devient alors : comment ne pas nous comporter nous-mêmes comme des machines, comment accueillir l’autre dans sa singularité, comment faire équipe ? Ces interrogations rejoignent les préoccupations de l’anthropologue Tim Ingold, qui propose de repenser l’éducation comme un cheminement partagé plutôt que comme une transmission descendante du savoir.
L’éducation aux images plutôt qu’aux médias
J’ai développé la distinction qui me semble fondamentale entre éducation aux médias et à l’information d’une part, et éducation aux images d’autre part. Si la première se préoccupe de la « fiabilité des sources » et de la « vérification des faits », la seconde s’ancre davantage dans l’expérience sensible et la création. L’éducation aux images part d’un présupposé différent : toute image est une construction. Il n’y a pas d’image « objective » qui serait le reflet transparent du réel.
Dès lors, la question n’est plus de distinguer le vrai du faux, mais de comprendre comment les images sont fabriquées, par qui, pour quoi, depuis quelle position. Cette approche permet une véritable émancipation du regard. Elle ne dit pas « voici ce que vous devez croire », elle dit « voici comment regarder ce qu’on vous montre ». J’ai suggéré que l’approche par la création offre un espace plus détendu, où la diversité des points de vue peut s’exprimer sans la tension inhérente aux débats sur le vrai et le faux.
J’ai évoqué John Dewey et sa conception de l’art comme expérience vécue plutôt que comme objet extérieur, philosophie qui traverse les pédagogies nouvelles de Célestin Freinet à Paulo Freire. Ce dernier écrivait dans Pédagogie de l’opprimé (1968) que « personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les êtres humains s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde ». Cette phrase résume l’esprit de ce que je cherche à transmettre dans mes interventions.
Après cette conférence, j’ai animé l’un des quatre ateliers proposés aux participant·es : « Atelier vidéo IA ». Cet atelier reprend une méthodologie que j’ai développée depuis plus de deux ans, d’abord au Centre Pompidou dans le cadre du Studio 13-16, puis au Forum des images avec l’école Tumo Paris. Plus de 500 adolescent·es ont déjà participé à cette expérience de création cinématographique en collaboration avec des intelligences artificielles.
Le principe est simple mais exigeant : en binôme, les participant·es réalisent un court-métrage en utilisant des outils accessibles sur téléphone. L’atelier commence par une réflexion collective sur ce qui distingue un film d’une simple vidéo : l’intention, la narration, la mise en scène, l’esthétique, les personnages, les décors, les époques. Cette discussion initiale permet de poser que la création cinématographique ne se réduit pas à l’utilisation d’outils techniques, mais engage un processus de construction du sens.
Du scénario à l’image : les étapes de création
J’ai transmis aux participant·es quelques éléments de technique scénaristique, notamment le concept de « suspense » développé par Alfred Hitchcock dans ses entretiens avec François Truffaut. Le suspense repose sur un décalage d’information entre ce que sait le ou la spectateur·rice et ce que savent les personnages. Cette technique, omniprésente dans le cinéma contemporain, permet de comprendre que faire un film, c’est d’abord scénariser l’émotion du public. Le personnage principal d’un film, comme le disait Hitchcock, n’est pas l’acteur ou l’actrice mais le ou la spectateur·rice.
Le processus créatif que j’ai proposé se déroule en plusieurs étapes. La première consiste à élaborer un scénario très court, qui puisse se résumer en trois séquences ou trois plans. Les participant·es sont invité·es à utiliser une intelligence artificielle conversationnelle, choisie dans l’agrégateur Poe.com, pour les aider à structurer leur idée. La thématique imposée portait sur l’intelligence artificielle elle-même : ses risques, ses promesses, ce qu’elle change à nos vies, les futurs métiers. Cette mise en abyme me semble particulièrement féconde pour développer une réflexion critique.
Une fois le scénario défini, les participant·es génèrent des images à l’aide d’outils comme Playground ou d’autres via l’application Poe.com. Cette étape révèle immédiatement les caractéristiques et les limites de l’IA générative : difficulté à obtenir exactement ce qu’on souhaite, tendance à reproduire certains stéréotypes esthétiques, problèmes de cohérence visuelle d’une image à l’autre. Ces « défauts » deviennent des sujets de réflexion critique sur les biais algorithmiques et sur la nature même de ces technologies.
Les images fixes sont ensuite importées dans l’application CapCut, où elles peuvent être animées grâce à des effets d’intelligence artificielle intégrés. Le montage permet d’assembler les séquences, d’ajuster les durées, d’ajouter des transitions. J’insiste toujours sur un point : l’enregistrement d’une voix humaine pour accompagner les images. Cette voix incarnée réhumanise le film et crée un contraste signifiant avec les images générées par la machine. Elle rappelle que derrière tout processus créatif, il y a des intentions, des émotions, des êtres sensibles.
La projection et le dialogue : moments clés de l’apprentissage
La projection des films réalisés constitue un moment que je considère comme aussi important que la création elle-même. Trop souvent, les ateliers d’éducation à l’image se concentrent sur la fabrication et négligent la diffusion. Or c’est dans la confrontation au regard des autres que se construit véritablement l’apprentissage. Les participant·es découvrent l’incroyable diversité des films produits à partir des mêmes consignes et des mêmes outils. Chaque binôme a exploré des directions esthétiques et narratives différentes, révélant que la créativité humaine reste au cœur du processus.
Cette diversité devient le support d’une discussion collective sur ce que l’expérience a révélé. Les questionnements émergent naturellement de la pratique : d’où viennent les images générées par l’IA ? Quels sont les enjeux en termes de droits d’auteur ? Quelle est l’empreinte écologique de ces technologies ? Comment ces outils formatent-ils notre créativité ? Ces questions n’ont pas été imposées de l’extérieur mais ont surgi de façon organique du processus créatif lui-même. C’est là, me semble-t-il, que réside la force de l’approche par la création.
Les participant·es sont reparti·es avec des compétences techniques nouvelles : utilisation d’IA conversationnelles pour l’écriture, génération d’images avec des outils accessibles, montage vidéo sur téléphone avec CapCut. Ces savoir-faire sont directement mobilisables dans leurs contextes professionnels respectifs. Mais j’espère surtout qu’ils et elles ont intégré une posture, une éthique de l’éducation aux images qui place l’humilité et le dialogue au centre de la pratique.
La méthodologie de l’atelier est conçue pour être adaptable. La durée peut varier de trente minutes à plusieurs heures, selon les objectifs et les publics. Les thématiques peuvent évoluer en fonction des préoccupations du moment. Les outils eux-mêmes changent rapidement, ce qui fonctionne aujourd’hui sera peut-être obsolète demain. Ce qui demeure, c’est l’intention pédagogique : permettre aux participant·es de construire par eux-mêmes et elles-mêmes leur pensée critique sur le sujet de l’intelligence artificielle, en passant par l’expérience de la création.
Puis en fin de journée, le groupe s’est retrouvé en plénière, pour restituer brièvement aux autres les apports des cinq ateliers de l’après-midi.
A mon avis notre rôle, en tant qu’éducateur·rices aux médias et aux images, n’est pas de transmettre des certitudes mais une exigence. L’exigence de l’ouverture à l’autre. L’exigence de la remise en question de nos propres préjugés. L’exigence de la pensée complexe qui refuse les réponses toutes faites. C’est à ce prix que l’éducation aux images peut véritablement contribuer à former des citoyen·nes capables de naviguer dans notre nouveau monde, où l’intelligence artificielle transforme nos manières de créer, de communiquer et de comprendre.
Atelier vidéo IA — Benoît Labourdette
Vivez une expérience de création collective : en binômes, les participant·es réalisent un court-métrage avec des outils simples (ex : CapCut) et des IA génératives. Un atelier immersif pour explorer ce que l’IA change dans notre manière de raconter, de produire et de penser l’image, de façon concrète, ludique et critique.
Atelier image IA — Hugo Petit
Travaillez l’image comme une matière plastique : transformez, détournez, expérimentez. Une initiation pratique à Stable Diffusion, de son installation à ses usages créatifs, pour s’approprier l’IA en toute autonomie.
Du dessin à la vidéo générée — Guillaume Lepoix
Produisez vos propres visuels (dessins ou photos), puis transformez-les grâce à une IA générative de vidéo. Ce processus créatif ouvre une réflexion sur les représentations, les manipulations possibles et l’écologie numérique. Un atelier pour explorer les zones floues entre fiction et réalité, création et illusion.
Il paraît que… Démêler le vrai du faux — Les Petits Débrouillards
Un atelier ludique pour repérer les infox, décrypter les mécanismes de désinformation et comprendre les enjeux du Big Data. Enquêtes, jeux et outils permettent de muscler l’esprit critique face à la surabondance d’informations.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.