Deux camions moteurs allumés font la publicité de temps de GPU gratuits pour l’IA devant le Conseil d’État. L’ironie ? Brûler du diesel pour promouvoir une tech elle-même énergivore. Symbole de nos paradoxes.
Devant le Conseil d’État, à quelques pas du ministère de la Culture, deux camions stationnent moteurs allumés, leurs écrans diffusant des publicités pour des heures de GPU gratuites. Cette réclame promeut ainsi l’usage de l’intelligence artificielle, dont on connaît la voracité en électricité et en ressources naturelles. L’ironie est frappante : pour la première fois, je découvre une publicité véhiculée de cette façon, par deux camions immobilisés, moteurs ronronnant, brûlant des énergies fossiles pour promouvoir une technologie elle-même grande consommatrice d’énergie. Cette mise en abyme énergétique est d’une cohérence presque troublante. S’agit-il d’une performance artistique ? J’en doute.
Cette scène, capturée le 8 juillet 2025 devant l’une des plus hautes juridictions administratives françaises, cristallise les paradoxes de notre époque numérique. Scaleway, filiale cloud du groupe Iliad, propose de gagner jusqu’à un million d’euros d’heures GPU gratuites, une offre alléchante pour les développeurs et développeuses ainsi que les entreprises souhaitant exploiter la puissance de calcul nécessaire à l’entraînement des modèles d’IA.
L’image est saisissante de contradiction. D’un côté, ces véhicules publicitaires mobiles, garés mais moteurs tournants, émettent directement du CO2 dans l’atmosphère parisienne. De l’autre, ils font la promotion d’une technologie dont l’empreinte carbone ne cesse de croître. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données consomment déjà environ 1% de l’électricité mondiale, un chiffre qui pourrait doubler d’ici 2026 avec l’explosion de l’IA générative.
L’entraînement d’un seul grand modèle de langage peut émettre autant de CO2 que cinq voitures américaines pendant toute leur durée de vie. Les GPU (Graphics Processing Units), ces processeurs graphiques détournés pour l’IA, sont particulièrement énergivores : un seul peut consommer jusqu’à 700 watts en fonctionnement intensif. Pour exemple, Microsoft a installé 25 000 GPU en France en 2024.
Le choix du lieu n’est pas anodin. Face au Conseil d’État, gardien de la légalité administrative et régulièrement saisi sur des questions environnementales, cette démonstration publicitaire prend une dimension presque provocatrice. À quelques mètres du ministère de la Culture, institution censée préserver notre patrimoine commun, on célèbre une course technologique dont les conséquences écologiques interrogent ce que nous lèguerons aux générations futures.
Cette campagne marketing illustre parfaitement ce que le philosophe Bernard Stiegler appelait la « prolétarisation généralisée » : nous sommes invité·es à consommer toujours plus de puissance de calcul sans questionnement sur les finalités ni les conséquences. Le « gratuit » affiché masque les coûts réels, environnementaux, sociaux, éthiques, de cette fuite en avant technologique.
Cette scène de rue parisienne n’est pas qu’une curiosité urbaine. Elle révèle les tensions profondes entre innovation technologique et urgence climatique. Alors que la France s’est engagée à réduire ses émissions de 55% d’ici 2030, le secteur numérique continue sa croissance exponentielle, porté par des promesses d’efficacité qui peinent à compenser l’effet rebond de la multiplication des usages.
L’intelligence artificielle n’est pas intrinsèquement néfaste. Elle peut contribuer à optimiser les réseaux énergétiques, améliorer la productivité et les prévisions météorologiques ou accélérer la recherche scientifique. Mais son déploiement massif, encouragé par des campagnes comme celle-ci, pose la question de la sobriété numérique et de la hiérarchisation de nos besoins réels.
Face à ces camions-écrans, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils incarnent parfaitement notre époque : une débauche de moyens techniques pour promouvoir encore plus de technologie, dans une spirale où la question du sens se perd dans le bruit des moteurs et le scintillement des pixels.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :