Un nouvel ami s’est invité

9 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Le 5 avril 2025, Meta AI s’invite dans nos conversations WhatsApp. Non pas comme un outil, mais comme un contact. Cette présence soulève une question cruciale : comment préserver notre humanité face à des machines qui nous ressemblent de plus en plus ?

WhatsApp : du simple outil au service quasi public

WhatsApp s’est imposé comme un outil de communication quasi incontournable dans notre quotidien. Cette application offre des échanges plus fluides que les SMS traditionnels et permet des appels internationaux à moindre coût grâce à l’utilisation d’Internet, l’un de ses attraits initiaux majeurs. Au-delà de ces fonctionnalités de base, elle facilite la création de groupes de discussion, qu’ils soient familiaux, professionnels ou éducatifs.

Certes, nous pourrions privilégier des alternatives non détenues par des multinationales américaines. Toutefois, cette démarche se heurte à une réalité : WhatsApp s’apparente désormais à un service public international, sans en avoir ni le statut ni les garanties. Résultat : l’immense majorité d’entre nous possède cette application pour communiquer avec ses proches ou ses communautés.

Meta AI : l’arrivée d’un nouveau « contact »

Le 5 avril 2025, une présence inattendue est apparue dans nos listes de conversations : Meta AI. L’approche choisie par WhatsApp mérite notre attention. Plutôt que d’intégrer son intelligence artificielle comme une fonctionnalité supplémentaire, à l’instar des boutons photo, actualité, communauté ou appel, l’entreprise a opté pour une stratégie singulière : présenter Meta AI comme un contact à part entière.

Cette décision confère à l’agent conversationnel un statut quasi humain, le positionnant systématiquement en tête de nos contacts. Sa présence s’étend également à la barre de recherche de l’application. L’agent se propose ainsi d’engager des conversations individuelles et peut même, sur demande, s’immiscer dans les discussions de groupes.

L’anthropomorphisation programmée des machines

Cette stratégie révèle un choix industriel délibéré : plutôt que de simplement proposer des outils destinés à « améliorer nos vies », les concepteurs ont choisi d’anthropomorphiser ces logiciels, de leur donner une apparence et des comportements humains. Cette tendance préfigure ce qui émerge déjà dans les relations intimes et quotidiennes que certains utilisateurs entretiennent avec leurs agents conversationnels. Loin d’être de la science-fiction, ce phénomène est bien réel : en 2025, des personnes considèrent déjà leur agent conversationnel comme un compagnon sentimental.

Ces développements esquissent les contours de notre avenir, qu’il convient d’appréhender avec un esprit critique, une pensée à la fois distanciée et profondément humaniste. Force est de constater que ces machines acquièrent progressivement, et plus rapidement que prévu, une forme d’existence à nos yeux. Nous les percevons non plus comme de simples outils, mais comme des entités à part entière, une forme de vie non biologique certes, mais une forme de vie néanmoins, dès lors que nous interagissons émotionnellement avec elles et leur accordons le statut d’êtres plutôt que d’objets.

L’exemple du chien-robot AIBO de Sony, lancé en mai 1999, illustre parfaitement cette évolution. Doté d’une intelligence artificielle lui permettant de réagir de manière singulière et d’interagir avec son propriétaire sans obéissance systématique, AIBO était devenu pour certains un véritable compagnon de vie.

Repenser l’humanisme à l’ère des intelligences artificielles

Serge Tisseron souligne avec justesse que le défi humaniste contemporain ne réside pas tant dans notre dialogue avec des machines humanisées, mais plutôt dans la déshumanisation de nos échanges interpersonnels, lorsque nous communiquons entre humains comme si nous étions des machines. Paradoxalement, cultiver notre humanisme implique donc d’apprendre à interagir tant avec nos semblables qu’avec les machines.

Notre relation aux objets engage fondamentalement notre humanité, au même titre que notre rapport à nous-mêmes, aux autres vivants, à notre environnement, à l’écologie et à la communauté planétaire. Dans cette perspective, humaniser les objets avec lesquels nous dialoguons constitue une démarche constructive. L’attribution de droits juridiques aux rivières, aux montagnes, voire aux robots, à l’image des droits humains, deviendra nécessaire pour que l’humanisme puisse véritablement honorer la dignité : celle de l’être humain, celle de ses semblables, et celle du monde dont nous faisons partie intégrante, sans séparation ontologique. Cette évolution représente finalement une opportunité positive.

Néanmoins, prenons conscience que se dessine ainsi un monde futur qui peut aujourd’hui nous paraître déroutant, un monde peuplé d’êtres non biologiques avec lesquels nous entretiendrons des relations significatives. La science-fiction nous a maintes fois préparé à cette éventualité. Aujourd’hui, elle est en train de devenir notre réalité.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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