Les algorithmes sont régulièrement critiqués comme des outils qui nous enfermeraient dans des « bulles de filtre ». Il faudrait s’en libérer, nous dit-on. Pourtant, lorsque nous utilisons une plateforme d’écoute musicale comme Spotify ou Deezer et qu’elle nous propose des découvertes musicales sans effort, nous ne parlons plus de problème algorithmique. Nous disons simplement que nous écoutons de la musique. Cette asymétrie dans notre perception mérite d’être interrogée : elle révèle que les algorithmes, loin d’être intrinsèquement aliénants, peuvent constituer des outils puissants au service des droits culturels.
Je propose dans cet article le concept de « navigation relationnelle » pour désigner cette forme de circulation dans les contenus culturels permise par l’indexation des métadonnées et les algorithmes de recommandation. Cette navigation relationnelle s’oppose à la navigation hiérarchique traditionnelle et constitue, selon ma thèse, un vecteur de démocratie culturelle.
Lorsqu’un morceau de musique nous est proposé après un autre sur une plateforme de streaming, nous découvrons un style musical, un·e artiste, une époque, d’une manière qui nous semble organique. Grâce aux algorithmes, nous enrichissons notre connaissance musicale de manière continue. Cette expérience diffère radicalement de celle que nous connaissions dans les médiathèques ou chez les disquaires. À l’époque, la découverte tenait souvent à la rencontre fortuite avec une pochette de disque, à la disponibilité d’un album récemment rendu, ou à la recommandation d’un·e vendeur·euse. L’écoute préalable constituait toujours un obstacle, car il fallait sortir le disque, demander, on ne le faisait pas.
Aujourd’hui, nous sommes en contact avec une diversité musicale incomparablement plus vaste qu’auparavant, et c’est précisément grâce aux algorithmes. Les algorithmes ont donc « bon dos » : quand ils sont à notre service, nous ne les nommons pas comme tels ! Je fais ce constat pour inviter à dépasser la critique simpliste et examiner ce que ces outils permettent réellement, en termes anthropologiques et juridiques.
Sur Facebook, Instagram ou les applications de rencontre, nous apprécions que les algorithmes fassent remonter des contenus pertinents pour nous : messages de personnes que nous apprécions, sujets qui nous concernent. Le bénéfice primaire (le plaisir de la découverte, la facilité de la connexion) masque la mécanique algorithmique sous-jacente. Cette invisibilisation témoigne d’une intégration réussie de l’algorithmie dans notre expérience quotidienne.
L’algorithme de TikTok illustre particulièrement bien ce phénomène. Sa popularité repose précisément sur sa capacité à proposer continuellement de nouvelles découvertes, à nous faire rencontrer l’altérité tout en respectant nos affinités. C’est d’ailleurs cette qualité qui rend cette plateforme « addictive », car elle nous enrichit. La sérendipité, ces découvertes qui semblent survenir par hasard mais proviennent du croisement d’innombrables traits informationnels, devient une expérience quotidienne.
Le mythe de l’algorithme comme « bulle de filtre » constitue une construction qui, si elle contient une part de vérité, relève avant tout d’un imaginaire critique simpliste sur le numérique. Car les bulles de filtre n’ont pas été inventées avec les algorithmes. Dans une médiathèque, par exemple, elles provenaient des choix éditoriaux des bibliothécaires, de leurs décisions d’achat, aussi bien intentionnées soient-elles en matière de diversité.
Prenons un exemple concret. Si je me trouvais dans le bac de la musique rock, le bac de musique classique situé de l’autre côté de la salle restait un territoire que je ne visitais peut-être jamais. Je n’avais aucune chance d’être confronté·e à un disque de musique classique qui se serait retrouvé par hasard dans la bac « rock ». La séparation physique des genres constituait une bulle de filtre matérielle, inflexible.
Les bulles de filtre étaient donc paradoxalement plus grandes avant qu’elles ne le sont aujourd’hui ! L’accès à la diversité était en fait bien plus difficile dans le monde analogique. Aujourd’hui, cet accès est potentiellement illimité. Comme le souligne Eli Pariser lui-même, l’inventeur du concept de « filter bubble » (La Bulle de filtres, 2011), le problème n’est pas l’algorithme en tant que tel mais l’absence de conscience de son existence et de ses critères. Or, les plateformes musicales rendent cette conscience possible : nous pouvons observer, modifier, contourner les recommandations.
Cette observation rejoint la réflexion de Bernard Stiegler sur la « mémoire outillée » (La Technique et le temps, 1994). Les outils techniques, y compris algorithmiques, constituent des supports de mémoire et d’orientation dans le monde culturel. Leur qualité démocratique dépend moins de leur nature technique que de leur conception et de leur usage.
Pour comprendre comment les algorithmes peuvent servir les droits culturels, il faut examiner leur fonctionnement technique. Les algorithmes se basent sur des données, plus précisément sur des métadonnées. Prenons un fichier MP3 : il contient l’« essence », la musique elle-même, ainsi que des métadonnées inscrites dans son en-tête : titre du morceau, année de production, compositeur·rice, interprète, paroles, genres, album d’appartenance, et quantité d’autres informations.
Si nous naviguons dans une bibliothèque musicale personnelle organisée en dossiers hiérarchiques (genres, artistes, albums), nous reproduisons le modèle de la médiathèque physique. Cette navigation hiérarchique présente les mêmes limites : pour découvrir un disque moins connu, il faut plusieurs clics, un effort de volonté. Nous sommes dans un moment de plaisir, nous cherchons le plaisir, donc nous allons vers ce que nous connaissons déjà.
L’indexation algorithmique fonctionne différemment : un moteur d’indexation parcourt tous les fichiers et crée une base de données relationnelle : à côté du mot « rock », il liste tous les fichiers correspondant à ce genre ; à côté du mot « classique », de même ; et ainsi pour chaque métadonnée. Un même fichier peut apparaître à plusieurs endroits de cette indexation, car il peut relever de plusieurs genres, appartenir à un album tout en étant interprété par un·e artiste particulier·ère.
Cette indexation constitue le premier niveau d’algorithmie. Elle permet ce que j’appelle la « navigation relationnelle » : lorsque nous écoutons un morceau, nous voyons les genres auxquels il correspond, l’album, l’année, l’interprète. Si nous cliquons sur le nom de l’interprète, nous accédons immédiatement à tous ses morceaux. Si nous cliquons sur le genre, nous voyons tout ce qui y correspond. Si nous cliquons sur l’année, nous découvrons ce qui s’est produit à cette période. La découvrabilité devient immense.
Cette logique de circulation dans les contenus, permise par les métadonnées indexées, donne beaucoup plus d’importance à la profondeur des contenus qu’à la hiérarchie du classement. Ce dépassement de la hiérarchie constitue précisément l’atteinte d’une démocratie culturelle horizontale. C’est ce qu’on appelle la navigation transversale, rendue possible par les bases de données relationnelles.
Les droits culturels, tels que formalisés par la Déclaration de Fribourg (2007), affirment notamment le droit de chaque personne à « accéder aux patrimoines culturels » et à « participer à la vie culturelle ». La navigation relationnelle répond à ces exigences de plusieurs manières :
John Dewey formulait déjà en 1927 que la démocratie est d’abord « un mode de vie associé, d’expérience commune et communiquée » (Le Public et ses problèmes). Les algorithmes culturels bien conçus appliquent ce principe pragmatiste : ils font de la culture non pas un bien à distribuer verticalement, mais un processus à vivre selon sa propre trajectoire.
Le fait de conserver la trace de tout ce que nous avons écouté, de le relier éventuellement à certains événements de notre vie si nous croisons ces données avec notre agenda, constitue une forme de reconnaissance de soi-même. Nous pouvons, si nous le souhaitons, accéder a posteriori à la manière que nous avions eue d’écouter de la musique à tel ou tel moment de notre vie, et ainsi nous reconnecter à nous-mêmes.
Cette fonction crée un patrimoine personnel : elle patrimonialise nos expériences culturelles. Ce faisant, elle nous aide à les reconnaître comme des expériences culturelles à part entière, à les mémoriser, et ainsi à reconnaître la valeur de notre propre culture. Or, cette reconnaissance constitue l’un des piliers des droits culturels : que chaque personne puisse « donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle », comme je l’écrivais dans un article précédent.
Ces traces des processus culturels que les machines nous permettent de constituer, notre mémoire uniquement humaine ne nous permet pas de les faire aussi bien. L’outil numérique prolonge et augmente notre capacité mémorielle, dans la lignée de ce que Bernard Stiegler appelait les « rétentions tertiaires », ces supports techniques qui externalisent notre mémoire et enrichissent notre rapport au temps.
L’algorithme apparaît ainsi comme un outil au service des droits culturels, leur permettant de s’exprimer avec une force et une profondeur que les humains seuls ne peuvent pas atteindre. Il ne s’agit pas de remplacer l’humain mais de lui offrir des capacités nouvelles de navigation, de mémoire et de découverte.
Les algorithmes peuvent évoluer et être nourris par l’intelligence artificielle, qui permet de circuler autrement et avec une qualification encore plus grande dans nos données. L’apport principal de l’IA se situe dans l’indexation à partir d’une reconnaissance des contenus eux-mêmes : analyse fine des morceaux de musique (instruments utilisés, rythmes, notes, arrangements), et non plus seulement des métadonnées fournies par les humains.
On peut imaginer que la création de métadonnées à partir d’une indexation des contenus eux-mêmes permettra des finesses d’indexation sans précédent, et donc une amélioration des capacités de découverte et des plaisirs culturels. C’est déjà de cette façon que fonctionne Netflix, qui propose des projets susceptibles d’intéresser ses utilisateur·rice·s de façon pertinente et profonde, sans que cela n’enlève rien au travail créatif des artistes.
L’IA permet également une meilleure connaissance des usages de la personne, une analyse et une transformation sous forme de données de ces usages. Cette connaissance affinée ouvre à la sérendipité : des découvertes qui semblent liées au hasard mais qui proviennent du croisement d’une quantité considérable de traits informationnels, et qui nous permettent de grandir dans notre humanité.
Il ne s’agit pas d’une utopie naïve. Les algorithmes peuvent aussi être conçus pour manipuler, enfermer, surveiller. Mais leur potentiel démocratique existe, et c’est ce potentiel qu’il convient de cultiver consciemment. Comme le rappelle la Convention de l’UNESCO sur la diversité des expressions culturelles (2005), « la diversité culturelle constitue un patrimoine commun de l’humanité ». Les algorithmes relationnels peuvent contribuer à la constitution, la préservation et à l’enrichissement de ce patrimoine.
Je propose donc le concept de « navigation relationnelle » pour désigner cette forme de circulation culturelle permise par l’indexation des métadonnées et les algorithmes de recommandation. Ce concept s’oppose à la navigation hiérarchique traditionnelle, où l’accès aux contenus dépend de leur place dans un classement préétabli, qu’il soit physique (le bac de la médiathèque) ou symbolique (la légitimité institutionnelle).
La navigation relationnelle repose sur trois principes :
Ces trois principes correspondent aux droits culturels fondamentaux :
La navigation relationnelle constitue ainsi un vecteur de démocratie culturelle au sens où John Dewey l’entendait : non pas un système institutionnel figé, mais « un mode de vie associé, d’expérience commune et communiquée », en perpétuelle expérimentation.
Les algorithmes, bien conçus et bien utilisés, ne sont pas des obstacles à la démocratie culturelle. Ils peuvent en être des instruments privilégiés, à condition de maintenir une vigilance éthique sur leur conception et leur usage. Je propose le concept de « navigation relationnelle » pour offrir un cadre conceptuel, afin de penser cette vigilance et orienter le développement de ces outils vers le respect effectif des droits culturels de chaque personne.
Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.
La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).
Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.
Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.
Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.
Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.