L’architecture des lieux culturels façonne les rôles et limite souvent la participation. Une approche inspirée des espaces numériques permettrait une démocratisation culturelle respectueuse des droits de chacun.
L’architecture, c’est-à-dire à la fois la construction des bâtiments et leur forme, ainsi que la façon dont cette construction organise les manières de fonctionner des êtres humains dans les lieux, a naturellement un impact humain très important. De façon tout à fait logique.
Dans le champ culturel, si on prend un théâtre par exemple : Comment on y entre ? Comment on est placé pour recevoir les choses ? Où sont les bureaux ? Comment les parties techniques sont-elles à vue ou cachées ? Quelle est la place de la scène par rapport à la salle ? Où les gens sont-ils placés ? Toutes ces positions des corps, par rapport à ce qu’on attend qu’ils fassent, programment, bien entendu, ou plutôt encadrent les pratiques qui peuvent s’y dérouler.
On peut analyser, par exemple, les volumes : quel volume spatial est consacré aux participants ? (Je ne dis pas spectateurs, je dis participants.) Et quel volume est consacré aux accueillants ? Quelles sont les parts de volume commun ? Est-ce que les personnes sont derrière un comptoir ou dans un espace qui fait commun ?
On a vu, par exemple, au fil des ans, des lieux qui ne sont pas culturels, mais que je prends en exemple, évoluer de façon étonnante. Par exemple les bureaux de poste, qui étaient anciennement des lieux extrêmement administratifs, avec des comptoirs vitrés, des systèmes pour faire la queue, les clients étant assignés à une place de troupeau à réguler. Les magasins aussi, comme les libres-services par exemple, ont complètement modifié la façon de positionner les clients par rapport aux professionnels.
Prenons un théâtre qui vient d’être construit. On peut constater qu’il y a, dans la façon dont on entre dans les espaces autorisés aux uns et aux autres, une séparation très forte et une quasi-impossibilité pour les visiteurs ou les spectateurs de participer d’une autre manière qu’en étant dans une place assez passive – en tout cas, dans une place uniquement de réception.
Donc, il y a vraiment, par l’architecture elle-même, une répartition des rôles : une fonction de participants-récepteurs et donc une opposition radicale entre les émetteurs et les récepteurs. On est affecté physiquement, quand on entre, à cette place-là. C’est un choix fort, dans la pensée architecturale, qu’il soit conscient ou inconscient.
Aujourd’hui, avec les outils numériques ou dans un réseau social par exemple, on peut être récepteur, mais on a aussi les outils à disposition pour devenir producteur de contenus. C’est possible de façon accessible depuis l’avènement du Web 2.0, c’est-à-dire depuis 2004-2005. C’est une forme de possible démocratique qui existe dans l’espace numérique et qui, dans les espaces physiques culturels, est beaucoup moins possible ; la démocratie y est tout simplement moins possible.
Je ne veux pas juger cela : si les personnes ont envie d’être simplement spectatrices d’un spectacle ou d’un film, et que c’est leur choix, eh bien ce sera une expérience singulière par rapport à celle des réseaux sociaux – et c’est très bien. Être simple spectateur est une place tout à fait agréable et constructive. Le problème c’est quand c’est la seule place possible et qu’il nous est interdit de pouvoir si on le souhaite en occuper une autre.
Sur les réseaux sociaux, on peut être simple spectateur, mais on peut aussi, si on le souhaite, devenir acteur des messages. Ce que je veux pointer ici, c’est que la manière dont les lieux culturels sont construits affecte et ferme complètement la possibilité d’une contribution plus forte des gens, s’ils le souhaitaient. Ils savent qu’ils n’en ont pas le droit, ils n’en ont pas le statut – tout simplement. C’est social et même juridique : les assurances ne l’autorisent pas par exemple.
Il suffirait d’en faire l’expérience : si vous allez dans les coulisses d’un théâtre sans être professionnel, vous serez très mal reçu, car votre transgression sera perçue comme insupportable – à moins d’y être invité, bien sûr, pour aller voir un artiste backstage, comme on dit (mais alors, c’est que vous êtes passé du côté des professionnels). En tant que spectateurs, en coulisses, vous serez immédiatement considéré comme potentiellement dangereux : peut-être allez-vous voler quelque chose, commettre un attentat, ou que sais-je ?
Dans le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, l’accueil est un peu différent : on voit un peu les loges, il y a là une tentative d’autre chose. D’ailleurs, la mise en scène n’est pas que sur scène – le lieu est aussi mis en scène dans une thématique qui correspond au spectacle. Donc c’est une petite tentative.
Je pense donc que les lieux de diffusion artistique doivent s’inspirer de ce qui se passe en termes démocratiques dans les espaces numériques et doivent s’ouvrir à la créativité des personnes, dans des modalités évolutives, comme c’est le cas en ligne. Leur architecture même doit permettre des évolutions fonctionnelles à tous points de vue, y compris les espaces de travail des professionnels, qui doivent pouvoir varier, changer de place – peut-être resteront-ils longtemps au même endroit, mais ils doivent pouvoir bouger.
C’est grâce à cela aussi que les professionnels pourront envisager, de façon beaucoup plus concrète, des changements dans leur posture. Car les lieux affectent des postures et des places sociales précises aux personnes, qui se représentent alors de façon assez figée par rapport à ces rôles assignés.
Bien sûr, il n’y a pas que l’architecture : il y a aussi la manière de vivre dans cette architecture. Par exemple, une salle de cinéma en Inde peut ressembler à une salle française, mais les gens ont le droit d’y parler, de manger, etc. Les films y sont beaucoup plus longs, et ce sont des espaces sociaux différents – mais qui, de l’extérieur, se ressemblent.
L’architecture reste un point très important. Je ne dis pas qu’il faut que tout soit ouvert à tous vents – il faut aussi que des choses soient instituées pour pouvoir fonctionner. Mais prenons un exemple : la gestion des ouvertures de porte est parfois une gymnastique d’une immense complexité. Même des professionnels de la médiation, dans un musée, qui n’ont pas la même position hiérarchique que les conservateurs, peuvent avoir le plus grand mal à se faire ouvrir une porte. Il faut demander à un membre du personnel, qui ressemble à un policier, de le faire – jamais on n’aurait un badge pour pouvoir ouvrir soi-même. Les raisons en sont fantasmatiques.
Il y a donc à la fois l’architecture du lieu, avec ses portes fermées, et la manière dont on l’utilise. Que l’on réfléchisse à l’utilisation d’un lieu existant ou à la construction d’un futur lieu, je pense qu’il faut se poser des questions de démocratie culturelle – c’est-à-dire du respect des droits culturels de toutes les personnes concernées : professionnels, publics, artistes. Avec toutes les capillarités et les frontières floues qui méritent de l’être de plus en plus entre ces rôles.
Ainsi, les lieux culturels pourront continuer à jouer leur rôle, sans devenir des espaces de traditions figées qui, architecturalement même, se révèlent comme des espaces d’exclusion, d’affectation et de réduction du possible – contrairement aux espaces numériques, où le possible est beaucoup plus vaste et ouvert.
Chez IKEA par exemple, il n’y a plus de séparation entre le stock et le magasin. Enfin, il n’y a plus de stock masqué par rapport au magasin. On a deux espaces : l’espace magasin, et ensuite, on va soi-même chercher les colis dans le stock.
Cette conception, qu’on pourrait penser uniquement fonctionnelle et économique — on fait travailler les gens, et on gagne de l’argent, et grâce à cela on a moins de personnel —, en réalité, elle donne une autre place aux personnes. Chez IKEA, on va acheter des meubles en kit qu’on va construire soi-même. Dans l’expérience même de la boutique IKEA, on est déjà dans la co-construction : on va chercher dans le stock. Donc, on est inscrit dans ce rôle de construire son meuble en coopération avec cette boutique. Et cette boutique, IKEA, nous donne cette place dans notre circulation même, dans ses espaces.
Et c’est pour cette raison-là qu’IKEA, ce ne sont pas que des meubles en kit. C’est aussi une expérience globale qui démarre dès la boutique. On a des meubles en kit, donc on pourrait dire que c’est très formaté, mais on a une place d’acteur. D’ailleurs, les notices de montage des meubles en kit sont extrêmement claires. Grâce au travail des designers professionnels, il y a une conception du kit qui fait que tout un chacun, s’il en prend le temps et s’il suit la notice, devient capable de monter un meuble. C’est une place sociale, c’est un rôle social. C’est une responsabilisation qui change même la relation à mon chez-moi. Ce n’est pas juste des choses « cheap », c’est anthropologiquement bien plus profond que cela. Et cela commence dès l’expérience dans le magasin.
Par contre, chez IKEA, il y a certains services comme le service communication, le service comptabilité et autres, qui ne sont pas accessibles au public. Mais le public ne le demande pas. Mon idée n’est pas qu’il faut que tout le monde fasse tout et qu’il n’y ait plus de règles ni de frontières, que ce soit une sorte d’anarchie totale, non. Mais simplement, dans les règles qu’on édicte, donner aux participants, aux personnes qu’on accueille, un rôle plus démocratique qu’avant.
Et ce qui est paradoxal, c’est que cela produit d’immenses richesses dans le champ capitaliste, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Ce qui est aussi paradoxal, c’est qu’IKEA a été fondée par un nazi. Comme c’est très bien documenté par Johann Chapoutot dans le livre Libres d’obéir, les nazis avaient compris, dans leur système d’organisation du travail, qu’il fallait responsabiliser les personnes pour que ça fonctionne mieux.
C’est terrible de se rendre compte de cela, et Johan Chapoutot explique bien comment le nazisme a influencé toute la construction des systèmes de ressources humaines des entreprises après la seconde guerre mondiale, en rendant les entreprises plus efficaces. Donc, je fais cette référence qui semble oiseuse, mais c’est étonnant de se rendre compte qu’un système plus démocratique est venu de personnes qui, malheureusement, ont employé une meilleure efficacité au travail dans un projet de destruction absolue.
C’est important de le dire : cette meilleure efficacité, cette meilleure démocratie, doit rester au service d’une éthique. Parce qu’on peut être aussi beaucoup plus efficace pour manipuler les gens, et c’est d’ailleurs ce qui peut se passer dans certains espaces numériques et dans certains réseaux sociaux, dans lesquels les censures peuvent être extrêmement fortes et les systèmes de manipulation via des algorithmes très puissants, alors même qu’on fait croire aux gens qu’ils sont dans un espace démocratique.
Mais la souplesse que permet le numérique doit être d’un grand enseignement pour nous. Il ne faut jamais perdre de vue — c’est pour cela que j’ai pris cet exemple du nazisme — que ces systèmes doivent rester, évidemment, au service d’une éthique.
Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.
La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).
Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.
Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.
Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.
Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.