À propos des « nouvelles » images

17 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Entre effets de mode éphémères et véritables révolutions artistiques, les « nouvelles images » révèlent souvent plus notre rapport au présent qu’au futur, et souvent plus une séduction de la mode qu’une innovation constructive d’avenir.

La séduction ambiguë de la nouveauté

La nouveauté exerce sur nous un attrait indéniable : elle fait vendre parce qu’elle enrichit notre expérience, élargit nos connaissances, nos sensations et nos représentations. Cependant, elle ne doit pas être trop bouleversante, car une remise en question trop radicale va nous déranger plutôt que nous séduire, et nous allons y résister. Les « nouvelles images », qui donnent leur titre à tant d’événements culturels et industriels dans le domaine de l’audiovisuel et des médias, doivent donc apporter leur lot d’innovation sans excès, sous peine d’être rejetées.

Le pouvoir de séduction de la « nouveauté » permet d’attirer les spectateur·rice·s et de mobiliser des financements, qu’ils soient publics ou privés, tous désireux d’associer leur image à la modernité, condition sine qua non pour continuer d’exister demain. Les êtres humains, eux·elles, évolueront naturellement, leurs pratiques sociales se transformeront comme elles l’ont toujours fait. Les structures, organisations et propositions culturelles et artistiques n’ont d’autre choix que de s’adapter aux nouveaux besoins, si ce n’est de les précéder.

Voilà pourquoi, sur le plan institutionnel, les « nouvelles images » constituent une recette « gagnante » ; elles semblent garantir aux organisations leur pérennité, la vente de leurs produits culturels et l’accès aux financements. Il y a quelques audacieux·ses, qui osent véritablement remettre en question les cadres établis par les industriel·le·s et leurs stratégies commerciales, mais paradoxalement, derrière l’étiquette « nouvelles images », on découvre le plus souvent des projets étonnamment conventionnels, reproduisant des schémas très classiques dans les relations entre auteur·rice·s, producteur·rice·s et spectateur·rice·s. Nombre de projets présentés comme innovants dans les commissions d’aide centrées sur l’innovation adoptent une esthétique quasi publicitaire, leur forme même devenant un argument de vente.

On ne trouve guère dans ces démarches de réflexion anthropologique profonde sur les transformations à venir des relations entre humains et images. Il s’agit plutôt de valider des projets séduisants qui n’ont du futur que l’apparence, une représentation superficielle de ce qui est perçu, à un instant donné, comme la modernité. Ces « inventions » tombent rapidement dans l’oubli car leur véritable objectif n’était pas d’explorer l’avenir, mais de convaincre les bailleur·se·s de fonds de les financer dans l’immédiat, ce qui n’est d’ailleurs souvent pas conscientisé par les auteur·rice·s des projets, qui peuvent croire eux·elles-mêmes à ces représentations.

Nous nous berçons ainsi de l’illusion d’écrire l’avenir alors qu’au fond, nous nous préoccupons uniquement du présent. Prenons l’exemple des « web-documentaires », ces objets audiovisuels interactifs présentés comme l’avenir de l’audiovisuel entre 2007 et 2015 environ.

Les mirages technologiques : du CD-ROM au web-documentaire

Les modalités technologiques des CD Rom des années 90 et des web-documentaires des années 2010, vingt ans plus tard, étaient en réalité très proches. Quand j’osais cette comparaison à l’époque, c’était presque un crime de lèse-majesté : l’avenir était là, dans le web-documentaire, il ne fallait pas le contester ! Pourtant, il était évident que ces productions ressemblaient trait pour trait à des expériences menées quinze à vingt ans plus tôt, des expériences qui n’avaient pas produit d’œuvres mémorables et, surtout, qui avaient créé des objets rapidement illisibles, victimes de l’obsolescence technologique.

Le CD-ROM interactif Immemory de Chris Marker (1997) illustre parfaitement ce phénomène. Projet intéressant mais moins riche, à mon sens, que ses films, techniquement bien plus simples, il est rapidement devenu illisible sur les ordinateurs, quelques années après sa sortie. Le Centre Pompidou a finalement renoncé à investir dans sa mise à jour technique, tant l’opération s’avérait complexe. Cette expérience aurait dû nous servir de leçon : ces objets, largement financés et célébrés comme incarnations de la modernité, tombaient rapidement dans l’oubli et devenaient techniquement inaccessibles, bien avant même la disparition des supports physiques. Les problèmes de compatibilité des CD-ROM puis des DVD-ROM rendaient ces contenus obsolètes à grande vitesse.

Quand l’ère du web-documentaire a débuté en 2007, la technologie Flash permettait l’interactivité dans les navigateurs web. Or, cette technologie propriétaire était déjà condamnée, son éditeur Adobe lui-même en a officialisé la disparition quelques années plus tard. Nous avons alerté, moi et d’autres personnes, très tôt les producteur·rice·s sur la nécessité d’utiliser des technologies libres, certes moins faciles d’accès mais bien plus pérennes, plutôt que ce système voué à l’obsolescence. Je me suis heurté·e à des refus catégoriques et même du mépris.

Pourquoi cette résistance ? Flash était à la mode, maîtrisé par les développeur·se·s, permettant de créer rapidement des objets séduisants et donc d’obtenir des financements. Explorer les véritables technologies d’avenir, c’est à dire créer avec les langages libres HTML et JavaScript et CSS, toujours vivants aujourd’hui, aurait demandé plus d’efforts. Ces « innovateur·rice·s » subventionné·e·s étaient en réalité prisonnier·ère·s du présent. Leurs « nouvelles images » étaient condamnées à une obsolescence rapide et à l’inaccessibilité.

Aujourd’hui, malgré nos mises en garde, l’immense majorité des web-documentaires ne sont plus que des rectangles gris sur nos écrans. Même si l’objet technique existe encore, il est illisible, et depuis déjà longtemps. Il faudrait ressusciter des ordinateurs d’époque avec leurs logiciels obsolètes. Cette situation devrait nous inciter à cultiver l’esprit critique et à nous méfier des effets de mode, ces moments où tout le monde proclame qu’il n’y a qu’une seule voie à suivre.

Considérons maintenant la réalité virtuelle : ces vidéos à 360° visionnées dans des casques, qui permettent de tourner la tête dans l’espace filmé. Expériences fascinantes, certes, qui ont déclenché presque une ruée vers l’or. Tous les financements d’innovation se sont concentrés sur cette technologie, persuadés que chaque foyer s’équiperait bientôt d’un casque. Facebook lui-même s’est rebaptisé a acquis Oculus à prix d’or pour développer massivement ces technologies. Pourtant, la révolution annoncée n’a toujours pas eu lieu.

Personnellement, dès 2016, j’ai exploré ces outils dans une démarche critique, cherchant à les détourner et à comprendre ce qu’ils signifiaient, via la créativité. J’ai utilisé ces caméras pour créer des images étranges, pour interroger la notion même d’immersion. Plutôt que de diffuser dans un casque, pourquoi ne pas projeter dans l’espace ? Retrouver l’esprit du pré-cinéma, des anciens panoramas ? Le Théâtre du Rond-Point et le Théâtre des Champs-Élysées, avec leur architecture circulaire, témoignent encore de ces expériences immersives antérieures au cinéma.

Et qu’est-ce qui fonctionne vraiment aujourd’hui ? Ces vastes installations immersives. L’Atelier des Lumières, initiative privée couronnée de succès, propose simplement des vidéoprojections monumentales dans des espaces, avec des images fixes, en mouvement ou interactives. Cette tendance s’est développée en créant des modèles économiques viables et des expériences qui touchent durablement le public. Pourtant, ces projets n’ont pas été subventionnés comme expérimentations de « nouvelles images ». On ne les percevait pas comme novateurs car ils proposaient des expériences visuelles singulières, assumées, plutôt que prétendument nouvelles.

L’avenir se construit par nos choix courageux et ancrés, non par les opportunités commerciales. Ceux·celles qui ont travaillé en dehors des modes, approfondissant leurs projets sans céder aux sirènes de la nouveauté apparente, sont ceux·celles qui perdurent et perdureront. Le succès phénoménal de TikTok et son impact sur nos vies en est la preuve écrasante.

Hors de l’académisme : où s’invente vraiment le futur

Je me souviens qu’en 1995, mon premier long métrage, La tête dans l’eau, fut sélectionné au « Festival du Nouveau Cinéma » de Pesaro en Italie, un festival prestigieux et établi depuis longtemps. Les films projetés, dont le mien, n’avaient rien à voir avec une quelconque nouveauté technique ou commerciale. Ils relevaient du cinéma d’avant-garde, qui est un cinéma considéré comme un art plastique, privilégiant la recherche formelle sur la narration conventionnelle. Le terme « nouveau » désignait ici la représentation d’un art non académique, intemporel, résolument hors des effets de mode.

Il s’agissait de propositions qui n’étaient justement pas à la mode. Mon film explorait le langage audiovisuel, les images et les sons, les rythmes et les sensations. La narration, bien que présente, restait secondaire face à la dimension plastique de l’œuvre. Les véritables nouvelles images sont peut-être celles qui, hors des modes, creusent les représentations du monde de demain sans chercher à satisfaire les critères académiques du moment, car les modes ne sont que des académismes déguisés.

Les nouvelles images authentiques sortent de l’académisme. C’est en dehors de ces cadres que s’invente véritablement le futur.

Les vraies révolutions : quand l’usage prime sur la technologie

Revenons à TikTok : que sont ces vidéos, sinon des plans-séquences très simples, filmés par chacun·e avec son téléphone et partagés en ligne ? L’application facilite certes le montage, l’ajout de titres et d’effets, mais ce qui crée l’adhésion massive n’est pas l’innovation technologique, TikTok en contient très peu en réalité, l’innovation réside dans les nouveaux usages, dans la redistribution des rôles : les spectateur·rice·s deviennent acteur·rice·s-participant·e·s d’un récit audiovisuel collectif qui se construit dans l’interaction. Cela peut sembler familier, YouTube permettait déjà ces échanges, et avant cela des classes s’envoyaient des lettres vidéo d’un pays à l’autre. Mais TikTok a démocratisé la pratique en intégrant directement la caméra dans l’application de diffusion, fonction techniquement possible depuis longtemps et déjà présente avant dans d’autres applications.

Le véritable changement opéré par TikTok est anthropologique : il bouleverse la hiérarchie des productions culturelles en valorisant la création amateur·rice. Commercialement parlant, cette mise en valeur de l’amateurisme va à l’encontre des intérêts des professionnel·le·s, qui innovent précisément pour maintenir leur pouvoir symbolique.

Alors oui aux nouvelles images, mais surtout oui aux nouvelles pratiques, aux changements de paradigme sur la nature de l’art et de la culture. Oui aux questionnements fondamentaux, non pas dans une logique commerciale mais humaniste, sur les relations entre êtres humains. C’est là que nous pourrons véritablement parler de nouvelles images.

L’image est devenue un langage que tout un chacun « parle » au quotidien, beaucoup plus qu’avant la démocratisation des outils numériques. Ainsi les enjeux des images touchent plus que jamais notre existence de façon très directe, aux niveaux psychologique, sociologique, politique, artistique... Il me semble essentiel de ne pas faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies, leurs usages. Pour penser, rien de tel qu’expérimenter, chercher, conceptualiser, mettre en commun. Je partage ici des ressources, projets et expériences autour des images, je l’espère utiles, dans les domaines éducatif, artistique, philosophique...


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