Le Projet national pour l’avenir de l’audiovisuel en bibliothèque publique a tenu sa journée de restitution le 6 juillet 2026 à la BnF. Cette journée n’était pas une conclusion : le travail accompli constitue une base pour la suite, au niveau national comme dans les collectivités. Je relate ici la démarche, à laquelle j’ai participé au sein du comité de pilotage.
L’intuition de Jean-Yves de Lépinay
C’est Jean-Yves de Lépinay qui a eu l’idée de ce projet et qui l’a formalisée le premier, en mai 2024, alors qu’il présidait Images en Bibliothèques, dans un texte intitulé « Construire une culture visuelle en commun ». Pour en concevoir la forme, celle d’une recherche-action, il s’était inspiré de la recherche-action sur les adolescents et les salles de cinéma que j’avais menée en Île-de-France avec Claudie Le Bissonnais, en coproduction avec Arcadi, et dont il était lui-même membre (https://www.educationauximages.fr/). Il y posait un diagnostic : les images n’ont jamais été aussi présentes autour de nous, et jamais aussi opaques, manipulables, difficiles à partager, si bien qu’au lieu de nous permettre de forger des références communes, elles deviennent facteurs de division. Il proposait donc un objectif, construire ensemble une culture visuelle qui nous permette de penser un monde en commun, et il désignait les bibliothèques publiques comme le lieu de ce travail, parce qu’elles n’ont jamais été seulement des lieux d’accès à des objets, mais des lieux de construction de cultures communes. Il y voyait un projet à la fois culturel, éducatif, social et politique.
Ce texte s’appuyait sur une inquiétude concrète : la réduction massive des usages des supports physiques, déjà advenue pour la musique, en cours pour le cinéma et l’audiovisuel, met en cause l’organisation et l’identité des médiathèques, construites autour de leurs fonds. Images en Bibliothèques avait déjà consacré deux journées d’études à ce sujet, l’une à la BnF en décembre 2022 sur l’avenir des collections de films en DVD, l’autre à la Bibliothèque municipale de Lyon en décembre 2023 sur les offres de vidéo à la demande. Ces journées avaient laissé aux organisateurs comme aux participants la frustration de ne pas pouvoir aller plus loin. La recherche-action proposait ce pas de plus : rassembler les expériences, stimuler les tentatives, partir des réalités du terrain et s’appuyer sur l’intelligence collective.
Un portage à trois, ministère de la Culture, Images en Bibliothèques, CNC
Au printemps 2024, Images en Bibliothèques a donc proposé au service du livre et de la lecture du ministère de la Culture (Direction générale des médias et des industries culturelles) de contribuer à une réflexion collective sur l’avenir de l’audiovisuel dans les bibliothèques publiques. Le service était interpellé de longue date par des professionnels confrontés à la dématérialisation des ressources audiovisuelles et à une plateformisation de l’offre mal adaptée aux bibliothèques ; en octobre 2024, les principales associations professionnelles lui adressaient d’ailleurs une lettre ouverte demandant une concertation nationale sur les ressources numériques. Le ministère a accepté, en voyant dans cette proposition une première brique de cette concertation, et il a fait deux choses : associer le CNC, qui s’est impliqué par sa direction des publics et des territoires et par sa direction du numérique, et soutenir Images en Bibliothèques par le financement d’un chargé de mission dédié, Joseph Minster, dont Pascale Issartel, adjointe au chef du département des bibliothèques au service du livre et de la lecture, dira le 6 juillet qu’il est l’âme de ce projet.
Créée en 1989, Images en Bibliothèques est l’association nationale de coopération pour le cinéma et l’audiovisuel dans les bibliothèques (imagesenbibliotheques.fr). Elle compte plus de mille adhérents, bibliothèques, associations culturelles, salles de cinéma. Elle anime depuis l’origine la commission nationale de sélection de films documentaires, dont le catalogue est devenu la plateforme Les Yeux doc de la Bpi ; elle coordonne depuis 2000 le Mois du film documentaire, qui a réuni en 2025 plus de 2 300 séances et 90 000 spectateurs dans plus de 1 700 structures, dont la moitié sont des bibliothèques ; elle a créé avec l’ADRC le festival de science-fiction Les Mycéliades, pensé pour le public des 15-25 ans, qui associe dans chaque ville un binôme salle de cinéma et bibliothèque, et qui est passé de 30 à 80 villes, l’édition de février 2027 étant déjà en préparation ; elle forme chaque année environ 300 professionnels. Cette expertise et ce réseau expliquent qu’une étude de cette ampleur ait pu être menée en neuf mois, et ils expliquent aussi que le ministère n’ait pas hésité à confier cette réflexion à une association.
Le dispositif s’est construit autour d’un comité de pilotage réunissant le ministère, Images en Bibliothèques, le CNC, la BnF, la Bpi, des bibliothèques territoriales et l’Inspection générale, et d’un questionnaire adressé au printemps 2025 aux bibliothèques, auquel 420 professionnels représentant plus de 500 établissements ont répondu. Ce questionnaire a permis de confirmer sept chantiers thématiques :
- l’avenir des collections physiques ;
- l’offre audiovisuelle en médiathèque ;
- la curation et l’éditorialisation ;
- les formes de l’action culturelle ;
- la création audiovisuelle et numérique ;
- l’évolution des métiers et des compétences ;
- l’aménagement des espaces.
Sept groupes de travail, réunissant plus de quatre-vingts bibliothécaires, ont travaillé sur ces chantiers, en menant au total plusieurs dizaines d’auditions, toutes publiées en ligne ; plus d’une centaine de personnes ont collaboré à l’ensemble, et tout est consultable sur le site du projet : https://projetnational-av-bib.fr/. Ce choix de la transparence rejoint la manière dont le ministère a présenté sa méthode le 6 juillet : définir les politiques publiques en y intégrant, en amont, un temps de participation et d’échanges avec les professionnels.
Ma place : tenir la question du pourquoi
J’ai participé à ce projet au sein du comité de pilotage, où j’ai porté le sujet politique. Tout le travail de fond mené dans les chantiers, sur les collections, la médiation, les espaces, les compétences, ne peut exister que s’il y a un soutien public aux bibliothèques, c’est-à-dire si elles ont une place dans les choix des collectivités locales qui les financent. S’il n’y a pas de portage politique de l’importance des bibliothèques sur les territoires, réfléchir au comment ne sert à rien, parce que la question du pourquoi vient d’abord. Cette insistance à replacer l’audiovisuel en bibliothèque dans le cadre plus large des politiques culturelles territoriales a conduit le comité de pilotage à ajouter aux sept chantiers ce qui a été appelé une « traversée Politique culturelle » : une série d’auditions dites politiques, que j’ai menées en juin 2026 avec Pascale Issartel, auprès de l’ADRC, des associations d’élus, des associations professionnelles, de l’Observatoire des politiques culturelles et de la cinéaste Julie Bertuccelli. Je consacre à ces auditions et à ce qui en ressort un article entier.
Ce sujet politique s’enracine dans une question de définition : qu’est-ce que l’audiovisuel dont on parle ? J’en ai distingué trois catégories :
- La production commerciale, celle des visas d’exploitation, patrimonialisée, dont l’accès en bibliothèque se complique avec la mutation des supports.
- La production sans visa, souvent professionnelle et artistique, notamment dans le champ du documentaire, et qui n’est éditée nulle part.
- La production vernaculaire, tout ce que les gens fabriquent comme images sur les territoires, hier les films de famille, aujourd’hui les images quotidiennes de chacun.
Si l’audiovisuel est un sujet politique, c’est qu’il est au départ un sujet anthropologique : il change nos vies, et les actions d’éducation aux images ou les ateliers menés en bibliothèque s’adressent à des endroits de la vie qui ne se réduisent pas à la position du spectateur.
La matinée du 6 juillet : sept chantiers restitués
La journée de restitution s’est tenue le 6 juillet 2026 au Belvédère de la BnF, qui accueillait et soutenait l’événement :
- Jérôme Belmon, qui dirige le département des bibliothèques au ministère de la Culture (service du livre et de la lecture), a situé la journée dans son cadre : non pas une conclusion mais une étape, avec des pistes à instruire ensuite avec l’ensemble des partenaires, dans un contexte budgétaire qui obligera à prioriser.
- Daphné Bruneau, directrice adjointe de la direction des publics et des territoires du CNC, a rappelé le plan pour l’éducation au cinéma et à l’image, annoncé en novembre 2025 avec l’Éducation nationale, et le fonds pour les projets innovants, qui sera renouvelé en 2027 et auquel les bibliothèques peuvent répondre.
- Dominique Rousselet, coprésidente d’Images en Bibliothèques, a retracé l’histoire de l’association, sans cacher que la baisse des budgets culturels l’atteint elle aussi et l’oblige à repenser ses actions pour 2027.
- La traversée Politique culturelle a ouvert le fond de la matinée : Pascale Issartel a présenté la démarche des auditions, puis j’en ai restitué la synthèse en une dizaine de minutes, les neuf traits qui en ressortaient, de la démographie aux finances publiques, de la demande de dialogue des élus à l’éducation aux images, et les pistes de travail qui allaient nourrir deux des ateliers de l’après-midi. J’ai tenu, à ce moment, à remercier publiquement Jean-Yves de Lépinay, qui a quitté la présidence d’Images en Bibliothèques il y a un an et demi et dont le nom n’avait pas encore été prononcé ce matin-là, alors qu’il est à l’origine de tout ce travail.
Les sept chantiers ont ensuite été restitués, dans un parcours construit par Joseph Minster : partir de la question la plus visible, celle des collections, puis suivre les questions qu’elle entraîne, la visibilité des œuvres, la médiation, les espaces, et enfin les compétences que tout cela suppose. Je retiens de cette matinée quelques déplacements :
- Les collections physiques. Parti d’une inquiétude sur la disparition du DVD, le chantier a abouti à un constat plus nuancé : là où les réseaux conservent des budgets et des moyens humains pour une offre constituée, les prêts de DVD se portent bien, parfois très bien, et le groupe a explicitement dissocié le destin de la vidéo de celui du CD, auquel on l’assimile trop vite. Il a surtout établi que les bibliothèques sont des acteurs économiques de la filière : sur certains segments comme le documentaire, le jeune public ou le cinéma d’auteur, leurs acquisitions représentent 30 à 50 % des volumes vendus en vidéo physique, et jusqu’à 70 % du chiffre d’affaires de certains titres.
- L’offre numérique. Le chantier a posé le dilemme central de la vidéo à la demande en bibliothèque, prise dans la chronologie des médias : les films récents ne sont accessibles qu’en tarification à l’acte, si bien que plus une offre a du succès auprès des usagers, plus elle coûte à la collectivité. En 2023, 446 bibliothèques étaient abonnées à une offre de vidéo à la demande, pour un budget total de 4,8 millions d’euros et 1,3 million de consultations, et ces offres en bouquets font perdre aux bibliothécaires une part de la maîtrise du choix des titres et de leur médiation.
- La curation et l’éditorialisation. Le chantier a lui-même accompli un déplacement : parti de l’idée d’une plateforme idéale, il a fini par situer la valeur propre des bibliothèques dans la recommandation et la médiation humaines, ce qui rejoint la mise en garde de l’Observatoire des politiques culturelles, entendue lors des auditions, contre les grandes plateformes centralisées.
- Les formes de l’action culturelle. Le chantier a formulé un constat rassurant, les bibliothèques n’ont pas de nouveaux formats à inventer, et un défi, celui de la pérennité d’actions souvent riches mais ponctuelles. Il a insisté sur ce qui singularise la bibliothèque parmi tous les acteurs de l’action culturelle cinématographique, ses collections, auxquelles toute action gagne à être articulée, et il a produit une cartographie interactive des dispositifs et festivals sur le territoire.
- La création audiovisuelle et numérique. Ce chantier, le plus difficile à constituer puisque trois bibliothécaires seulement s’y sont engagés, a nommé ce que cette difficulté révèle : un sentiment persistant d’illégitimité chez des professionnels qui se voient médiateurs de contenus existants plus qu’accompagnateurs de gestes de fabrication, alors que des ateliers de qualité peuvent se monter avec des équipements de 150 à 200 euros.
- L’aménagement des espaces. Le chantier a établi un vademecum de préconisations d’aménagement dont la première surprendra ceux qui pensent d’abord aux écrans : l’acoustique.
- L’évolution des métiers et des compétences. Le chantier a construit, à partir du référentiel national des compétences actualisé en 2025, une cartographie des compétences propres au cinéma et à l’audiovisuel, organisée en domaines et en trois niveaux de formation, avec un livret de six profils de vidéothécaires pour penser l’avenir du métier.
L’après-midi : six ateliers pour commencer les suites
L’après-midi, six ateliers co-construits en amont, animés avec l’appui du laboratoire d’innovation managériale du ministère de la Culture, ont mis les participants au travail :
- faire évoluer les modèles d’offre de vidéo à la demande en bibliothèque ;
- construire un plaidoyer sur le rôle des bibliothèques pour l’audiovisuel, à destination des élus ;
- imaginer les suites du projet national et identifier les acteurs à mobiliser ;
- interroger les stratégies de patrimonialisation des ressources audiovisuelles en bibliothèque ;
- développer et partager la connaissance des usages de l’audiovisuel en médiathèque ;
- penser la médiathèque dans son écosystème territorial, en complémentarité avec ses partenaires.
Avant d’en venir aux restitutions, je veux dire la valeur de cette forme de travail en elle-même. De petits groupes qui partagent leurs idées et leurs projets, qui réfléchissent ensemble pendant deux heures, c’est précieux, parce que c’est dans le dialogue et la coopération qu’on avance et qu’on s’enrichit les uns des autres. On ressort de tels ateliers avec des propositions, et aussi avec des liens entre des personnes qui, sur leurs territoires, ne se seraient jamais rencontrées.
Les restitutions de fin de journée donnent une idée des pistes ouvertes :
- rendre les œuvres entièrement accessibles à tous les publics, avec audiodescription et sous-titrage pour sourds et malentendants, par un plaidoyer auprès des éditeurs et distributeurs puis, si l’incitation ne suffit pas, par la voie réglementaire ;
- demander à l’État d’ouvrir des négociations avec les plateformes sur des modèles économiques soutenables pour les bibliothèques ;
- pérenniser le site du projet en portail national de référence et en tirer une brochure utile pour les élus ;
- faire évoluer la législation pour permettre les dons de DVD entre collectivités et avec les particuliers, dans l’esprit de la loi Robert, créer des réserves territoriales partagées pour les documents audiovisuels sortants et définir des critères de désherbage propres à ces supports ;
- créer dans les médiathèques une fonction dédiée aux partenariats de territoire, et former les personnels qui la porteront.
J’ai animé l’un de ces six ateliers, celui de l’écriture d’un plaidoyer sur le rôle des bibliothèques pour l’audiovisuel à destination des élus. Ce plaidoyer répond à une attente formulée dans la quasi-totalité des auditions politiques que nous avions menées : il faut un plaidoyer, un guide pour les élus, qui leur donne les moyens de comprendre ce que font les bibliothèques et donc de les défendre. Une douzaine de participantes et de participants y ont écrit, en deux heures, le premier jet d’un plaidoyer complet, par une méthode d’atelier d’écriture qui a évolué en cours de route : brainstorming en carte mentale projetée en grand, répartition des thématiques, écriture individuelle, puis lecture à voix haute de chaque texte, enregistrée et retranscrite en direct, l’ensemble étant partagé immédiatement avec tous par un simple QR code. Le soir même, un premier jet de six pages, accompagné d’un résumé d’une page, était en ligne et envoyé aux participants. Je raconte cette méthode et ce que ce texte contient dans un autre article.
L’État fédérateur, et des milliers de dialogues locaux
En clôture de la journée, Pascale Issartel a dit les choses sans détour : l’État n’a pas de baguette magique, il en a moins que jamais, et ce qu’il peut faire, c’est fédérer les acteurs. Fédérer ses opérateurs, la BnF, la Bpi, le CNC ; fédérer les acteurs économiques de la filière, dont certains étaient présents dans la salle ; associer, au sein même de la Direction générale des médias et des industries culturelles, les collègues chargés de l’audiovisuel, qui assurent notamment la tutelle de l’INA. Les livrables des chantiers, les synthèses d’auditions et un compte-rendu de la journée sont publiés au fil de l’été sur le site du projet, et une seconde traversée, consacrée à une comparaison internationale, sera restituée dans les mois qui viennent.
Le financement du projet par le ministère s’achève, mais ce qui a été produit en neuf mois n’est pas un bilan qu’on referme, c’est une base de travail. Une démarche comme celle-ci produit des livrables, des cartographies, des vademecums, et c’est utile. Elle produit aussi du récit : ce travail collectif a rendu visible, documenté, argumenté, ce que font les bibliothèques avec les images et ce que cela signifie pour un territoire. Or les auditions nous l’ont appris, les élus demandent à comprendre ce que sont devenues les bibliothèques pour pouvoir les défendre. La suite ne se jouera donc pas seulement dans les arbitrages de l’État ; elle se jouera dans des milliers de dialogues locaux entre des professionnels et leurs élus, et c’est pour outiller ces dialogues que le guide à destination des élus, né des auditions, et le plaidoyer, né de l’atelier du 6 juillet, me semblent être les fruits les plus politiques de cette démarche.








