« En matière culturelle, il existe aujourd’hui à gauche une pensée philosophiquement réactionnaire qui s’ignore »

5 juin 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Cet entretien a paru en mai 2024 dans le numéro 8 de la revue Germinal, consacré à la culture critique et aux rapports, longtemps essentiels puis délaissés, entre le socialisme et la culture. Fondée en 2021, Germinal réunit de jeunes chercheurs et intellectuels autour d’un projet qu’elle dit républicain, socialiste et écologique, et publie chez Le Bord de l’eau au rythme de deux numéros par an.

Les questions sont de Cyril Lemieux, sociologue et directeur d’études à l’EHESS, membre du comité de rédaction de la revue. Il m’a interrogé sur trois terrains que je pratique au quotidien : les droits culturels, le travail mené auprès de la jeunesse des milieux populaires, et l’usage du numérique. J’y reviens sur ce que je perçois comme des blocages dans la façon dont la gauche pense aujourd’hui les politiques culturelles, et sur ce que la distinction entre démocratisation et démocratie culturelle change concrètement aux projets que nous menons.

« En matière culturelle, il existe aujourd’hui à gauche une pensée philosophiquement réactionnaire qui s’ignore »

Droits culturels, actions à l’égard de la jeunesse des milieux populaires, usage du numérique : le cinéaste et consultant en innovation culturelle Benoît Labourdette revient sur ce qu’il perçoit comme des blocages dans la façon dont la gauche pense aujourd’hui les politiques culturelles.

Les intentions des professionnels de la culture vis-à-vis de la jeunesse sont louables, dites-vous, étant généralement structurées autour d’objectifs de démocratisation culturelle. Dans cette optique, l’ambition est d’accroître l’accès à des offres culturelles « de valeur », vers lesquelles les jeunes ne s’orienteraient pas spontanément, dans les lieux traditionnels que sont le théâtre, le cinéma, le musée et ce, avant tout dans le cadre scolaire. Mais vous faites le constat que la plupart de ces jeunes n’y sont guère réceptifs. Parfois même éprouvent-ils rejet ou indifférence. Et ce, alors qu’ils consacrent énormément de temps et d’attention à d’autres pratiques culturelles sur les réseaux numériques. Or vous semblez considérer que cette situation d’échec est révélatrice de l’existence d’un problème qui ne se situe pas chez les jeunes mais plutôt chez les professionnels. Pouvez-vous préciser en quoi ?

Les membres de la corporation dont je fais partie se légitiment, consciemment ou inconsciemment, dans la filiation d’André Malraux, ce qui a l’avantage d’être très rassurant, car cela nous convainc du bien-fondé de la Culture dont nous nous voyons comme les porteurs et les gardiens au sein de la société. Cela nous permet de faire l’économie de la découverte de nouveaux champs de légitimité et nous autorise à ne pas remettre en question nos certitudes apprises. Et puis, cela nous conforte dans le mythe de l’émerveillement esthétique censé produire un enrichissement majeur chez le spectateur, ce qui est vu comme notre objectif ultime. Or il me semble que cette vision ne nous permet pas de prendre la juste mesure des évolutions de la société. Elle fait obstacle à notre compréhension du réel plutôt qu’elle ne nous aide à agir sur lui de manière émancipatrice.

C’est pourquoi, pour comprendre où nous en sommes, je crois qu’il est préférable de mettre un moment de côté notre doxa professionnelle et d’en revenir d’abord à ce qui constitue une innovation majeure intervenue ces dernières années : l’introduction dans la législation française de la notion de « droits culturels ». Ces droits sont désormais inscrits dans la loi (loi NOTRe en 2015 et loi LCAP en 2016) et, depuis 2021, portés par une nouvelle délégation du ministère de la Culture (délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle). Un de leurs grands intérêts à mes yeux est qu’ils nous invitent à envisager la culture dans son sens d’abord anthropologique : la culture est ce qui nous constitue, c’est notre langue, ce sont nos usages, nos appartenances, nos goûts, nos parcours, nos choix, notre liberté d’exercer nos capacités… Et c’est pourquoi la loi demande que les droits culturels de la personne (notamment son identité, son patrimoine, son droit à la participation, etc.) soient respectés, afin que cette personne puisse légitimer à ses propres yeux la valeur de sa propre culture. On estime que c’est ce qui fait que les personnes pourront pleinement participer à la vie de la cité et que sans la reconnaissance de leurs droits culturels, elles ne s’y sentiront jamais autorisées.

Les droits culturels nous invitent aussi à mettre l’expérience, la participation et la coopération de la personne au centre. C’est pourquoi ils nous amènent à séparer très clairement la « démocratisation culturelle » de la « démocratie culturelle ». Dans la démocratisation, ce sont de « bonnes choses » qui viennent d’en haut, alors que dans la démocratie, c’est un espace d’échange et de partage horizontal, au sein duquel chacun dans sa singularité culturelle va venir enrichir la production commune (production d’expérience, artistique, sociale…). On entend dire que promouvoir les droits culturels, ce serait galvauder la Culture, que ce serait développer les pratiques en amateur aux dépens de la pratique professionnelle de qualité, que ce serait considérer que tout se vaut, que c’est une attitude démagogique. Mais en réalité, il s’agit surtout pour les professionnels de se mettre dans la posture de s’intéresser aux personnes auxquelles ils s’adressent, au territoire dans lequel ils travaillent, et ce de façon profonde. Ce n’est pas si facile à mettre en œuvre, car ça va à l’encontre de l’éducation que nous avons tous et toutes reçue. Mais cela peut modifier fondamentalement les politiques culturelles et la nature même des projets artistiques ! Et, à mes yeux, c’est la condition nécessaire pour que les citoyens retrouvent du sens à une pratique des lieux culturels subventionnés. C’est le sens même de la démocratie qui revient dans la culture.

Une fois que l’on a cela en tête, je dirais qu’en rester à juger négativement l’usage que les jeunes font des outils numériques sans même se préoccuper des expériences qu’ils vivent lorsqu’ils utilisent ces outils, c’est rester dans sa zone de confort, et, très vite, c’est en venir à stigmatiser la jeunesse. Ce sont les adultes, porteurs du pouvoir, qui sont responsables de la coupure du lien avec les jeunes. En aucun cas les jeunes, qui ont plutôt une réaction saine, me semble-t-il, lorsqu’ils laissent de côté les propositions de personnes condescendantes qui méprisent leur culture. Pour moi, les discours sur la démocratisation culturelle, qui affirment qu’il faut « apporter » aux jeunes de la « bonne » culture car leurs pratiques culturelles seraient dénuées de valeur propre, sont surtout révélateurs d’un désintérêt pour les cultures que les jeunesses construisent.

Iriez-vous jusqu’à parler d’une attitude conservatrice, voire réactionnaire ? Nombre d’acteurs et d’actrices qui l’adoptent, se réclament pourtant sincèrement acquis aux idées progressistes, sinon de gauche.

En effet, il me semble que ces postures pétries de bonnes intentions, et tenues souvent par des personnes qui se disent de gauche, révèlent une pensée philosophiquement réactionnaire qui s’ignore, enfermée qu’elle est dans ses anciennes références et ses certitudes. Car que retrouve-t-on au fondement de ces postures, sinon les stéréotypes anti-jeunes typiques des franges les plus réactionnaires de nos sociétés, ces stéréotypes dont le beau livre de Salomé Saqué, Sois jeune et tais-toi [3], a récemment fait l’analyse ? Ce n’est sans doute pas un hasard non plus si, dans ces postures, les critères de jugement qui sont mobilisés pour juger de la « qualité » des œuvres sont en général ceux de la bourgeoisie dominante et de ses goûts culturels particuliers. De telles postures doivent être sérieusement questionnées à mon sens, non seulement parce qu’elles trahissent un ethnocentrisme de classe, mais surtout parce qu’elles nous maintiennent collectivement très en deçà de ce que sont désormais, dans nos sociétés, les exigences communes en termes d’égalité, de justice sociale et d’autonomie individuelle. C’est de ces exigences communes dont témoigne au plus haut point, je l’ai dit, l’affirmation juridique récente des droits culturels des personnes.

Il me semble également important de souligner en quoi ces postures, quand bien même elles sont mues par des objectifs émancipateurs et égalitaires, peuvent produire, du fait de leur aspect inconsciemment réactionnaire, les effets contraires à ce qu’elles visent. On ne peut qu’être frappé à cet égard par le fait que nombre de jeunes qui, dans le cadre scolaire, sont amenés à découvrir des lieux culturels, vivent cette expérience sur le mode de l’obligation et de la chose subie, et en sortent persuadés que la Culture, décidément, n’appartient pas à leur propre culture, et qu’elle est à destination d’autres gens qu’eux. Or cette situation s’explique en grande partie, me semble-t-il, par le fait que la distance sociale qui les sépare de ces lieux, reste encore trop souvent un impensé dans la réflexion des professionnels. Les enseignants eux-mêmes ne sont pas toujours formés à préparer leurs élèves au type d’expérience sociale très particulière que constitue le fait de pousser la porte d’un lieu culturel, ainsi qu’à la possibilité ensuite de s’approprier un tel lieu et de s’y sentir pleinement « à sa place ». Il va de soi qu’il y a à cela des exceptions remarquables, tant du côté des professionnels de la culture que du corps enseignant. Mais je crois que s’il n’y en a malheureusement pas davantage, cela est dû à une conception encore beaucoup trop arrêtée de la Culture qui aboutit à ne pas faire en direction des jeunes tout ce qu’il serait nécessaire pour leur rendre celle-ci moins intimidante et moins excluante.

Mais que serait alors, sur ces questions, une posture authentiquement de gauche et à vous entendre plus efficace ?

Je crois qu’il est primordial, d’abord, d’admettre que la responsabilité se trouve ici du côté des adultes et non pas des jeunes. Et je ne parle pas seulement ici de la responsabilité qui incombe aux professionnels de l’enseignement et de la culture mais bel et bien de celle qui incombe, plus généralement, aux adultes. Il y a trois aspects très concrets dans nos attitudes qu’à mon sens, nous devons collectivement faire évoluer, si nous voulons véritablement contribuer à un rapport plus libre et plus égalitaire de la société avec la culture, ce qui me semble être l’objectif, si on est à gauche. Le premier, c’est que nous devons beaucoup plus questionner notre manque d’intérêt et notre mépris spontanés à l’égard des cultures des jeunesses. Par exemple, la critique « il passe trop de temps devant les écrans » n’a aucun sens. Ce qui compte, c’est ce qu’il fait devant son écran, pas le temps qu’il y passe. Au demeurant, avons-nous le même esprit critique quant au temps que nous passons nous-mêmes devant les écrans et à ce que nous y faisons ?

Le second aspect, c’est que nous devons remédier à notre inconscience des changements anthropologiques qu’introduit le numérique. Cette inconscience se traduit notamment par l’absence chez la grande majorité des professionnels de la culture du moindre travail en profondeur sur la philosophie du numérique et sur ses conséquences, pourtant si vastes, et présentes partout autour de nous dans le quotidien. On ne voit pas assez que si nous continuons à utiliser sans nous questionner tous les outils numériques gratuits et si pratiques qui sont mis à notre disposition, nous sommes nous-mêmes, par nos pratiques, notre naïveté et ce qu’il faut bien appeler alors notre « manque de culture », en train de détricoter les libertés, la vie privée, le patrimoine, la souveraineté, etc. Nous œuvrons sans nous en rendre compte pour une société du contrôle. Alors qu’avec du travail, de la créativité et des coopérations, il est possible et même très efficace, avec les outils numériques, d’œuvrer dans le sens de la démocratie.

Enfin, le troisième aspect découle du précédent : nous devrions apprendre davantage à politiser notre rapport au numérique. Une fois admis que la révolution numérique est une réalité, et qu’on ne reviendra pas dessus, nous devrions être en mesure d’abandonner définitivement sur ces sujets toute posture régressive ou réactionnaire et nous orienter résolument vers une réflexion sur la manière dont peuvent être généralisés, dans la société, des usages émancipateurs et démocratiques des outils numériques. Il y a quelques décennies, la formation politique au long de la vie fut avec grand succès prise en charge par les syndicats via des méthodes d’éducation populaire. Sur le même modèle, je crois que nous avons aujourd’hui besoin de vrais lieux de réflexion et de construction politique au sujet du numérique, ses conséquences, ses mises en pratique démocratiques. Il existe quelques îlots de ce type, mais qui sont pour le moment cantonnés à une petite communauté de « geeks libertaires ».

On dit souvent des plateformes numériques que les produits culturels dont elles permettent la circulation, et les pratiques qu’elles encouragent, sont appauvrissants et abêtissants. Vous ne semblez pas partager ce sentiment. Vous affirmez même qu’en favorisant la désintermédiation et le partage d’expérience, les plateformes tendent à être de véritables creusets de créativité et le lieu d’une « démocratie culturelle en actes ». N’est-ce pas aller un peu loin ?

Prenons un exemple : imaginez que vous êtes sur TikTok et regardez la vidéo d’une chorégraphie qui vous plaît ; il suffit de cliquer sur le titre de la chanson, affiché en bas de l’écran de votre téléphone, pour qu’automatiquement votre caméra se mette en route, vous permettant de filmer immédiatement votre propre chorégraphie sur cette même chanson. C’est ce qu’on appelle une tendance. En quelques heures, des dizaines de milliers de personnes peuvent ainsi participer à une sorte d’immense palimpseste chorégraphique, avec des inspirations créatives progressives, à de très multiples niveaux. TikTok est avant tout un outil de création à la fois très simple d’emploi et très évolué (qui correspond d’ailleurs de façon étonnamment exacte au « rêve d’outil » qu’avait formulé Jean-Luc Godard), qui met en acte une démocratie culturelle d’une vitalité impressionnante, c’est-à-dire la possibilité de contribution pleine et entière permise à chacun. Bien sûr, TikTok n’est pas que cela, il a aussi, comme tout outil, bien des travers (pas moins que Facebook, Instagram, YouTube, Microsoft, Twitter-X et autres). Reste que le contenu y est immense et extrêmement personnalisé pour chaque utilisateur.

J’ajoute ceci : l’usage le plus répandu de TikTok en tant que spectateur se fait en passant directement d’une vidéo à une autre, proposées automatiquement. Les vidéos sont « poussées » par un algorithme. Cet algorithme (désormais copié par les autres plateformes) est radicalement nouveau dans son fonctionnement. Si par exemple, vous postez une vidéo sur YouTube, elle va être très très peu vue (il n’est qu’à voir les chaînes YouTube des institutions culturelles !). C’est à vous de construire une stratégie marketing pour amener des personnes à la voir. Si vous postez une vidéo sur TikTok, l’algorithme la teste systématiquement auprès de 100 ou 200 personnes, et en fonction de l’intérêt des personnes pour ce contenu, votre première vidéo peut être vue des millions de fois, ce qui est impossible sur les autres réseaux sociaux. Ainsi, TikTok est en appui avant tout sur les contenus, et l’algorithme propose des contenus répondant aux goûts qu’il a repérés, et ouvre aussi toujours sur de la diversité, ce qui est son modèle de développement. L’algorithme fabrique de la démocratie dans la diffusion des contenus et la (re)connaissance des artistes, amateurs ou professionnels.

Mais n’y a-t-il pas malgré tout un risque, en voulant développer cette « démocratie culturelle en acte », de s’inféoder à des plateformes détenues par de grands acteurs du capitalisme mondial ?

Mais on n’est pas condamnés à en passer constamment et exclusivement par les grands acteurs du web ! Par exemple, certains des projets culturels que je mène, consistent à créer, sur différents supports, des œuvres collectives auxquelles concourent les habitants d’un quartier ou les élèves d’une école d’art ou d’un centre de formation professionnelle. Eh bien, dans de tels projets, depuis désormais dix ans, j’utilise systématiquement des plateformes numériques que je développe de façon autonome, sans aucune dépendance aux grands industriels du web. Elles sont hébergées dans mon serveur (situé chez un prestataire à Clermont-Ferrand), sauvegardées en plusieurs lieux pour la pérennité des données, et pour partie aussi par la BnF. Les créations, qu’elles soient plastiques, audio, vidéo, les rushes, la documentation photographique et écrite du travail, etc., sont déposés dans un espace spécifique à chaque projet, et y resteront toujours accessibles. Ainsi, cela fait lien pour les participants, et s’il y a plusieurs séances, cela leur permet d’avoir accès à tout tout le temps. Ces contenus sont les leurs et leur appartiennent. Ils peuvent aussi supprimer ce qui leur poserait des problèmes d’image par exemple. Ces plateformes, pour moi, ont plusieurs vertus : elles légitiment les productions des participants, par leur inscription symbolique dans cet espace « officiel » (mais qui n’est pas public, à part si on le décide) ; elles font lien d’une séance à l’autre, permettent de « raccrocher » facilement ceux qui ne peuvent pas être là tout le temps. C’est donc un facteur puissant d’intégration des plus fragiles en termes de participation ; elles permettent à ceux qui le souhaitent de faire mûrir leurs idées, de façon très concrète, car ils ont accès à tous leurs contenus où ils veulent et quand ils le veulent ; elles permettent de créer un « patrimoine numérique », c’est-à-dire des éléments qui font trace. Et il est indispensable d’avoir la trace des actions, car c’est à travers des outils pour le récit des actions qu’on en prend, soi-même et les autres, toute la mesure, toute l’importance. Les participants peuvent aussi librement partager à qui ils veulent ce qu’ils veulent, cela leur appartient. J’ajoute que ces plateformes sont de divers types : parfois ce sont des simples « clouds » pour gérer des fichiers, parfois ce sont des sites internet assez sophistiqués, co-construits, parfois ce sont des espaces d’écriture collaborative pour susciter l’intelligence collective (dans le cadre de la formation professionnelle par exemple).

Vous relevez un autre enjeu de la conversion aux techniques numériques en matière de démocratie culturelle, à savoir qu’elle permet une prise de distance à l’égard de la consommation immédiate et encourage une consommation sur le temps long, selon le modèle dit de la « longue traîne ». Cela peut paraître contre-intuitif, tant le numérique est facilement associé à l’instantané et à l’éphémère.

Le concept de « longue traîne » a été développé par l’américain Chris Anderson [4] pour définir les modèles économiques spécifiques du Web. Il permet d’attirer notre attention sur le fait que dans l’économie culturelle, la vente de livres en librairie classique par exemple, c’est la règle des 80/20 qui s’applique : 20 % des ouvrages, les nouveautés et les best-sellers, représentent 80 % du chiffre d’affaires ; ainsi chaque année à la rentrée littéraire, il faut écarter les livres peu vendus pour laisser la place aux nouveaux, car on ne peut pas pousser les murs. En revanche, les mêmes livres en vente sur Internet obéissent à un autre modèle, du fait qu’il n’y a pas de limite de rayonnages, et donc pas de raison de sortir des livres des rayons. Bien sûr, les nouveautés et les best-sellers représentent de très grosses ventes également sur Internet, mais ce n’est que 50 %. Les 50 % de chiffre d’affaires restants sont constitués de la vente de cette immense masse d’objets culturels infiniment divers. Et l’économie dans cette diversité se construit sur la longue durée. Car si un livre (ou un film) dont il ne se vend qu’un seul exemplaire en un an dans une librairie, va peut-être se vendre autant via une plateforme, il n’en reste pas moins qu’un par an, sur dix ans, ça fait dix fois plus ! La plateforme YouTube par exemple, fait la moitié de ses audiences (donc de ses revenus publicitaires) sur une dizaine d’années.

Les plateformes numériques pourraient donc non pas nous asservir à la société de consommation mais au contraire nous dégager de son emprise ?

Tout dépend à nouveau de la politique qu’on élabore à l’égard des outils et des dispositifs. En l’occurrence, la question centrale me paraît être celle de la manière dont on entend réguler la diffusion des œuvres pour que cela ait des effets favorables, et non pas négatifs, en matière tout à la fois de démocratisation et de respect des créateurs. Je m’explique. Rapidement après l’avènement d’Internet, est apparu le téléchargement de contenus (d’abord audio puis vidéo). Du fait qu’il n’y avait pas alors d’organisation et de structuration économique et juridique de téléchargement légal de contenus culturels, les amateurs d’œuvres n’ont pas eu d’autre choix que le téléchargement illégal, qui a aussi une économie assez florissante (via les plateformes de téléchargement illégal sur abonnement et financées par de la publicité), dont les revenus ne reviennent évidemment pas aux auteurs, ce qui est un véritable problème pour le respect et le renouvellement de la création. On notera que le même phénomène s’était produit, vingt-cinq ans plus tôt, à la fin des années 1970, avec l’apparition des magnétophones à cassette et des magnétoscopes VHS. Ces technologies permettaient de copier des disques, des films, d’enregistrer librement la radio ou la télévision, et ce en toute illégalité, donc avec des risques pour les utilisateurs et d’immenses pertes en termes de droits d’auteur. En 1985, en France, les sociétés d’auteur et les pouvoirs publics ont mis en place plusieurs changements vertueux majeurs, toujours en vigueur : la loi sur le droit d’auteur a été modifiée, et il est devenu légal (« l’exception pour copie privée ») de faire des copies de la radio, de la télévision ou des disques de ses amis ; a été mise en place une taxe sur les supports vierges, prélevée directement par les points de vente, la « taxe pour copie privée » ; cette taxe collectée est ensuite mise en regard avec les audiences des radios et télévisions, et chaque auteur reçoit sa quote-part de cette taxe, à partir de cette évaluation approximative. Ainsi, face à un nouvel usage illégal, permis par une nouvelle technologie, la stratégie n’a pas été la pénalisation mais au contraire la dépénalisation accompagnée de la réglementation des pratiques à travers l’établissement d’une taxe.

Le projet de loi dite de « licence globale » proposé par François Hollande durant la campagne de 2012 procédait de la même logique. Ce projet de loi, qui avait mis dix ans à se construire, était écrit, et revendiqué en tant que politique numérique de gauche pour remplacer la loi Hadopi, mise en place en 2007 sous Nicolas Sarkozy, qui est une loi d’inspiration répressive à la préparation de laquelle ont œuvré de grands distributeurs de produits culturels, comme Denis Olivennes, alors président de la Fnac. La nouvelle loi envisagée en 2012 proposait le prélèvement d’un impôt (sans doute 10 € par mois) sur les abonnements Internet. Nous aurions ainsi payé 40 € par mois, au lieu de 30 € par mois, pour accéder à Internet. Le téléchargement serait devenu un acte légal, la quantité de téléchargements de chaque œuvre aurait été mesurée de façon précise, et les auteurs auraient été rémunérés de façon proportionnelle. Si cette loi était passée, nous aurions eu la possibilité juridique de développer une économie démocratique de l’échange sur Internet.

Mais cette loi… n’est pas passée. Et la loi Hadopi est malheureusement toujours en vigueur. Le piratage illégal, puis le streaming, ont donc continué à progresser, sans aucune rémunération pour les auteurs, et sans propositions commerciales pertinentes pour les férus de musique et de films. La seule réponse des professionnels aura été de criminaliser leurs fans ! Alors qu’il s’agit d’une demande, forte, qui s’exprime dans la société. Une demande d’accès à la culture, ni plus, ni moins. Le travail des professionnels, n’est-ce pas de créer des offres qui répondent à cette demande, dans un cadre légal ? Cela n’a jamais été fait. C’est pourquoi quand Netflix est arrivé en France en septembre 2014, ses dirigeants ont eu un véritable boulevard devant eux : une demande énorme, pas d’offre concurrente et aucun système réglementaire vertueux pour la création sur Internet. L’arrivée de Netflix a chamboulé de fond en comble l’ensemble du secteur audiovisuel français, qui, de ce fait, se retrouve désormais partiellement inféodé à un grand industriel américain…

On voit ici, je crois, toute la différence qui sépare une politique non respectueuse des citoyens et au service de l’industrie de ce que serait une politique respectueuse des personnes en demande d’expériences culturelles, quelles qu’elles soient, et des auteurs qui aident à produire ces expériences, une politique capable d’admettre une fois pour toutes qu’Internet est une réalité qu’il ne s’agit pas de nier ou de mépriser mais au sein de laquelle il est nécessaire d’innover et de construire, afin d’en tirer le meilleur pour accroître dans nos sociétés l’égalité, la liberté individuelle et la justice sociale.

— Réalisé par Cyril Lemieux

Les articles et dossiers que j’ai rédigé pour des revues et journaux, téléchargeables en PDF.


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