Les influenceurs sur les réseaux sociaux ont créé un nouveau genre audiovisuel : ni fiction, ni documentaire, mais de véritables personnages construits, qu’ils interprètent, qui interagissent avec leur public. Ce phénomène redéfinit les codes du scénario par son caractère évolutif, sa récurrence situationnelle et sa relation directe avec la « communauté ».
Le langage audiovisuel évolue beaucoup avec le phénomène des youtubeurs, démarré il y a une petite vingtaine d’années (YouTube est apparu en 2005). Ce phénomène est devenu celui des influenceurs aujourd’hui. Les genres des œuvres audiovisuelles sont donc désormais agrémentés d’une nouvelle catégorie, qui n’est ni du journal télévisé, ni du documentaire, ni du reportage, ni de la fiction. C’est une modalité particulière d’adresse directe au public, qui mixe la création de contenu vidéo avec l’animation de lives, dans lesquels l’interaction avec les fans se déroule de façon écrite. C’est extrêmement intéressant en termes de scénario, car dans ces lives, ce sont les spectateurs qui écrivent leurs desiderata, leurs remarques, leurs préoccupations, comme une sorte de scénario dont la personne qui se filme en live se saisit pour jouer son rôle et interagir. C’est un peu comme si le scénario s’écrivait au vu de tout le monde, par les spectateurs eux-mêmes, et l’influenceur réagit à ce script, l’interprète, comme un réalisateur. Cela crée une interaction très forte, très singulière et qui questionne évidemment la notion d’auteur de façon intrinsèque. Qui est l’auteur de ce live ? C’est clairement l’écriture du scénario qui en est le canevas, venant de ses spectateurs !
Mais bien sûr, le live lui-même est scénarisé. Quelle est sa thématique ? Qui est ce personnage ? Quelles sont ses caractéristiques ? Il y a un canevas scénaristique donné par l’auteur du live, qui est complété en direct par les spectateurs, dont les textes sont interprétés par la personne qui est devant la caméra. Bien souvent, les vidéos qu’on trouve sur la chaîne de l’influenceur sont des extraits remonté d’un live qui a été enregistré. En effet, le live permet une spontanéité particulière, une relation directe qui suscite l’adhésion des spectateurs. L’intérêt de ces vidéos faites d’après lives réside dans leur capacité d’interaction profonde et directe entre les spectateurs et l’influenceur, que ce soit en direct, pendant le live, ou en différé, car nous sentons la réalité de l’interaction. Cette nouvelle modalité d’écriture et de relation audiovisuelle a un énorme succès, poussé aujourd’hui principalement par la plateforme TikTok, qui est désormais imitée par toutes les autres.
Cette personne, souvent seule, parfois en binôme ou en trio, qui se trouve sur les vidéos ou dans les lives, n’est pas la personne réelle. C’est une personne qui interprète un personnage, qui parfois peut se faire passer pour quelqu’un de réel, mais qui souvent est assumé en tant que personnage. C’est l’analyste très sérieux du domaine financier ou du domaine des médias, par exemple. C’est le sportif qui partage ses activités, c’est la cuisinière dans sa cuisine, c’est l’automobiliste dans sa voiture, c’est le philosophe énervé, c’est une sorte de chef viking dans son bateau, etc. Ce ne sont pas des fictions similaires aux fictions qu’on retrouve dans les histoires habituelles des films. On est bien face à des personnages qui sont scénarisés dans leur caractère, dans leurs réactions, et avec lesquels on va pouvoir interagir en direct ou en différé avec des attentes, des surprises, des émotions. Et ce n’est pas un jeu vidéo, ce sont des personnes réelles, d’où la puissance d’humanité qui fait le succès.
La manière de consommer ce type de vidéo est tout à fait différente de la manière de consommer des fictions académiques. De prime abord, quand on y est confronté, cela semble très étrange, car on a l’impression qu’il ne se passe souvent rien, qu’on est face à quelqu’un en train d’attendre. On a aussi des lives de musiciens qui interprètent les paroles qui leur sont envoyées en direct par leurs fans, ou un live d’un personnage qui insulte les autres, toujours avec les mêmes mots, prétendant qu’il est à Dubaï, alors qu’il semble être plutôt dans le Massif Central. On a aussi les duos avec des challenges, cela s’invente et se décline de multiples manières. Et il y aura encore des inventions de nouveaux dispositifs dans cet espace.
Comment scénariser au mieux ce type de production ? Ce type de production peut produire de très fortes audiences, ce qui entraîne la production d’une réalité financière parfois florissante, par le partage de bénéfices versés par la plateforme elle-même et par les partenariats privés, car des marques proposent à ces influenceurs d’être partenaires pour valoriser leurs produits. Donc, comment travailler les scénarios de ces objets audiovisuels d’un nouveau genre ?
La première clé, très importante, est que les règles du fonctionnement de ces canevas de scénarios, qu’on pourrait appeler des bibles comme on le fait pour les séries, mais je préfère employer l’expression canevas, évoluent et doivent être suffisamment souples pour pouvoir évoluer dans l’interaction avec leurs spectateurs, car l’objectif est de fédérer une communauté. On n’est pas du tout dans le modèle d’un scénario figé, « parfait », mais dans un modèle évolutif qui se repense en fonction des moments et qui doit rester à l’écoute en permanence des utilisateurs pour s’adapter de plus en plus à leurs besoins ou permettre des propositions qui semblent pertinentes par rapport à l’analyse que l’on a de l’interaction. Ce n’est pas du marketing au sens traditionnel du terme, c’est de l’écoute, de l’interaction et une adresse exacte à son public, avec lequel on est dans une interaction directe.
C’est presque une situation idéale pour vraiment travailler pour son public et non pas pour un fantasme de public, et ensuite attendre de voir si ça le rencontre ou non. C’est le rêve de tout scénariste, finalement ! C’est l’utopie de Jean-Luc Godard, de faire des films juste pour ses amis. On pourrait croire que cela formaterait les expressions, mais pas du tout, car ce qui va intéresser les gens, c’est justement des scénarios singuliers, surprenants, qui les emmènent dans des mondes qui enrichissent leur quotidien, tout comme le fait le cinéma de fiction. Donc, en profondeur, on est vraiment dans la réponse aux besoins d’histoires qu’ont les êtres humains pour pouvoir se représenter eux-mêmes, donc exister.
Dans ces espaces de diffusion, il n’y a pas que des tutoriels ou des conseils de vie comme on pourrait l’imaginer, il y a tout : des histoires, de la fiction, du documentaire et surtout tout ce qu’on peut inventer de nouveau.
Autre point très important : la récurrence de la situation dans laquelle se trouve le personnage : soit il est toujours en train de manger, soit il est toujours en train de marcher dans la rue, soit il est toujours chez lui à un certain endroit, par exemple. Cette identification des caractéristiques du personnage doit être présente à peu près tout le temps, et cela est tout à fait différent d’une fiction classique. On doit prendre en compte le fait que quelqu’un qui tombe sur cette vidéo en cours de route doit tout de suite savoir de qui et de quoi il s’agit. Donc, on a des traits définissant le personnage qui doivent toujours être proéminents, évidents. Et il ne s’agit pas que du costume ou du maquillage ou de la coiffure, mais de la situation dans laquelle se trouve le personnage.
Par exemple, on peut avoir un couple de danseurs qui dansent toujours dans la rue, très bien habillés. Et lorsqu’on se retrouve devant une vidéo de ces deux mêmes danseurs dans une salle de répétition en survêtement, on est très déstabilisé, car ce ne sont plus les mêmes personnages. Pourquoi pas, bien sûr ! Mais cela peut diminuer l’adhésion des spectateurs. Là non plus, ce n’est pas un formatage. Le personnage se construit petit à petit dans l’interaction avec ses spectateurs. Tout comme Charlie Chaplin a mis plusieurs années au début du 20e siècle pour préciser son personnage de Charlot, en fonction des interactions avec les spectateurs. Au début, c’était un personnage très violent qui attaquait les autres, et petit à petit, il l’a adouci et il en a fait ce clochard au grand cœur. Mais cela s’est construit sur plusieurs années à travers un grand nombre de courts métrages. Et une fois que son personnage a été dessiné, il l’a utilisé dans ses longs métrages.
Aujourd’hui, je ne crois pas que les personnages des réseaux sociaux aient vocation à devenir des personnages de longs métrages. Ce ne sont pas du tout les mêmes types de récits et il n’y a aucune hiérarchie à faire entre les deux. Ce sont deux espaces bien différents de récits audiovisuels.
Le troisième trait très important de ces nouveaux scénarios est le sujet, la thématique Est-ce le partage d’une démarche pour maigrir ? Est-ce la musique celtique, jouée en permanence dans les live par un instrumentise talentueux ? Est-ce l’engueulade permanente ? Est-ce le chant hip-hop en continu ? Est-ce la drague ? Ce ne sont pas forcément des tutoriels sur un sujet, donnés par une personne « réelle ». Ce sont le plus souvent des personnages fabriqués. Et souvent d’ailleurs, il peut y avoir une forme de collusion entre la réalité de la personne et son personnage. On ne sait pas exactement ce qui est de la réalité de la personne et de la fiction. Cela provient de la télé-réalité, qui est très scénarisée et qui dessine une forme de capillarité importante entre la personne réelle et le personnage interprété, chose qui a à voir avec les rôles que l’on joue dans nos vies. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles la télé-réalité fonctionne si bien, je pense.
Et enfin il y a le rythme qui est essentiellement différent dans les vidéos montées et dans les lives. Dans les lives, on est vraiment dans un rythme d’interaction qui n’a pas du tout les mêmes règles qu’un live télévisuel, car on ne le consomme pas de la même manière. Là, on est dans son intimité, avec son téléphone à la main. Il peut y avoir des pauses, des temps morts, on assume qu’on regarde cette vidéo au cœur de notre quotidien. Il n’y a aucun problème avec cela. Ce qui est important pour l’interprète, c’est sa présence à ceux qui sont de l’autre côté de leur téléphone.
Par contre, dans les montages, dans les vidéos autonomes, là, le scénario a aujourd’hui des codes très précis, notamment :
Ces éléments matériels, dans la mesure où ils peuvent être mis en œuvre par une personne seule, relèvent aujourd’hui plus de l’écriture que de la technique. Car la technique pour un long métrage de fiction, par exemple, est faite par des personnes différentes du scénariste. Dans le cas d’un influenceur, bien souvent, la personne qui scénarise est celle qui se met elle-même en scène. Donc l’écriture peut être plus directement technique et audiovisuelle. Et c’est pourtant de l’écriture scénaristique. Donc cette écriture scénaristique n’est pas qu’un scénario écrit sur du papier.
La nuance entre scénario et réalisation, cette frontière, se déplace, elle est mouvante en fonction des moments, car il peut y avoir toute une réflexion sur les différents signes, les différents types de rythme, la nature du personnage, la nature de l’éclairage, etc., qui sont des réflexions de nature beaucoup plus scénaristique que de réalisation, et pourtant c’est au sujet de parties techniques qui a priori concerneraient la réalisation, mais plus à cet endroit du langage audiovisuel, où les règles sont différentes.
Ce qui est certain, c’est qu’un investissement attentif à l’écriture, à la scénarisation de ce type de production audiovisuelle peut les amener à des niveaux supérieurs. Les personnes qui produisent ce type de contenu le font bien entendu. Et c’est pour cela que certains fonctionnent très bien et construisent de très grandes compétences, très spécifiques.
Mon objet est que ces compétences puissent se transmettre, être un petit peu formalisées afin que collectivement les compétences puissent s’améliorer et qu’on puisse encore plus s’enrichir les uns les autres. Car l’univers, si je puis dire, des réseaux sociaux a ces codes particuliers qui sont très étanches à l’univers des productions audiovisuelles plus traditionnelles. Et c’est à mon sens bien dommage, car les uns et les autres de toute façon s’influencent mais pourraient bénéficier d’enrichissements mutuels plus conscient, et c’est précisément pour cette raison que je l’aborde ici dans cet espace de réflexion et d’élaboration.
Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.
Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?
Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?
Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.
Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.