Scénario et architecture

18 janvier 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Le cinéma, souvent perçu comme un art de l’image et du son, est profondément lié à l’architecture. À travers les lieux, les mouvements et les échelles, il façonne des espaces immersifs. Dès l’écriture du scénario, intégrer cette dimension architecturale enrichit le vécu du spectateur, qui circule et ressent ces univers comme s’il y vivait.

Le cinéma est aussi un art architectural

Le cinéma est un art vaste qui peut intégrer tous les autres arts, mais qui possède tout de même certaines spécificités liées à d’autres disciplines, notamment l’architecture. On a plutôt pour habitude d’envisager le cinéma comme un art de l’image, ou de l’image et du son, et moins comme un art de l’architecture, c’est-à-dire de l’espace et du mouvement. Pourtant, le cinéma est très lié à l’architecture. Que ce soit par les lieux qu’il nous fait découvrir, par la manière dont il nous fait circuler dans ces lieux, ou par la façon dont les personnages les habitent, l’architecture joue un rôle central.

Il y a eu de nombreux films dans lesquels les décors n’étaient pas aux bonnes proportions, qu’ils soient plus grands ou plus petits que la réalité. Il y a aussi souvent au cinéma un travail sur l’effet d’échelle, lié aux optiques des caméras. En fonction de l’optique choisie, les espaces paraissent plus ou moins vastes, plus ou moins fuyants. Des techniques comme le travelling compensé, où l’on effectue un travelling avant et un zoom arrière simultanément, transforment l’espace derrière le personnage.

Bref, le cinéma est, entre autres mais de façon très forte, un art de l’architecture. C’est aussi pour cela qu’il nous immerge tant dans ses univers. C’est comme si nous y vivions, presque physiquement. Alors, comment prendre en compte cette dimension architecturale dans le scénario ? Je crois qu’il faut la considérer dans plusieurs dimensions.

Première dimension : le parcours architectural général entre les scènes

La première échelle, c’est celle des lieux. Dans quels lieux l’histoire se déroule-t-elle ? Revient-on plusieurs fois dans les mêmes lieux ? Visite-t-on différents espaces de la maison au fur et à mesure, ou pas, et à quels moments de l’histoire ? La structure du mouvement dans les lieux, de la découverte des lieux, est déjà présente dans le scénario, dans les scènes, dans l’unité de lieu des scènes. En regardant simplement la liste des scènes d’un scénario, on peut envisager le parcours architectural du spectateur, c’est-à-dire le parcours du spectateur dans l’espace architectural du film.

Deuxième dimension : le parcours dans chaque unité d’action

Il y a un deuxième niveau, qui se situe à l’intérieur de chaque séquence, c’est-à-dire à l’intérieur de chaque unité d’action. Est-ce que ces unités d’action se déroulent dans un unique lieu ou dans plusieurs lieux ? Et quelle est la distance entre ces différents lieux dans une même unité d’action ? Dans le vécu de l’espace, est-ce qu’on se déplace beaucoup à l’intérieur de chaque unité d’action, ou pas ? Par exemple, une unité d’action peut être quelqu’un qui sort de chez lui, monte dans un train, prend le train, arrive dans une autre ville et va chez quelqu’un d’autre. C’est une unité d’action. On s’est déplacé d’un endroit à un autre, traversant tout un pays. Dans une autre unité d’action, on peut simplement parcourir le salon d’un appartement, où il peut se passer beaucoup de choses. Donc, la relation à l’architecture dans l’action elle-même, dans chaque unité d’action, produit une relation forte à notre mouvement dans l’espace architectural du film.

Troisième dimension : la relation psychologique des personnages aux lieux qu’ils traversent

Il y a un troisième niveau, qui est la relation des personnages à l’architecture. Est-ce que les personnages sont chez eux ? Est-ce qu’ils se sentent étrangers ? Est-ce qu’ils construisent des lieux, achètent des lieux, ou sont-ils hébergés ? Comment vivent-ils les espaces qu’ils traversent ? C’est une dimension très importante de l’identification, car quelqu’un qui n’est jamais chez lui est moins rassurant que quelqu’un qui est bien tranquille chez lui. Ou alors, quelqu’un qui est bien tranquille chez lui, mais dont le lieu est menacé de destruction, par exemple, apporte une autre nuance émotionnelle.

Quatrième dimension : la façon de filmer les lieux

Le quatrième niveau, plus fin à décrire dans le scénario, serait la façon dont les lieux sont filmés. Avec quel type d’objectif ? Est-ce que c’est filmé plutôt d’en haut, d’en bas ? Est-ce que la caméra est fixe et le personnage se déplace dans le décor ? Est-ce qu’on suit le personnage et donc qu’on a la sensation de circuler dans le décor ? Cela relève d’une relation physique à l’architecture. Ce quatrième niveau pourrait s’appeler la relation physique à l’architecture. C’est un point de mise en scène, mais qu’on doit évoquer dans le scénario. C’est une question de distanciation par rapport à l’architecture : voit-on les personnages se déplacer dans l’architecture, ou est-on avec eux en train de se déplacer dans l’architecture ?

Cinquième dimension : l’espace sonore

Enfin, le cinquième niveau architectural, c’est l’espace sonore, qui est aussi une façon très importante de représenter l’architecture. Qu’est-ce qu’on entend dans l’ambiance sonore ? Comment les sons résonnent-ils ? Est-ce qu’on entend les bruits de la ville à l’extérieur ? Les petits oiseaux par la fenêtre ? La cacophonie de l’usine dans laquelle on circule ? Bref, l’espace sonore dans lequel on plonge les spectateurs, et qui doit bien sûr être décrit ou évoqué dans le scénario, donne une dimension architecturale très forte au film. Cela est particulièrement important pour dessiner l’architecture du film, c’est-à-dire l’architecture vécue par le spectateur, car le son est le premier facteur de sensation d’immersion, y-compris au moment de la lecture du scénario : si du son est évoqué, on se sentira d’autant plus immergé.

Une architecture à plusieurs dimensions

La prise en compte de la dimension architecturale d’un film va le construire en tant qu’objet de vécu très fort pour le spectateur. Il aura la sensation de circuler lui-même dans cet univers, de sentir son corps pris dans cet espace. Dès l’écriture du scénario – et cela peut paraître surprenant, mais c’est vraiment quelque chose à prendre en compte dès l’écriture –, le spectateur aura été inclus dans cette architecture à multiples dimensions, qui est celle du cinéma.

Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.

Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?

Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?

Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.

Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.


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