Le cinéma, souvent perçu comme un art de l’image et du son, est profondément lié à l’architecture. À travers les lieux, les mouvements et les échelles, il façonne des espaces immersifs. Dès l’écriture du scénario, intégrer cette dimension architecturale enrichit le vécu du spectateur, qui circule et ressent ces univers comme s’il y vivait.
Le cinéma est aussi un art architectural
Le cinéma est un art vaste qui peut intégrer tous les autres arts, mais qui possède tout de même certaines spécificités liées à d’autres disciplines, notamment l’architecture. On a plutôt pour habitude d’envisager le cinéma comme un art de l’image, ou de l’image et du son, et moins comme un art de l’architecture, c’est-à-dire de l’espace et du mouvement. Pourtant, le cinéma est très lié à l’architecture. Que ce soit par les lieux qu’il nous fait découvrir, par la manière dont il nous fait circuler dans ces lieux, ou par la façon dont les personnages les habitent, l’architecture joue un rôle central.
Il y a eu de nombreux films dans lesquels les décors n’étaient pas aux bonnes proportions, qu’ils soient plus grands ou plus petits que la réalité. Il y a aussi souvent au cinéma un travail sur l’effet d’échelle, lié aux optiques des caméras. En fonction de l’optique choisie, les espaces paraissent plus ou moins vastes, plus ou moins fuyants. Des techniques comme le travelling compensé, où l’on effectue un travelling avant et un zoom arrière simultanément, transforment l’espace derrière le personnage.
Bref, le cinéma est, entre autres mais de façon très forte, un art de l’architecture. C’est aussi pour cela qu’il nous immerge tant dans ses univers. C’est comme si nous y vivions, presque physiquement. Alors, comment prendre en compte cette dimension architecturale dans le scénario ? Je crois qu’il faut la considérer dans plusieurs dimensions.
Première dimension : le parcours architectural général entre les scènes
La première échelle, c’est celle des lieux. Dans quels lieux l’histoire se déroule-t-elle ? Revient-on plusieurs fois dans les mêmes lieux ? Visite-t-on différents espaces de la maison au fur et à mesure, ou pas, et à quels moments de l’histoire ? La structure du mouvement dans les lieux, de la découverte des lieux, est déjà présente dans le scénario, dans les scènes, dans l’unité de lieu des scènes. En regardant simplement la liste des scènes d’un scénario, on peut envisager le parcours architectural du spectateur, c’est-à-dire le parcours du spectateur dans l’espace architectural du film.
Deuxième dimension : le parcours dans chaque unité d’action
Il y a un deuxième niveau, qui se situe à l’intérieur de chaque séquence, c’est-à-dire à l’intérieur de chaque unité d’action. Est-ce que ces unités d’action se déroulent dans un unique lieu ou dans plusieurs lieux ? Et quelle est la distance entre ces différents lieux dans une même unité d’action ? Dans le vécu de l’espace, est-ce qu’on se déplace beaucoup à l’intérieur de chaque unité d’action, ou pas ? Par exemple, une unité d’action peut être quelqu’un qui sort de chez lui, monte dans un train, prend le train, arrive dans une autre ville et va chez quelqu’un d’autre. C’est une unité d’action. On s’est déplacé d’un endroit à un autre, traversant tout un pays. Dans une autre unité d’action, on peut simplement parcourir le salon d’un appartement, où il peut se passer beaucoup de choses. Donc, la relation à l’architecture dans l’action elle-même, dans chaque unité d’action, produit une relation forte à notre mouvement dans l’espace architectural du film.
Troisième dimension : la relation psychologique des personnages aux lieux qu’ils traversent
Il y a un troisième niveau, qui est la relation des personnages à l’architecture. Est-ce que les personnages sont chez eux ? Est-ce qu’ils se sentent étrangers ? Est-ce qu’ils construisent des lieux, achètent des lieux, ou sont-ils hébergés ? Comment vivent-ils les espaces qu’ils traversent ? C’est une dimension très importante de l’identification, car quelqu’un qui n’est jamais chez lui est moins rassurant que quelqu’un qui est bien tranquille chez lui. Ou alors, quelqu’un qui est bien tranquille chez lui, mais dont le lieu est menacé de destruction, par exemple, apporte une autre nuance émotionnelle.
Quatrième dimension : la façon de filmer les lieux
Le quatrième niveau, plus fin à décrire dans le scénario, serait la façon dont les lieux sont filmés. Avec quel type d’objectif ? Est-ce que c’est filmé plutôt d’en haut, d’en bas ? Est-ce que la caméra est fixe et le personnage se déplace dans le décor ? Est-ce qu’on suit le personnage et donc qu’on a la sensation de circuler dans le décor ? Cela relève d’une relation physique à l’architecture. Ce quatrième niveau pourrait s’appeler la relation physique à l’architecture. C’est un point de mise en scène, mais qu’on doit évoquer dans le scénario. C’est une question de distanciation par rapport à l’architecture : voit-on les personnages se déplacer dans l’architecture, ou est-on avec eux en train de se déplacer dans l’architecture ?
Cinquième dimension : l’espace sonore
Enfin, le cinquième niveau architectural, c’est l’espace sonore, qui est aussi une façon très importante de représenter l’architecture. Qu’est-ce qu’on entend dans l’ambiance sonore ? Comment les sons résonnent-ils ? Est-ce qu’on entend les bruits de la ville à l’extérieur ? Les petits oiseaux par la fenêtre ? La cacophonie de l’usine dans laquelle on circule ? Bref, l’espace sonore dans lequel on plonge les spectateurs, et qui doit bien sûr être décrit ou évoqué dans le scénario, donne une dimension architecturale très forte au film. Cela est particulièrement important pour dessiner l’architecture du film, c’est-à-dire l’architecture vécue par le spectateur, car le son est le premier facteur de sensation d’immersion, y-compris au moment de la lecture du scénario : si du son est évoqué, on se sentira d’autant plus immergé.
Une architecture à plusieurs dimensions
La prise en compte de la dimension architecturale d’un film va le construire en tant qu’objet de vécu très fort pour le spectateur. Il aura la sensation de circuler lui-même dans cet univers, de sentir son corps pris dans cet espace. Dès l’écriture du scénario – et cela peut paraître surprenant, mais c’est vraiment quelque chose à prendre en compte dès l’écriture –, le spectateur aura été inclus dans cette architecture à multiples dimensions, qui est celle du cinéma.