Dépasser la fragilité des financements publics de la culture

16 mars 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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On se représente aujourd’hui le financement de la culture publique comme étant très menacé et donc on a la sensation que le secteur culturel est extrêmement fragilisé. Je voudrais dresser quelques perspectives avec un point de vue un peu différent sur ce sujet.

Un basculement en cours

Au moment où j’écris ces lignes, en 2025, certains dispositifs de financements publics de la culture sont retirés ou supprimés, ce qui fragilise le secteur et va se traduire malheureusement par des conséquences tout à fait concrètes. Il s’agit du modèle traditionnel de fonctionnement du secteur culturel en France, qui se voit en ce moment être transformé par des choix politiques, qui relèvent d’élus qui ne voient pas leur rôle de la même manière que ce que voyaient les élus qui les ont précédés.

Tout changement de modèle donc d’habitudes est déstabilisant pour un secteur, c’est absolument normal. Bien sûr, on doit se mobiliser pour défendre le sens social du secteur professionnel dans lequel on intervient. Mais on doit aussi, me semble-t-il, intégrer le fait que le contexte dans lequel on vit change. Il change en permanence et sur de multiples plans : politique, climatique, écologique, culturel, éducatif, industriel, numérique, économique, etc.

En France, l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981 a fait que les budgets publics pour le secteur culturel ont doublé. La culture n’était pas inexistante avant. Donc, l’arrivée de François Mitterand au pouvoir fut une bonnen nouvelle pour le secteur culturel public. Mais le secteur culturel, comme tout secteur professionnel dans une société, n’existe que par le sens social qui est le sien. Il n’a a pas de nécessité sociale directement reliée à son financement, ça reste un choix politique. On pourrait tout à fait ne pas avoir de Ministère de la culture, et pourtant il y aurait de la culture ! Cela est très bien documenté par Frédéric Martel dans De la culture en Amérique (2006), ouvrage dans lequel il indique que contrairement à la France où l’État joue un rôle central dans le financement de la culture, aux États-Unis, c’est le marché et le mécénat privé qui dominent. Il explore comment cela influence la production culturelle.

Il y a donc des choix de politiques publiques qui sont ceux d’intervenir dans le champ culturel, ou non. Et il est évident qu’un secteur culturel non financé par l’argent public aurait des formes bien différentes d’un secteur financé par la puissance publique.

De prime abord, on pourrait croire que sans financements publics, il n’y a pas de prise de risque possible, pas de recherche artistique possible, car tout ne serait qu’inféodé à une loi du marché brutale, qui freinerait la diversité culturelle, pourtant indispensable au renouvellement de la diversité culturelle des sociétés. Cela n’est à mon sens ni totalement vrai, ni totalement faux. Les questions de recherche et d’expérimentation sont tout aussi nécessaires pour les puissances privées que pour les puissances publiques. Les puissances privées ont elles aussi besoin de se renouveler et elles aussi ont besoin de recherche et développement. Simplement, ce sont les formes de recherche et de développement qui ne sont pas les mêmes : la manière dont elles sont financées, leur structure professionnelle, etc. Je ne veux pas avancer l’idée qu’il n’y a pas de problème avec les baisses de soutien public au secteur culturel. Simplement, je veux indiquer qu’en tant que professionnel de ce secteur, on peut se positionner dans une démarche de construction au sein des modèles changeants et y compris au sein des crises. Ce faisant, on sera peut-être plus efficaces que si l’on reste dans le seul modèle de la revendication des acquis.

Un moment de bascule pour le secteur culturel ?

Je ne dis pas que ces biens sont mal acquis, je dis qu’il est important pour le secteur culturel de développer l’antifragilité et la robustesse, l’inscription dans l’espace social peut-être de façon plus profonde, plus pluridisciplinaire et avec des formes artistiques renouvelées, qui sont à réinventer.

Je pense que nous sommes à un moment de bascule dans l’histoire du secteur culturel français. Il me semble indispensable d’innover dans la façon de penser du sens de la culture dans la société. Il s’agit de repenser les modèles de financements et de coopérations, avec entre autres l’outil précieux des droits culturels. Les droits culturels peuvent je crois grandement aider, car la culture est nécessaire partout.

Prendre le train de l’innovation culturelle

Prenons le train par exemple, qui est un univers quotidien pour un grand nombre de citoyens français, que ce soit le train de banlieue ou le train grandes lignes : le fonctionnement économique du pays a besoin du transport ferroviaire. Dans ces transports, quelle est la place pour la culture ? A-t-elle sa place ? A priori non. Ou alors de façon événementielle, sur des bâches pendant des travaux.

Mais si vous allez dans un TGV ou autre train grandes lignes, on nous dit qu’on peut se connecter au Wifi et consommer des biens culturels, des journaux, des films, des livres... Quels sont-ils ? Y a-t-il eu vraiment une réflexion, quelle part du budget du secteur ferroviaire est consacrée à la culture ? À mon avis, cette part est minime. Et à mon avis, notre rôle en tant que professionnel de la culture est peut-être de réfléchir sur ce qui pourrait être imaginé et mis en œuvre dans ces espaces. Il y a eu moult expériences de projets culturels avec la SNCF. Mais rien n’a mûri. Tout relève d’expériences ponctuelles non pérennes.

On pourrait se dire que la culture n’a pas sa place à cet endroit-là, qu’après tout les gens ont bien d’autres choses à faire quand ils prennent le train. C’est faux. Car que font une grande partie des gens dans les trains grandes lignes ? Ils regardent des films, ils lisent des livres, ils écoutent de la musique… ils ont donc des pratiques culturelles. Et la pratique culturelle est extrêmement développée dans ce contexte. Mais elle est majoritairement prise en charge par d’autres acteurs que les acteurs du ferroviaire.

Je ne dis pas qu’il serait simple de convaincre la SNCF d’investir des budgets importants dans la culture. Je fais juste le constat que les pratiques culturelles y sont massives et qu’il y a donc une opportunité énorme pour le secteur ferroviaire à cultiver beaucoup plus de projets culturels. À quoi cela lui servirait ? Eh bien à articuler encore mieux les pratiques culturelles avec les pratiques de déplacements.

Je ne veux pas dire par là qu’il faut qu’il y ait plus de films qui parlent du sujet du train, je veux dire qu’en y développant la culture, cela pourrait développer encore plus la qualité de l’expérience des voyageurs et ainsi transformer en profondeur la place du secteur ferroviaire dans la représentation mentale que s’en font les Français.

Je n’ai pas d’idée précise de ce qu’il faudrait faire, c’est ouvert. Par contre, je sais que si on y faisait des expériences culturelles plus nombreuses et construites, cela pourrait produire des transformations anthropologiques très fortes. Et pour produire ces transformations anthropologiques, il faudrait faire travailler beaucoup de professionnels de la culture. Les financements nécessaires existeraient alors de facto, car cela pourrait produire plus de fréquentation dans les trains, entre autres bienfaits pour ce secteur.

Bien sûr, il faudrait des investissements de recherche et développement, mais comme son nom l’indique, la recherche sert au développement, et la recherche passe par de l’expérimentation, par l’essai-erreur. Toute entreprise qui souhaite se développer sait qu’elle doit investir pour pouvoir innover et que si elle ne le fait pas, si elle n’investit pas, eh bien elle va petit à petit se paupériser car elle va vieillir, c’est-à-dire se décaler au fur et à mesure de la réalité qui l’entoure, de la réalité des besoins.

Le nouveau rôle des professionnels de la culture

J’ai pris au hasard cet exemple de la SNCF. J’aurais pu prendre en exemple n’importe quel autre secteur professionnel. Je veux indiquer par là un nouveau rôle des professionnels de la culture, un rôle pédagogique vis-à-vis de bien d’autres secteurs que le secteur historique public de soutien à la culture en France.

C’est à mon avis extrêmement important. Il y a énormément de personnes à sensibiliser à tout ce que le développement d’un secteur culturel en leur sein peut leur apporter dans le sens de leur métier, pour exister encore demain et exister mieux. Et je ne dis pas que cela est facile à mettre en œuvre. Le chantier pédagogique est immense.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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