Repenser la culture au-delà des murs institutionnels : comment les pratiques spontanées redéfinissent notre rapport à la création et questionnent les politiques culturelles établies.
Quand des personnes organisent chez elles, entre elles, ou avec quelques inconnu·e·s, des partages de lectures, de la musique, de la danse, même un karaoké, de façon organisée ou improvisée, sans aucun lien à quelque institution, organisation officielle ou financement public ou privé, ces pratiques culturelles sont complètement légitimes. Elles constituent de véritables institutions culturelles : ce sont des pratiques collectives, instituées, organisées, repérées dans l’espace et dans le temps, investies par les participant·e·s, puis mémorisées dans des souvenirs qui peuvent marquer durablement leurs vies.
Ces pratiques peuvent atteindre une qualité remarquable. Quelqu’un chantera peut-être admirablement une chanson d’enfance de son pays, avec une authenticité qu’aucun·e interprète professionnel·le ne pourrait égaler. Je ne postule aucune hiérarchie culturelle, mais j’observe la richesse de ces pratiques dans le respect des droits culturels de chacun·e, tels que définis par la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007).
J’ai moi-même régulièrement organisé des soirées créatives où le principe est simple : chaque personne apporte une création à partager pendant quelques minutes. Nous sommes tou·te·s à la fois artistes et spectateur·rice·s, dans une approche résolument pluridisciplinaire, lecture, cinéma, performance, théâtre, photographie, cuisine, ce qu’on veut. Cette pratique rejoint ce que Nicolas Bourriaud appelait l’« esthétique relationnelle », où l’art devient prétexte à la création de liens sociaux et d’expériences partagées.
On pourrait m’objecter que je suis professionnel·le de la culture. C’est vrai, mais j’observe ces pratiques chez de nombreuses personnes éloignées du secteur culturel institutionnel. D’ailleurs, certains lieux culturels subventionnés s’inspirent de ces dynamiques spontanées, reconnaissant implicitement leur valeur.
Le théâtre en appartement du Théâtre 71 de Malakoff dans les années 1980 a ouvert cette voie. Aujourd’hui, le Théâtre de la Poudrerie à Sevran fonctionne sans lieu fixe, investissant les appartements des habitant·e·s volontaires ou l’espace public. Autre exemple, l’application Hormur structure ces pratiques en réseau social culturel, créant un modèle économique minimal par la billetterie. Ou des artistes comme la chanteuse Ingrid Courrèges organisent des tournées d’appartements via les réseaux sociaux, travaillant « au chapeau » dans une économie du don volontaire.
Ces institutions non institutionnelles intègrent naturellement pratiques amateures, professionnelles et participatives. Les expositions en appartement, que j’ai souvent organisées ou visitées, témoignent de l’importance de ces moments pour leurs participant·e·s. L’engagement et la concentration y égalent, voire dépassent, ceux observés dans les musées ou salles de concert officielles. Ces moments privilégiés créent du lien autour de la création, ce qui est précisément le rôle fondamental d’une politique culturelle.
Les baisses de financements publics pour la culture méritent d’être combattues, mais pour défendre une culture réellement démocratique, non pour perpétuer une culture dominatrice et condescendante. La tradition française de politique culturelle, malgré ses nobles intentions, reproduit souvent des schémas de domination symbolique que Pierre Bourdieu a largement analysés dans La Distinction (1979) ou que Michel Schneider a critiqué de façon si pertinente, profonde, acide et humoristique dans La comédie de la culture (1993).
Chacun·e possède le pouvoir d’instituer, d’insuffler de l’énergie dans des institutions culturelles non institutionnelles. Si les financements publics diminuent, saisissons-nous de nos capacités créatrices. Partout où nous en avons le pouvoir, instituons la culture dont nous avons besoin. Cette approche fait écho à la notion d’« empowerment culturel » développée par Paulo Freire, où les communautés reprennent le contrôle de leur expression culturelle.
Au lieu d’attendre d’être pris·e en charge, réinventons nos pratiques, professionnel·le·s ou non. Cette démarche ne signifie pas accepter les restrictions budgétaires sans agir. Au contraire, c’est la façon la plus efficace de résister : construire concrètement des liens, créer des précédents, semer des idées. En construisant ces réseaux, nous devenons plus fort·e·s pour défendre aussi les financements publics nécessaires à la culture institutionnalisée.
On pourrait considérer scandaleux que les initiatives privées se substituent à ce qui devrait relever du service public culturel. Mais quelle force de pression avons-nous réellement sur des responsables public·que·s souvent déconnecté·e·s des réalités culturelles de terrain et de leurs missions de représentant·e·s des besoins de leurs administré·e·s ? Notre action politique peut être immédiate et concrète. Nous avons ce pouvoir de refondation.
Si, pendant une période transitoire, les pratiques culturelles deviennent majoritairement amateures, si le secteur professionnel se réduit temporairement, où est le problème fondamental ? La culture, c’est ce qui fait lien social, et nous pouvons la créer nous-mêmes. Les artistes professionnel·le·s passent déjà l’essentiel de leur temps à chercher des financements plutôt qu’à créer. Si ces personnes gagnaient leur vie autrement, cela pourrait nourrir leur création et les sortir d’un entre-soi parfois stérilisant.
Je ne prône pas l’abandon des revendications légitimes sur l’usage des fonds publics. Mais la posture de la personne qui se plaint et attend d’être prise en charge n’est pas la plus politiquement engagée, je voudrais le souligner. La revendication peut défendre des intérêts corporatistes sans être véritablement politique. Le politique, selon Hannah Arendt, c’est l’engagement concret dans la vie de la cité, la création d’espaces de liberté partagée.
L’exemple du street art illustre parfaitement cette dynamique. Né dans l’illégalité, sans modèle économique, avec des artistes achetant leurs bombes de peinture et risquant amendes et prison, ce mouvement a fini par être reconnu et intégré par l’institution et le marché de l’art. Pourquoi ? Parce qu’il parlait aux gens, créait du débat, provoquait, bref, parce qu’il était vivant.
Cette culture spontanée produit des changements à tous les niveaux de nos institutions. Comme le notait Michel de Certeau dans L’invention du quotidien (1980), les pratiques culturelles populaires détournent et réinventent constamment les cadres imposés. Rien ne nous empêche de redevenir les acteur·rice·s principaux·ales de pratiques culturelles qui nous font du bien personnellement et collectivement.
Même sans appartement, même en situation de précarité extrême, chacun·e peut proposer des pratiques culturelles. Il n’existe aucune conditionnalité à la possibilité pour chaque personne de créer une institution culturelle participant aux politiques culturelles. Ce message s’adresse à chaque citoyen·ne, mais aussi à chaque professionnel·le de la culture : au lieu de consacrer notre énergie à des revendications potentiellement stériles, organisons davantage de spectacles, d’événements, d’expositions chez nous et ailleurs.
Qui peut nous empêcher de créer ? Personne, sinon nos propres blocages, nos problèmes d’ego, nos représentations corporatistes stérilisantes. Oui, je suis dur·e avec le corporatisme culturel, car il défend le « comment » en oubliant le « pourquoi ». Il transforme la culture en secteur économique à protéger plutôt qu’en force vive de transformation sociale.
La culture est trop importante pour être prisonnière de corporatismes qui l’assèchent. Comme l’écrivait Antonio Gramsci, la culture est le terrain privilégié de l’hégémonie, mais aussi de la contre-hégémonie. En créant nos propres institutions culturelles non institutionnelles, nous participons à cette bataille pour le sens et les valeurs de notre société.
Réinvestissons une politique de la culture assumée par chaque personne. Nous verrons alors, progressivement, la culture institutionnalisée chercher à rattraper et soutenir ces initiatives spontanées. Car la véritable culture n’est pas celle qui s’impose d’en haut, mais celle qui émerge du besoin profond des communautés de créer, de partager et de faire sens ensemble. C’est dans cette tension créatrice entre l’institué et l’instituant que se joue l’avenir d’une culture véritablement démocratique et vivante.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.